Comédie · 1876

La soupière

d’Ernest d' Hervilly

Représentation
≈ 23 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
121
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
De Honduras H 56 ≈ 14 min 1
Madame Spoon F 61 ≈ 9 min 2
Un Domestique H 4 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Soupière
De Honduras absent
Madame Spoon
Un Domestique
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La Soupière

Scène 1

Madame Spoon, Un Domestique

À la cantonade.

Après un regard jeté à la pendule.

Elle se place devant la glace.

Elle reste pensive un moment, puis, écartant les rideaux d'une fenêtre, elle plonge ses yeux dans l'obscurité extérieure.

Elle se met à rire.

On frappe à la porte de gauche.

Paraît un domestique un plateau à la main.

Madame Spoon

Elle entre vivement, charmante, à la tête des flots tumultueux de sa robe de bal. Pulchérie ! C'est entendu, mon enfant, n'est-ce pas ? À dix heures la voiture... Neuf heures et demie ! Très bien ; j'ai le temps de me passer en revue, comme disait ce pauvre colonel Spoon... ... Fixe ! Pas mal... Et la modestie en personne ! Ah ! c'est que j'ai dû suivre de point en point le programme imposé par ma chère Jemmina. Priée d'apparaître ce soir à son bal de noces, mais dans une tenue dont les splendeurs n'aveuglassent point ses bourgeoises de petites amies, j'ai été forcée de prendre des ris dans ma voiture... Toujours comme aurait dit le Colonel Spoon. - C'est égal, je fais une veuve encore passable ; et même, en me voyant dans cette... Toilette simple, mais de bon goût... Je suis sûre que mon pauvre ami m'aurait dit aujourd'hui : Soldat, je suis content de vous ! - Pauvre colonel8Spoon ! Ah ! le destin cruel que celui qui vous enlève un mari à la fleur... de votre âge ! Peu de mois après notre mariage, le colonel prit froid en revenant de son cercle. Ce ne fut rien d'abord, mais la science s'en mêla. Il fut bientôt condamné par la Faculté. Enfin, un matin, il prit une potion, et quelques instants après... la médecine des hommes était satisfaite !... Il pleut toujours, quel horrible hiver ! Ténèbres partout ! Pas une étoile ! Selon les propres expressions de Pulchérie, ma femme de chambre, on dirait vraiment que les anges nécessiteux ont mis les astres au Mont-de-Piété ce mois-ci. Je pense à cet imbécile... À ce joli Monsieur, à ce bon fou, avec ses yeux de pélican dévoué... Que je rencontre sans cesse sur mon chemin depuis huit jours... S'il pouvait recevoir sur ses nobles épaules tout ou seulement partie de l'averse qui tombe cette nuit, je serais ravie, ma parole ! Cela mettrait un peu d'eau dans son vin, je suppose. Eh bien ! Qu'est-ce ? J'avais dit ! À dix heures la voiture.

Un Domestique

Je prie madame de me pardonner, c'est un Monsieur qui voudrait parler à Madame pour affaire des plus urgentes.

Madame Spoon

Mais, j'ai fait défendre ma porte !

Le domestique remet la carte.

Un Domestique

C'est ce que j'ai dit à ce monsieur. Il m'a supplié de faire passer sa carte à Madame.

Elle lit la carte.

À part.

Sortie du domestique. Elle s'assied et réfléchit.

Madame Spoon

« Wilfrid de Honduras. » Honduras ? Je ne connais pas Honduras, voyons donc ?... Si, au fait, je crois avoir lu ce nom-là souvent dans mon journal ! Honduras ! J'y suis ! C'est cet amateur étranger... Cet Américain de l'Amérique du Sud... Qui... C'est cela !... Un collectionneur célèbre... Que peut-il me vouloir ? Si je le renvoyais à ses bibelots ? « Affaire des plus urgentes. » C'est écrit... Allons, La Pivoine, faites entrer ce monsieur. Eve a bien admis que le serpent se présentât devant elle... par curiosité. De Honduras ? Bon ! Je n'ai même point demandé quelle tournure il a, cet habitant du nouveau monde ! Quelle singulière visite !.., Que puis-je avoir de commun avec un ex-peau rouge qui achète des plats de Moustiers... À l'hôtel des Ventes ?

Scène 2

De Honduras, Madame Spoon, Un Domestique

Toilette de bal.

De Honduras

Madame.

Elle jette un léger cri de surprise.

À part.

Haut, avec indignation et montrant la porte.

Madame Spoon

Ah ! L'homme aux yeux de pélican dévoué ? C'est trop fort ! Monsieur, veuillez, je vous prie...

Haut.

De Honduras

Je suis reconnu, c'est évident. Madame, par pitié...

Madame Spoon

Sortez, monsieur !... Ou vous allez contraindre une femme faible et isolée à user des moyens violents qu'un coup de sonnette peut mettre à sa disposition...

De Honduras

Madame ! De grâce !.,. Écoutez-moi ! Un mot, un seul ! Au nom de ce que vous avez de plus cher !... Au nom de votre collection !... Un mot !

Pendant cet aparté, de Honduras, entraîné par une irrésistible curiosité, ex aminé à la dérobée les objets rares que l'appartement contient.

Haut.

Madame Spoon

Cet homme est fou !... Il n'a rien de hideux d'ailleurs... Il est honorablement vêtu... D'autre part la voiture n'est pas encore là... La Pivoine veille, en outre... Qu'il parle donc ! Allons, monsieur, puisque vous avez su vous introduire nuitamment, mais sans effraction, je le reconnais, dans un domicile privé, parlez... Je vous écoute.

De Honduras

Eh bien, madame ! Eh bien, ce n'est pas un tableau complet de l'horrible situation dans laquelle je me trouve, que je vais avoir l'honneur de peindre à vos yeux, c'est une simple esquisse... Un léger croquis !...

Madame Spoon

Usez de votre victoire, Monsieur ; installez-vous.

De Honduras

Donc, Madame, je suis cet infortuné, cet inconnu, ce chrétien errant, que depuis huit jours vous trouvez sans cesse sur vos pas, désagréable hélas ! Comme une pelure d orange... J'en suis sûr.

Madame Spoon

Au fait, Monsieur, au fait.

De Honduras

Malgré le dédain... foncé que vous témoignez au plus respectueux des interlocuteurs, je vous dirai, Madame, que le motif qui m'amène ici, à cette heure, est profondément convenable. Oui, Madame, le ciel, que nous aurons au mois de juin, ne sera pas plus pur que le fond de mon coeur. Wilfrid de Honduras, tel est mon nom.

Madame Spoon

2

De Honduras

Ah ! Madame, je n'ai jamais mordu personne.

Madame Spoon

Je me rappelle parfaitement. C'est vous qui payez 13000 francs un pot à moutarde... en vieux Marseille ?

De Honduras

À moutarde est peut-être excessif ; Madame ; mais je l'ai en effet payé 13000 francs ce pot, quelle que soit la profession qu'on l'ait forcé d'embrasser jadis.

Madame Spoon

J'ai l'honneur de vous le répéter, Monsieur, au fait !

De Honduras

Alors, Madame, je vais déchirer le voile plus amplement ?

Madame Spoon

Déchirez, Monsieur, mais déchirez vite.

Il se lève.

De Honduras

Voici, madame. La scène se passe à Paris. C'était pan une belle après-midi du mois dernier ; il ne pleuvait qu'à torrents... Je me trouvais rue Drouot, au premier étage de ce monument couvert d'affiches que vous savez, On vendait la collection d'un amateur : Monsieur de la Hublotière. Je mis enchère sur une superbe soupière !... du Rouen polychrome, à la Corne, irréprochable ! presque deux fois centenaire ! Car elle datait, Madame, de l'époque où Louis le Grand, après avoir envoyé sa vaisselle plate à la Monnaie, « délibéra de se mettre en faïence », comme dit Saint-Simon ! Ah ! Quelle soupière, madame ! Ce n'était que festons, ce n'était qu'astragales ! Pardon, c'est-à-dire que les lambrequins et les rinceaux, dont elle était décorée, auraient réjoui le coeur de Bernard de Palissy lui-même ; enfin, elle était en outre ornée de magnifiques armoiries, chose rare !

Haut.

Madame Spoon

Il est absolument fou. Cessons cette plaisanterie, Monsieur.

De Honduras

Mais je suis sérieux comme Pluton en personne, Madame ! J'abrège. Cette soupière me fut donc adjugée pour 43000 francs, et des centimes que je vous passe.

Madame Spoon

Je vous suis obligée.

De Honduras

Eh bien, madame, cette soupière ! Ce rêve de ma jeunesse ! Cette consolation de mon âge mur ! Cette soupière, elle était veuve de son couvercle !

Elle lui montre la porte de nouveau.

Madame Spoon

Navrante histoire en vérité, mais je n'y peux rien ; et comme je pense, Monsieur, que tout ceci est le résultat d'une gageure, j'accorde que vous l'avez gagnée.

De Honduras

Cruelle créature ! Vous me chassez ?

Madame Spoon

Mais enfin, Monsieur, je ne l'ai pas, moi, votre couvercle !

De Honduras

Erreur violente, Madame, erreur !

Madame Spoon

Comment cela ?...

De Honduras

Pas un mot, je sais tout : ce couvercle, il est ici ! Ce couvercle, vous l'avez acheté il y a un mois chez Crédence, notre ami, notre marchand commun du quai de Voltaire, pour en faire une « suspension » dans votre serre ; n'est-il pas vrai ?Ce couvercle, d'après la description qui m'en a été donnée, ce couvercle, madame, c'est le mien ! Crédence ignorait totalement votre nom et votre adresse ; mais un jour que vous passâtes sur le quai, comme j'étais dans sa boutique, Crédence me dit : Voilà la dame au couvercle ! Alors, prompt comme le chamois, je me suis élancé sur vos traces, à travers ponts et boulevards. Mais hélas ! pendant huit jours, telle la chimère devant le poëte, vous vous évanouissiez dans toute sorte de magasins de blanc, chaque fois que j'espérais vous atteindre et vous supplier de me céder votre couvercle, à n'importe quel prix !... Enfin j'ai découvert ce soir votre demeure, et me voici, pressant et pâle comme le spectre du commandeur.

Madame Spoon

Mais c'est de la démence bien caractérisée !

De Honduras

Ah ! C'est que vous ne collectionnez pas, Madame ! Vous ne savez pas ce que c'est que cette passion dévorante ! Quand nous cherchons l'objet qui nous manque, il y a en nous du sang de l'Indien qui suit l'ennemi sur la piste de guerre, afin de le scalper et de suspendre avec orgueil sa chevelure à la porte de son wigwam ! et moi je m'étais juré d'obtenir votre couvercle ! Une soupière sans son couvercle, madame, mais c'est le palmier solitaire qu soupire quand passe la bise ; c'est Paul à deux mille lieues de Virginie ; c'est un frère siamois opéré de son trop proche parent ; c'est un Lapon privé de son renne ! Au nom du ciel, Madame, ce couvercle, vendez-le-moi !

Haut.

Elle sonne. Paraît le domestique.

Sortie du domestique.

Madame Spoon

J'ai très peur ! Monsieur, un moment ! Apportez ici le couvercle à fleurs qui est dans la serre.

Avec ravissement.

De Honduras

Quoi ! Madame, il se pourrait... Vous consentiriez.., ?

Madame Spoon

À vous céder ce couvercle ?... Certainement.

De Honduras

Certainement, dites-vous. Ah ! Que cet adverbe me semble délicieux ! Je ne sais comment vous peindre le plaisir...

Madame Spoon

Ne cherchez pas, Monsieur, je vous prie.

De Honduras

Je vous obéis, madame... Mais au moins laissez-moi vous demander à quel prix vous vous défaites de cette pièce rare ?...

Madame Spoon

Oh ! Je n'y mets pas de prix. Je vous la donne.

Avec un soupçon subit.

De Honduras

Vous me la... du Rouen ! À la Corne !... du... ! Mais l'émail est donc bouillonné ? Quelque défaut secret... !

On entend un bruit de vaisselle qui tombe à terre et qui se casse.

Madame Spoon

Non. La pièce est intacte... Du moins, elle était intacte... Tout à l'heure ; mais à présent, hélas... Je crains bien...

Il s'affaisse sous le poids de son émotion.

De Honduras

Ciel ! Qu'entendons-nous ? Ah ! Quel coup affreux je reçois !... Mon !... Votre !... Notre couvercle enfin... Ah ! Je me sens très mal, Madame !... Je... Je... Du Rouen à la Corne !... Je... Brisé en mille morceaux... Ah !... Ah !...

Perdant la tête.

Elle lui administre ce remède légendaire.

Honduras fait un mouvement

Madame Spoon

2 Et quand on est déjà si petitement logé !... Monsieur !... Mais c'est horriblement anormal ce que vous faites là ! Monsieur ! Voyons, si je lui frappais dans les mains ?... Monsieur ! Cher Monsieur de Honduras ! reprenez vos sens... Au nom du ciel !... Et ce bal ! ohl ce bal !... Que faire ?... Je ne puis pourtant pas le délacer !... Ah ! Que le colonel me serait utile en ce moment critique ! Là !... Oh ! le voilà qui revient à la vie... Sauvé !

Une nouvelle faiblesse lui prend.

De Honduras

Où suis-je ? Ah ! Madame, c'est vous ! Que s'est-il passé ?... Ah ! J'y suis, ce couvercle !!

Madame Spoon

Est-ce qu'il va s'évanouir encore ?... Monsieur !

De Honduras

C'est fini. Je me sens mieux. Je vous remercie...

Madame Spoon

Vous sentez-vous réellement mieux ? Voulez-vous un verre d'eau ?

Il examine avec dédain le verre que lui apporte Madame Spoon et murmure : « FAUX VENISE ! » puis il boit.

Il a repris son chapeau et fait mine de se retirer.

De Honduras

Extrêmement sucrée, oui Madame. Allons, j e me sens tout à fait... Réparé... Restauration complète !... Que d'excuses à vous demander, madame ! Mais, voyez-vous, mon système nerveux, est devenu d'une susceptibilité effroyable, depuis...

Madame Spoon

Depuis ?

De Honduras

Depuis la rupture d'un mariage qui devait me combler de toutes les félicités.

Madame Spoon

Je regrette d'avoir été innocemment la cause...

De Honduras

Que de bonté... Ah ! Madame, tenez, laissez-moi vous dire... Cela me fera du bien, laissez-moi vous donner quelques détails sur ma biographie intime.

Haut.

Madame Spoon

Ah ! Mais ce monsieur abuse de son état maladif... Il faut... Ce bal ! Ce bal !... Monsieur, je suis au désespoir... Je suis attendue.

De Honduras

Deux mots et je termine. Voici cette simple histoire. C'était, il y a quelques années... Mes parents m'avaient fait entrevoir le bonheur...

Madame Spoon

Désolée, Monsieur, absolument désolée... Mais je ne puis différer plus longtemps... Un bal de noces...

De Honduras

C'est justement d'une noce qu'il s'agit, Madame ; de la mienne, entre parenthèses, qui n'a pas eu lieu parce que la jeune fille qui mûrissait pour moi sur l'espalier de sa famille...

Madame Spoon

En vérité, monsieur !

De Honduras

Bref, Mademoiselle de Morville, bien qu'elle ne me connût pas...

Haut.

Madame Spoon

Que dit-il ? Mademoiselle de 74Morville ?... Ne parlez-vous pas de Mademoiselle de Morville ?...

De Honduras

Oui, madame. Je devais épouser Mademoiselle de Morville. Nos témoins, mes parents, veux-je dire, avaient arrangé l'affaire. Mais avant que j'eusse apporté aux pieds de ma fiancée, qui était l'ornement de l'un de nos départements du Centre, l'expression de ma tendresse, hélas ! la chère et variable enfant accordait sa blanche et précieuse main à un riche étranger...

À part.

Haut.

Madame Spoon

À un étranger ?.,. Voilà qui est étrange ! Pauvre Monsieur de Honduras !

De Honduras

Dites : pauvre Monsieur de Préampaille ! Car Honduras n'est point mon nom. C'est un simple pseudonyme. Je l'ai pris afin de garder le plus strict incognito dans mes relations avec les commissionnaires de l'hôtel des Ventes. Je suis le malheureux Hector de Préampaille, oui, Madame.

Madame Spoon

Comment, c'est là ce jeune homme ?... Voilà donc le rival inconnu du colonel,., celui que j'ai refusé d'épouser... Il n'est pas mal !

De Honduras

Oh ! Je n'en veux point à Mademoiselle de Morville ! Elle ne me connaissait point. Je ne l'avais jamais vue. Notre rupture n'eut donc rien de déchirant, pour elle du moins. Car pour moi, j'avais bâti sur cette union... Tout un château de cartes en Espagne.., Oh ! J'ai été bien déçu.

Haut.

Madame Spoon

Pauvre garçon ! Alors, vous la haïssez, cette perfide ?

De Honduras

Non, je n'ai gardé aucun sentiment amer à l'égard de Mademoiselle de Morville. Mais, Madame, ce refus sans motif m'a donné là un grand coup, un coup en pleine âme ! C'est pourquoi, madame, je me suis précipité dans la céramique à la fleur de l'âge.

Haut.

Madame Spoon

Je crois que le colonel lui-même... À la place de ce jeune homme, ne m'aurait pas regrettée davantage... Dans la céramique, dites-vous ?

De Honduras

Oui, Madame, dans la céramique, et jusqu'au cou. Au moins, en agissant ainsi, car j'ai voulu conserver toujours un profond respect pour le sexe dont Mademoiselle de Morville était, avant que j'eusse l'honneur de vous connaître, le spécimen le plus délicat, au moins, dis-je, en agissant de la sorte, je n'ai jamais eu à dire de la femme ce que Hamlet en pense. Non ! Et dans mes jours de douleur je m'écriais seulement : « Ton nom, fragilité, c'est... faïence ! »

Madame Spoon

Et vous êtes resté... garçon ?

De Honduras

Comme le berger Päris, madame.

Madame Spoon

Heuh... Et alors, malgré votre douleur, vous distribuez çà et là... Quelques pommes ?...

De Honduras

Oh ! Madame, rarement !... Pâris, sous tous les rapports, est si loin du mont Ida !

Madame Spoon

Je vous demande pardon. Je suis d'une indiscrétion... Et vous n'avez jamais, revu cette Mademoiselle de Morville ?

De Honduras

Jamais ! Le riche étranger qu'elle m'a préféré, est, m'a-t-on dit, colonel... dans la milice américaine... C'est un gentleman appelé, je crois... Fourchette, en anglais, Madame.

Madame Spoon

Vous vous trompez, monsieur, c'est Spoon qu'il se nommait.

De Honduras

Regrets, Madame, et pardon ! Alors, c'est Cuiller que j'aurais dû dire, s'il se nommait Spoon, le bon Yankee !

Madame Spoon

Monsieur ! Respectez la mémoire de mon mari !

De Honduras

La mémoire de votre mari ! Cuiller était votre époux !... Et vous êtes actuellement veuve !... Et...et...ah !... Mais alors, c'est à Mademoiselle de Morville... Épreuve après la lettre... que j'ai la joie délirante de parler en ce moment.

Madame Spoon

Je me suis trahie... Oui, c'est à la veuve du Colonel Spoon que vous êtes venu demander un couvercle.

De Honduras

Oh ! Merveilles de la céramique ! Je m'explique tout maintenant !

Madame Spoon

Tout ? Que voulez-vous dire, monsieur Hector ?

De Honduras

Vous m'appelez Hector !... Ah ! Madame... Ce petit nom dans votre petite bouche efface bien des années de peine ! Oui, madame, tout m'est expliqué maintenant. Tandis que je poursuivais ardemment cette Toison d or en faïence qui gît, ci-contre, brisée en mille éclats ; tandis que nuit et jour, à la ville comme au théâtre, je vous suivais obstinément, ah ! Madame, des sentiments de la plus extrême douceur se glissaient peu à peu dans mon âme ! Après trois jours de recherches vaines, ce n'était plus une soupière que j'avais dans le coeur, c'était votre image adorée.

Madame Spoon

Monsieur Hector !

De Honduras

Au collectionneur enragé, madame, succédait l'amoureux,, haletant, désespéré ; car votre dédain pour moi, je le lisais dans vos yeux chaque fois qu'ils rencontraient les miens... Ah ! Madame, que je suis heureux de retrouver Madame veuve Spoon dans la séduisante inconnue vers laquelle j'étais entraîné irrésistiblement.

Madame Spoon

Monsieur Hector !

De Honduras

Oui, je me reprochais cette infidélité à la mémoire de Mademoiselle de Morville !... Et si le collectionneur n'avait dit souvent à l'amoureux : « Courage ! » , je crois bien que jamais ni l'un ni l'autre n'auraient eu le bonheur, qu'ils ont maintenant, de se précipiter à vos genoux, en vous suppliant de leur accorder...

Madame Spoon

Mon ami...

De Honduras

Pardonnez-moi ma hardiesse ! Et, à la faveur de cette étrange aventure, ah ! Madame, daignez... Compléter ma collection !... Oh ! Pardon ! Ma tête se perd... Daignez récompenser ma longue constance. Oui, un mot de vous effacera le souvenir de ce que j'ai souffert ! Je vous le demande avec des larmes de joie, madame, faites-moi la grâce de m'accorder votre couvercle... Je deviens fou, pardon !... Accordez-moi votre main charmante.

Madame Spoon

Mon ami ! Après ce que mon domestique a fait tout à l'heure... après ce bris d'une pièce rare... Que répondre au collectionneur ?

De Honduras

Au diable la collection ! Que m'importe à présent la faïence ! Je vous aime !

Madame Spoon

Oh ! Ce cri de l'âme, en vérité, mériterait une récompense honnête... Mais, mon pauvre ami, que suis-je ? Une triste veuve. C'est un coeur brisé que je vous apporterai...

De Honduras

J'y mettrai des attaches !.

Madame Spoon

À mon coeur !

De Honduras

Non, cruelle, à ce couvercle ! Je ne sais plus ce que je dis...

Madame Spoon

En effet, car votre beau rêve, le voilà mis en pièces. Ne vous en souvenez-vous plus ? De quel prix peut-il être pour vous ?

De Honduras

Je le consolerai !

Madame Spoon

Mon couvercle ?

De Honduras

Non, madame, votre coeur ! Les morceaux en sont bons.

Madame Spoon

De mon coeur !

De Honduras

Ah ! de grâce, cessons ce détestable quiproquo. Le jour s'est fait. Le couvercle tombe, l'amant reste et le collectionneur s'évanouit ! Je vous adore !

Madame Spoon

Même sans couvercle ?

On gratte à la porte.

De Honduras

De toute ma soupière !

Paraît le domestique.

Madame Spoon

Eh bien ? Qu'est-ce encore ?

Un Domestique

Le couvercle que Madame a acheté l'autre jour a été porté chez monsieur le monteur en bronze de Madame.

Madame Spoon

Quel était donc tout ce bruit, tout à l'heure ?

Il se retire.

Un Domestique

Une jardinière renversée par Monsieur le chien de Madame. J'ai l'honneur de prévenir madame que la voiture de Madame est en bas.

Madame Spoon

Eh bien, Monsieur Hector ! Que dites-vous de ceci ? Votre couvercle n'est pas cassé !

De Honduras

Je le regrette !... Car vous allez maintenant nous renvoyer, lui et moi, l'un portant l'autre... Et j'en mourrai certainement.

Madame Spoon

Certainement ! Vous me rendez mon adverbe ! Non, Hector, je ne vous chasse pas. Seulement je suis forcée de vous renvoyer. À demain les affaires sérieuses ! Ce soir, je vais au bal de noces de mon amie Jemmina Doughty, une compatriote de feu... le colonel.

De Honduras

Miss Jemmina, qui épouse sir Robert Gravesand ?

Madame Spoon

Oui.

Il tire une lettre de mariage de sa poche.

Il montre son habit noir

De Honduras

Cela étant, j'implore une place dans votre voiture. La lettre que voici, La tenue que voilà, vous indiquent que, moi aussi, je vais au bal, cette nuit, et ce bal, c'est celui de mon ami, sir Robert Gravesand.

Madame Spoon

Quelle aimable coïncidence ! Vous le connaissez donc beaucoup ?

De Honduras

Beaucoup ! Nous avons été malades ensemble, sur le même paquebot, de Calais à Douvres ; ces choses-là, cela lie pour la vie, et puis c'est un collectionneur... Oh ! Sa femme sera bien heureuse !

Madame Spoon

Nous verrons cela ! En attendant, je vous accorde la place pour laquelle vous vous êtes porté candidat tout à l'heure... Venez, Monsieur Hector... Quant à ce couvercle... quels ordres dois-je donner ?

De Honduras

Dites qu'on le place sur le dressoir de votre Salle à manger, et peut-être un jour... Ma soupière viendra-t-elle l'y rejoindre, si vous y consentez ?...

Madame Spoon

C'est à vous de me donner le goût de la céramique, Hector !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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