Monologue · 1887

Molière en prison

d’Ernest d' Hervilly

Représentation
≈ 30 min
Distribution
3 hommes
Répliques
174
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ragueneau H 65 ≈ 11 min 6
Mascarat H 44 ≈ 8 min 4
Poquelin N 38 ≈ 8 min 3
Lucile H 27 ≈ 4 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Molière en Prison
Ragueneau absent
Mascarat absentabsentabsent
Poquelin absentabsentabsentabsent
Lucile absent
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Molière en Prison

Scène 1

Lucile, Mascarat, Ragueneau

MASCARAT, en costume classique de geôlier, un trousseau de clefs pendu à sa ceinture, est assis près de la table.

Elle place sur la table un vase contenant quelques modestes fleurs, et se dispose à s'en aller.

Lucile

Je vous laisse parrain ?...

Il écoute.

Mascarat

Va ! - J'attends Ragueneau, Le pâtissier-poète ! - Infidèle au fourneau, Mais au malheur fidèle, il vient, ce matin même, Visiter - et nourrir - son Poquelin, qu'il aime À la folie, et moi, je déjeune avec eux. Bien qu'il fasse des vers, c'est un fier maître-queux, Notre ami Ragueneau !... Mais le voici sans doute ?...

Lucile

Gare aux sonnets !

Ragueneau

Trop tard !

Lucile

Laissez-moi !

Entrant en scène.

Ragueneau porte une manne sur la tête. La manne contient des assiettes, couverts, pâtés, etc.

Ragueneau

Non, écoute, Lucile ! Ah ! Bah ! Elle est preste comme un moineau !

Scène 2

Ragueneau, Mascarat, Lucile

Ragueneau

Mascarat, le bonjour !

Mascarat

Le Bonjour, Ragueneau !

Ragueneau

Il jette un regard dédaigneux autour de lui. Et voilà le cachot où tu tiens ce jeune homme ? Bourreau !

Il montre la manne.

Mascarat

Pardon : geôlier. - D'ailleurs de ce qu'on nomme, Poliment, la « Prison Honnête, » au Châtelet, Ce... pourpris... sans luxe... est le meilleur, s'il te plaît ! J'ai logé... ton idole ! Aussi bien que possible. Et c'est là ma façon de me montrer sensible À son sort, sans manquer au devoir. - J'aime aussi Ton cher comédien : la preuve c'est ceci, Que je laisse passer, - et dont je te soulage... Il prend la manne et la dépose sur une escabelle.

Ragueneau

On m'a pris un gigot comme droit de geôlage !

Mascarat

Bah ! - Je n'avais point dit à mes subordonnés De laisser les gigots filer devant leur nez. Soit !... Mais le reste !

Ragueneau

Intact.

Mascarat

Donc, ce panier veut dire Que tu n'as nullement raison de me maudire, Vu que je ne tiens pas, Compère Ragueneau, Ton ami fers aux pieds et le col à l'anneau. Quoique geôlier, on fut parfois au Jeu-de-Paume De la Croix-Noire...

Ragueneau

Endroit le plus gai du royaume, Depuis le Mazarin...

Mascarat

Chut ! - Et songe à ces clefs ! Les pâtissiers frondeurs peuvent être bouclés Un beau matin ! Retiens, au Châtelet, ta langue, Et laisse-moi finir en deux mots ma harangue : C'est parce que j'ai ri de bien heureuses fois, Grâce à Molière, au Jeu-de Paume de la Croix- Noire...

Ragueneau

Proche l'Ave-Maria...

Mascarat

Tais-toi, diantre !... Que je lui donne ici pour logement...

Ragueneau

Un antre ?...

Mascarat

... Une chambre très saine, - et que je te permets De lui faire manger les plus succulents mets, Arrosés du meilleur que tienne la Buvette...

Ragueneau

Ce qui fait double gain pour ta chère cassette : Car, le vin, tu le vends, et, le fond du repas, Toi, vivandier d'ici, tu ne le fournis pas ! C'est égal, Mascarat, doux guichetier, je t'aime ! Mais au moins est-il bon, ton vin ?

Mascarat

J'en bois moi-même.

Ragueneau

Ah !...

Mascarat

Tous nos gros bonnets, juges ou procureurs, Gens qui, sur ce point-là, commettent peu d'erreurs, Affirment, - pourrais-tu douter de leur science ? - Qu'il leur fait supporter la plus longue audience ; Et, buvant, chacun d'eux cligne de l'oeil, et rit En traduisant le vers d'un sieur Ovide, - inscrit Sur la Buvette, - par ces paroles fort saines : « Glissons, parfois, un peu de joie entre nos peines. »

Ragueneau

L'argument est vainqueur ! Il ne nous reste plus Qu'à nous en pénétrer, sans propos superflus : Descends donc, - à ton choix d'un pas alerte ou grave, Chercher Molière au greffe et ton vin à la cave ; Et, pendant que je vais explorer ce panier, Ramène les flacons, avec ton prisonnier, Dont, je ne sais plus qui... pour l'instant nous sépare.

Il montre un parchemin sur la table.

Mascarat

Il reçoit les conseils de Maître De Lamarre, Son procureur ; voilà ce qu'il fait à présent. Mais tu peux en savoir davantage en lisant L'écrit que voilà. - C'est, paraît-il, la supplique Où maître De Lamarre, en mots congrus, explique Le cas de ton jeune homme au Lieutenant civil...

Ragueneau

Baille-moi ce papier. - Çà, que nous chante-t-il ?...

Mascarat

Je l'ignore. - J'allai me mettre à la fenêtre Comme ils le rédigeaient. Tout geôlier qu'on puisse être, On sait vivre. - D'ailleurs, à voix basse on parla. Mais puisqu'ils ont laissé leur minute, lis-la.

Ragueneau

À monsieur le Lieutenant civil en la prévôté et vicomté de Paris, Dreux d'Aubray, seigneur d'Ossémont, Villiers et autres lieux. « Supplie humblement Jean-Baptiste Poquelin, comédien de l'Illustre-Théâtre, entretenu par Son Altesse royale, disant que, en vertu des sentences données par les Juges-consuls par défaut contre ledit suppliant, qui n'est leur justiciable, au profit de Antoine Fausser, maître chandelier, faute de paiement de la somme de cent quinze livres d'une part, vingt-sept de l'autre, le suppliant a été arrêté et recommandé des prisons du Châtelet, et d'autant qu'il ne doit les sommes, désirerait lui être sur ce pourvu. - « Ce considéré, monsieur, et attendu ce que dessus, il vous plaise, joint la modicité de la somme, ordonner que ledit suppliant aura provision de sa personne et sera mis hors des dites prisons pour trois mois, joint qu'il ne doit rien, nonobstant opposition ou appellation quelconque, et vous ferez bien. » - « DE LAMARRE. ».

Mascarat

Et c'est pour cette cause absurde ?...

Ragueneau

Il le faut croire. Puisque c'est, tout au long, couché sur ce grimoire...

Se contenant.

Mascarat

Ainsi, le bon plaisir d'un maître chandelier Vindicatif me force... Hélas ! Tais-toi, geôlier ! Je le croyais pincé pour de graves fredaines : Pour un seigneur, tombant à jambes rebindaines Sur le pré, dans un duel... ou quelque quatrain Imprudent... décoché dans l'ombre... au Mazarin. Mais je me doutais peu du motif et de l'hôte Qui le logent ici !

Ragueneau

C'est le destin de Plaute Qui l'accable à son tour !

Mascarat

Plaute ?

Ragueneau

Un auteur-acteur ; Un Ancien ! - En son temps, le pauvre débiteur Pouvait être livré comme esclave, aux enchères. Plaute, ayant fait, dit-on, assez mal ses affaires, Fut en la prison dure incarcéré d'abord...

Mascarat

Alors, Plaute et Molière ont bien le même sort !

Ragueneau

De plus, le créancier fit vendre le poète, Comme on vend un objet, une chose, une bête, Et Plaute alla tourner la meule d'un moulin.

Mascarat

Mais on ne vendra point ton ami Poquelin !

Ragueneau

Eh ! Qu'importe ! À Paris, autant et plus qu'à Rome, Un prisonnier pour dette est l'esclave d'un homme !

Mascarat

C'est la Loi. Je me tais.

Ragueneau

C'est une horrible loi Que celle qui permet de mettre, au nom du Roi, Un être libre et doux comme les hirondelles Dans une cage, - au gré d'un marchand de chandelles Le pauvre enfant n'a pas vingt-trois ans, mon ami ; Combien de mois, combien d'ans il aura gémi, Usant ses plus beaux jours en des larmes de rage, Avant que ce Fausser, contemplant son ouvrage, Dise enfin : « Mon courroux s'est enfin déployé ; Sors de prison, vieillard ! Va ! - Mon suif est payé ! »

Mascarat

Ah ! Combien je maudis la fortune marâtre ! Que faire ?

Ragueneau

C'est au nom de l'Illustre-Théâtre Tout entier que la dette est contractée : ainsi L'appréhender au corps, lui seul, le mettre ici, C'est plus qu'injuste, c'est barbare ! - Ô lois modèles !

Mascarat

Mais qu'a-t-il fait de tant de paquets de chandelles ?

Ragueneau

Eh ! Spectateur ingrat, c'était pout tes beaux yeux Qu'il les brûlait là-bas ! - Cependant qu'anxieux, Dans le fond du parterre aux obscures cachettes, J'enviais, moi, le sort du porteur de mouchettes ! Car j'ai l'ambition d'être au théâtre aussi ! Hélas ! Quand je voyais, par le fer raccourci, Chaque flambeau décroître, ah ! Je ne pensais guère Que sa lumière aussi fumeuse que vulgaire Se rapprochât, à chaque instant, de son déclin, Avec ta liberté, mon pauvre Poquelin !

À part.

Mascarat

Mais on la lui rendra ! Cela serait facile S'il voulait... accepter la dot de ma Lucile !

Coups à la porte.

Lucile

Parrain ?

Coups redoublés à la porte.

Mascarat

C'est ma filleule. Eh bien, mais ?...

Lucile

Ouvrez-moi ! On a besoin de vous à la geôle...

Il ouvre la porte, et cérémonieusement.

Mascarat

Ma foi, J'oubliais mes devoirs. - Entrez, mademoiselle !...

Scène 3

Mascarat, Lucile

Mascarat

Eh ! Pourquoi donc si peu de souffle, et tant de zèle ? Quoi ! Le feu serait-il mis aux deux Châtelets ?

Lucile

Non, parrain. - J'apportais du vin, des gobelets. On vous demande en bas...

Mascarat

Reprends haleine, folle ! Ah ! Tu ne comptes pas les marches, ma parole, Quand il s'agit...

Lucile

Plaît-il ?

Avec bonté.

Mascarat

Je m'entends. - Ragueneau, Je reviens. - Bois un coup !... C'est d'un très vieux tonneau... Fais-le goûter aussi, tout à l'heure, au poète. Je vais te l'envoyer. Et toi, Lucile, apprête La table. Trois couverts.

Lucile

Oh ! Quatre, mon parrain...

Il sort, sans refermer la porte.

Mascarat

Nous verrons !...

Scène 4

Ragueneau, Lucile

Ragueneau

Moi, je vais déblayer le terrain. Lucile, tout d'abord ! - Car, voyez-vous, ma chère, Le poète peut bien avec la bonne chère... Frayer sans danger, mais le fruit de ses travaux Craint beaucoup le contact du jus des godiveaux. Donc (ô Muse, pardonne à mes mains trop hardies !) Je vais mettre en lieu sûr ces plans de... comédies.

Lucile

Ah ! Ce sont ?...

Ragueneau

Des essais, oui... de vagues projets... Tout poète a les siens. Moi-même, j'en logeais Dans ma cervelle un certain nombre, mais ma lyre Hésite... Je voudrais être acteur...

Lucile

Peut-on lire Quelques-uns de ces mots si largement écrits ?

Ragueneau

Vous n'y comprendrez rien ! Il nous faut nos esprits Pour déchiffrer...

Lisant.

Lisant un autre titre.

Lucile

J'appris écriture et lecture ! Et tenez ! GORGIBUS... DANS LE SAC... L'aventure Doit être plaisante ? - Et ceci ? LE MEDECIN VOLANT. - Volant ?...

Ragueneau

Ma foi, c'est plus dur qu'assassin !

Lucile

LE GRAND BENET DE FILS AUSSITÔT QUE SON PÈRE. Ah ! Cela, c'est très clair.

Ragueneau

Oui, les deux font la paire.

Lucile

LE FAGOTEUX... OU TIER ?... - LA... le mot est brouillé... LA JA... LA JALOUSIE...

Il vide la manne et dispose la table.

Ragueneau

Après ?

Elle lit quelques mots.

Avec compassion.

Réfléchissant.

Lucile

DU... BARBOUILLÉ. Barbouillé ? - Barbouillé !... Le malheureux jeune homme ! Voici ce qu'il écrit, par ordre, hélas ! - Oh ! Comme Il doit souffrir d'avoir, lui, si plein de raison, Si doux, cette besogne à faire en sa prison !... Que dit ce... Barbouillé ? ... C'est un triste ménage... Dieu ! Si le pauvre auteur, comme son personnage, Devait trouver plus tard cet enfer à son tour. Quel terrible avenir ! - Ah ! Qu'un fidèle amour L'en préserve à jamais, et que le ciel lui donne L'épouse qu'il mérite !... « SCÈNE PREMIÈRE. - LE BARBOUILLÉ », seul. « Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager. Au lieu de me donner du soulagement, et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour ! Au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. - Oh ! Pauvre Barbouillé, que tu es misérable !... »

À part.

Haut.

Ragueneau

À qui ? Dieu me pardonne, Elle soupire... oh ! Oh ! Mais ce n'est point alors Pour le Barbouillé ? Nos gens tardent bien dehors ! La nappe est mise, et j'ai, ma foi, la panse creuse. Vous ne dites plus rien, et vous semblez rêveuse, Lucile ? Qu'avez-vous ?

Lucile

J'admire en ce moment Jusqu'où va votre rare et parfait dévouement, Et comme chaque jour il sait, avec adresse, Témoigner constamment de sa vive tendresse. Que de soins obligeants !

Il lui offre un gâteau.

Avec satisfaction et regret.

Ragueneau

Eh ! Mais, en vérité, Voilà de bien grands mots... pour un petit pâté... (Qu'un coup de feu léger, entre nous, déshonore.) Oui, j'aime Poquelin, que dis-je ? Je l'adore ! Si j'avais des trésors, - mais tel n'est point mon cas, - Je les lui donnerais, jusqu'aux derniers ducats, Pour le tirer d'ici ! - N'ayant rien dans mes coffres ; À de petits gâteaux je borne, hélas mes offres. Il prise la talmouse avec du parmesan : J'en fais donc, et qui sont passables... Jugez-en ! C'est ainsi que je rends à ses talents hommage. De l'encens vaudrait mieux qu'une pâte au fromage, Oui ! - Mais, bien que je sois poète, mon enfant, L'honnêteté - devant un maître ! - Me défend De prouver que je suis de la même farine, Et, - Pâtissier montant plus haut que la terrine, - De changer en sonnets mes tartes et mes flancs ! Et pourtant, ils sont bons !...

Ragueneau

Poète en habits blancs, Merci !

Scène 5

Poquelin, Ragueneau, Lucile

Poquelin

Mais pourquoi donc ces pudeurs si farouches ? Mais apporte tes vers - avec tes croquembouches. Nous les dégusterons, tour à tour ! - Apollon Lui-même est fort heureux, dans le Sacré Vallon, D'avoir parmi ses fils, le seul homme qui mette En ses gâteaux un miel - récolté sur l'Hymette, Et les Muses, goûtant tes produits, sans façons, Te trouvent le meilleur de tous leurs nourrissons !

Ragueneau

Flatteur ! - Tu m'écoutais.

À Lucile.

Poquelin

Avec un véritable Plaisir. Bonjour, amie.

Ragueneau

Alors, amis, à table !

Lucile

Mais où donc est parrain ?

Poquelin

Il me suit dans l'instant. Du moins il me l'a dit, tout à l'heure, en sortant Du greffe, pour aller où son devoir l'appelle...

Lucile

Oh ! Je crains la buvette !... et j'y cours.

Lucile sort.

Ragueneau

Va, ma belle !

Scène 6

Ragueneau, Poquelin

Ragueneau

Eh bien ?

Poquelin

Eh bien... Cela va mal ! - La question Est de me trouver bonne et sûre caution... Devant le lieutenant civil... et De Lamarre Ne me la trouve pas...

Ragueneau

Ô fortune barbare ! Écoute, - Les grands mots ne sont plus de saison : Il ne t'est pas permis de rester en prison ! Ton théâtre, c'est toi. Toi captif, il s'écroule, Et dans sa triste chute il entraîne une foule De pauvres braves gens qui vont crier la faim...

Poquelin

Hélas ! C'est pour eux seuls que je pleure la fin De l'Illustre-Théâtre et de tous mes beaux rêves !...

Ragueneau

Eh ! Maître, on le sait bien ! Les minutes sont brèves. Point de phrase, agissons : il faut sortir d'ici, À tout prix !

Poquelin

Et comment ?

Il montre son vêtement.

Ragueneau

Sous l'habit que voici. J'ai le frère jumeau de ma veste profane. À ton service... Il gît au fond de cette manne, Que Mascarat n'a point examinée...

Poquelin

Après

Ragueneau

Mais avant de coiffer mon bonnet blanc et frais, Il faut frapper...

Poquelin

Oh ! Oh !

Avec mélancolie.

Ragueneau

D'une subite ivresse Mascarat !... Ce n'est donc pour lui qu'une caresse. Mais son trousseau de clefs est le but de nos voeux ! Mascarat désarmé... garroté si tu veux, (C'est un ami, pourquoi se gêner ?) Tu t'habilles ; Je t'ouvre cette porte, et tu franchis les grilles Sous les traits peu connus d'un simple Ragueneau... Et tu peux les voiler, d'ailleurs... d'un jambonneau... Mais qui regarde et suit un pâtissier qui passe ? Et puis, vite, en campagne, et dévore l'espace ! Bientôt tes gens iront te joindre à l'étranger ; Libre alors et laissant ton procès s'arranger Comme il pourra, tu cours avec eux à la gloire !

Poquelin

Plan hasardeux. Mais toi ?

Ragueneau

Moi ? Je reste pour boire Il fait chaud au mois d'août ! Après ces beaux exploits Le vin de Mascarat, à la face des Lois !

Poquelin

Coeur dévoué ! - Prends garde, et songe à la Justice !

Ragueneau

S'il faut qu'un pâtissier, - pardon du mot - pâtisse, Ce sera son honneur d'avoir souffert pour toi !

Poquelin

Hélas ! Tout m'abandonne, et toi seul as la foi... Toi seul... Tiens ; je devrais, regardant en arrière Et non plus en avant, borner là ma carrière ! Plus de famille ! Un père irrité contre moi ! Des dettes ! La prison ! Les plaintes et l'émoi De mes associés de la Porte-de-Nesles Et de la Croix-Noire !... Oh ! Tortures éternelles ! Si j'écoutais la voix de la sagesse, ami, Immolant la cigale aux pieds de la fourmi, Je changerais en doux repos ma vie errante ! Je sais une âme simple, et pure, et transparente, (Car j'ai lu le secret de son coeur ingénu), Où, si je le voulais, je serais bienvenu ; Son amour m'offre, dans sa candeur adorable, À moi, le prisonnier, triste, seul, misérable, Le bonheur et la paix en me tendant la main. Ô Lucile ! - Avec toi je suis libre demain ! Alors, c'est le foyer, c'est les miens pleins de joie Me tirant de l'abîme amer où je me noie. Pourquoi lutter ? Pourquoi ne pas céder au sort ?

Calme et pressant.

Ragueneau

Parce que rien n'est beau, vois-tu, - comme l'effort Même vain ! - D'un grand coeur luttant avec la vie, Avec la destinée injuste, avec l'envie, Sans écouter jamais la voix des lâchetés. Hélas ! Je ne suis rien qu'un faiseur de pâtés, Mais mon conseil est bon : il faut que tu t'évades Pour tenir ta parole envers tes camarades !

Résolument.

Bruit de clefs et de pas.

Il verse du vin dans les verres à la ronde.

Entrée de Mascarat, joyeux et qui referme la porte derrière lui avec soin. Un papier plié se voit, passé dans sa ceinture.

Poquelin

Mes camarades ! - Oui, c'est vrai. C'est mon devoir De tout tenter pour eux ; car je n'ai plus d'espoir Qu'il surgisse un sauveur pour acquitter ma dette ! Eh bien, soit. Dicte-moi mon rôle. - Je m'y prête. Chut ! - Voici Mascarat ! - Vite, aux flacons ! Il faut Qu'il tombe, sans avoir le temps de dire un mot. Nous parlerons pour lui !

Scène 7

Mascarat, Ragueneau, Poquelin, Lucile

Mascarat

Victoire ! Amis, victoire !

Ragueneau

Alors, aucun moment ne fut meilleur pour boire ! À ta santé !

Mascarat

Merci ! Je veux dire d'abord...

Poquelin

Eh ! Quoi ! Vous hésitez devant un rouge-bord ?

Ragueneau

Alors, il est mauvais ?

Mascarat

Quoique sans étiquette, Mon vin est un bon vin.

Ragueneau

Bah ! C'est de la piquette !...

Poquelin

C'est du « chasse-cousins » !

Il boit d'un trait.

Mascarat

Ô blasphèmes ! - Tenez ! La rougeur de mon front et celle de mon nez Attestent, ô cher vin ! Qu'à tort on nous soupçonne !

Ragueneau

Ah ! Voilà l'action d'une honnête personne ! Mascarat, je te fais des excuses...

Poquelin

Et moi, C'est au vin que j'en fais. Je le proclame roi De la noble Bourgogne, et, d'une âme sereine, Je le bois.

Avec complaisance.

Mascarat

Mais, pardon, il est de la Touraine, Messieurs. Ah ! Ce n'est pas ce fameux Prépatour, Que célébrait Ronsard et que buvait la Cour, Sous le Roi Charles Neuf ; mais le vin de ma vigne Le vaut bien ! Je le dis hautement, quoique indigne.

Poquelin

Vous êtes Tourangeau ?

Mascarat

Mais oui, tout comme les Moutons à grand' laine, et comme Rabelais...

Poquelin

Je bois à Rabelais, s'il vous plaît de me faire Raison.

Mascarat

Eh ! Oui, corbleu ! Ce n'est point une affaire Laissez-moi vous apprendre...

Ragueneau

On dit qu'aux environs De Tours, dans les rochers vivent les vignerons...

Mascarat

Oui, mais...

Poquelin

À Rabelais !

Avec abandon.

Il boit.

Il pleure d'attendrissement.

Mascarat

Allons ! - C'est un vrai baume ! Tu l'as dit, Ragueneau, ce n'est point sous le chaume Que je suis né, mais sous la roche. - Nous creusons Nos logis dans le flanc des coteaux : les saisons Y sont douces toujours. Et l'on meurt sous ses vignes ! La Loire étincelante avec ses larges lignes Sourit à nos regards, et, comme Charles Huit, Et comme Louis Douze, on en aime le bruit Qui l'été, dans le vent, berce de ses murmures, Avec le vigneron qui dort, les grappes mûres ! Ô mon pays !

Poquelin

Buvons à ton pays !

Mascarat

D'accord ! J'y suis prêt. - Laissez-moi... C'est très grave... D'abord, Vous dire...

Il lui tend son verre plein.

Ragueneau

Tu le vois, tu manques de mémoire. Rafraîchis-la ! Bois donc !

Poquelin

Ce n'est point eau de Loire Que ceci : c'est julep du divin médecin !

Il s'endort.

Mascarat

Lorsque je suis entré... j'avais certain dessein... Bon !... Je ne sais pourquoi, je me sens pris d'un somme ! Que disais-je ? - Buvons ! - Messieurs, je suis votre homme Jusqu'à minuit : je peux vous tenir tête ! ... Ah ! Mais !... M'avouer vaincu, moi ? Vieux Tourangeau ! Jamais !

Mascarat ronfle.

Poquelin

Il dort !

Ragueneau

Je l'entends bien ! - À présent, au costume !

Il se déguise.

Poquelin

La veste ? Le bonnet ?

Ragueneau

Ronfle sans amertume, Mon pauvre ami ! - Parfait.

Poquelin

Me voilà déguisé.

Il remue les clefs qui sonnent.

Ragueneau

Ah ! Diable, le travail est assez malaisé, Et je ne sais comment m'y prendre dans mon trouble ?

Mascarat

Mes clefs ! - Deux Ragueneaux ? Que vois-je ! - Je vois double.

Poquelin

Il se rendort. Allons, c'est l'instant. Hors d'ici !

Après l'embrassade, il se dirige vers la porte.

Ragueneau

Embrassons-nous !

Poquelin aperçoit par terre et ramasse le papier plié qui est tombé du ceinturon de Mascarat quand on le lui a enlevé.

On frappe à la porte.

Poquelin

Adieu ! Tiens ! Qu'est-ce ceci ?

Ragueneau

Quel contretemps !

Lucile

Parrain ?

Poquelin

C'est Lucile ! Que faire !

Lucile

Eh bien, vous n'ouvrez pas ?

Ragueneau

Confions-lui l'affaire. Elle vous aime ; elle est discrète...

Coups à la porte.

Lucile

Êtes-vous mort, Parrain ? Allons ! Allons !

Il ouvre et lit machinalement le papier qu'il a ramassé.

Poquelin

Terrible coup du sort !

Ragueneau

Entrez, Lucile... et chut !

Poquelin

Ah !

Lucile

Quelle mascarade ?

Poquelin

Mes amis ! Mes amis !...

Lucile

Vous sentez-vous malade ?

On s'empresse autour de lui.

Ragueneau

De l'eau !

Regardant les autres personnages.

Mascarat

De l'eau ! Jamais ! C'est bon pour les poissons. Eh ! Je vois ma filleule entre bien des garçons Pâtissiers ! Suis-je fous ? - J'ai la tête qui vibre...

Ragueneau

Mais qu'as-tu, Poquelin ?

Il donne le papier à Ragueneau.

Poquelin

Oh ! Libre ! Libre ! Libre ! Lis plutôt !

Ragueneau

... Caution ! ... Et mise en liberté !

Serrant la main de Ragueneau.

Poquelin

Oui ! Confiant et plein de générosité, Devant le lieutenant civil, à l'heure même Où je désespérais, dans l'angoisse suprême, Un homme est venu qui répond pour moi, pour nous, Pour des comédiens abandonnés de tous ! Ô merci, coeurs restés dans le malheur fidèles !

Poquelin se dépouille de ses vêtements d'emprunt. Ragueneau, l'aide.

Ragueneau

Enfin ! Il est dompté, le marchand de chandelles !

Se tâtant.

Mascarat

Lucile, je dormais, je crois, en vérité... Mais j'avais autrefois quelque chose au côté !

Lucile

Voilà vos clefs, parrain...

Mascarat

Dieu, quelle chose étrange ! Mon trousseau qui voyage ? Un rimeur qui se change En cuisinier ? Allons, je crois que j'ai bu sec.

Ragueneau

Et nous, les insensés, qui lui fermions le bec Avec du vin !

Lucile

Hélas !

Il se fouille.

Mascarat

Si l'on peut m'y reprendre, Je veux bien être... Non ! C'est eux qu'on devra prendre. Qu'ai-je fait de l'Avis que notre procureur... ?

Poquelin

Vous nous l'avez remis... un peu tard... par erreur...

Lucile

Et qui donc s'est porté caution ? Je l'ignore.

S'animant.

Ragueneau

C'est un homme de goût et de foi : Qu'on l'honore ! Et que son nom, Aubry, soit à jamais cité Au grand ordre de la postérité ! Sans ce coeur généreux et brave, - un coeur de race ! L'horrible faux d'argent d'un créancier vorace, S'abattant sans pitié sur ce pauvre garçon, Allait couper, - en vert - les blés de la moisson Qui nourrira plus tard l'univers, je l'atteste !

Poquelin

Ô Pylade, tais-toi ! Tu fais rougir Oreste. Je suis bien jeune encor ! - Mais les soucis pesants Ont sous mon front pensif mûri mes vingt-trois ans, Et mon esprit, brûlant d'une flamme inconnue, Frémit d'audace et veut s'élancer vers la nue ! Oui ! Puisqu'il m'est rendu, mon théâtre, je puis Enfin donner l'essor aux rêves de mes nuits, Et tenter de montrer, sans peur comme sans haine, La face et le revers de la médaille humaine ! L'Amour, la Probité, la Vertu, la Bonté, Le Franchise, l'Honneur - et puis, à leur côté, L'Hypocrisie et le Mensonge et la Sottise, Et les Vices dorés, que tolère ou courtise Un monde aveugle et sourd, - ou complaisant, hélas ! Oui, je dénoncerai le Faux, le Vil, le Bas, Sans regarder au nom, au rang, à la puissance ! Mais aujourd'hui mon coeur n'est que reconnaissance. Ô toi qui crus en moi, comme je te bénis ! Ma joie et mon bonheur éclatent, infinis ! Va, Léonard Aubry, bon « paveur ordinaire Des Bâtiments du Roi ! »

Prenant Poquelin par le bras.

Ragueneau

Que toujours le tonnerre Te respecte, ô paveur des Bâtiments du Roi ! Viens, Molière...

Poquelin

Adieu donc... ô Lucile !... Adieu, toi, Bon Mascarat, amis de mes heures d'épreuve... Lucile !...

Poquelin

Pauvre enfant ! On dirait une veuve...

Montrant le bouquet.

Elle pleure.

Lucile

Adieu ! - Partez ! - Partez ! - Je resterai, de loin, De vos succès futurs le plus heureux témoin ! Il le faut, et je sens que nos deux destinées Ne se peuvent unir. Ces fleurs seront fanées À peine, que déjà mon humble souvenir N'existera plus dans votre esprit. L'avenir, Un avenir brillant et fortuné sans doute, Vous attend ! À quoi bon vous attarder en route ? Une larme qui tombe, et que sèche le vent, Ne doit pas... elle est vite oubliée... En avant ! Partez ! Et que la gloire un jour vous accompagne ! Pour moi qui deviendrai sans doute la compagne D'un obscur artisan... et qui suivrai vos pas, D'un long regard craintif, que vous ne verrez pas, Je souhaite... Ô mon Dieu, je souhaite à votre âme La calme affection que sa douceur réclame ; Elle est tendre ; elle est faible... et j'aimais à rêver Pour elle un amour sûr... Oh ! Puissiez-vous trouver Pour bercer vos soucis, en cette vie amère, L'épouse rare, aux yeux de soeur, aux mains de mère !

Mélancoliquement.

Avec force.

Poquelin

Ah ! Lucile ! Le ciel puisse exaucer tes voeux ! Mais t'oublier ? Jamais ! - T'oublier ! Non, je veux, Ta chère image là, dans le fond de mon âme, N'avoir pour Muse et pour étude que la femme ! Et c'est en comparant, oui, ta simplicité Et ta chaste franchise à la duplicité Des coquettes, au faux bel esprit des pédantes, Que tes grâces toujours me seront évidentes ! Mais le sort qui m'appelle et m'entraîne éperdu Ne veux pas que j'écoute un mot trop entendu Déjà - Je dois partir seul, poursuivre la lutte, Seul encore, et, vaincu, tomber seul dans la chute. Mais je vaincrai ! - Je suis de ce Paris léger, Que rien n'abat jamais, que rien ne peut changer Et qui, voilant de rire et d'esprit sa souffrance, Seul, ranime ta flamme inextinguible, ô France ! Et pourtant, Femme ! Femme ! Ô Sphinx au front charmant ! Je t'interrogerai dans mon coeur constamment, Et tu seras toujours présente à ma pensée. Oui, dussé-je en souffrir, l'âme à jamais blessée, Toi seule inspireras mon labeur soucieux, Ingénue et perfide, ô Femme, avec tes yeux ! Quels que soient tes décrets, je m'y soumets d'avance ! Aurai-je seulement, suprême récompense, Lorsque les battements de mon coeur cesseront, La douceur de sentir tes doigts frais sur mon front ? Mais il n'importe ! - Ô Femme indomptée ou docile, Muse éternelle, à toi ma vie ! - Adieu, Lucile ! Adieu, coeur délicat dont je sens tout le prix !

Il ramasse les manuscrits épars.

Ragueneau

Viens ! - Et levons l'écrou de nos chers manuscrits !

Elle défaille dans les bras de son parrain.

Lucile

Adieu, Molière !

Mascarat

Ami, vois un Geôlier qui pleure...

Poquelin

Si pourtant mon espoir ne me tendait qu'un leurre ?

Ragueneau

Non ! - Suis l'avis du plus obscur des marmitons : Va sauver ton Théâtre et tes amis.

Poquelin

Partons.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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