Poquelin Père et Fils
Scène 1
Jean Poquelin, Clabaud, Chiffonne, Jeannot
Au lever du rideau, l'obscurité règne dans la boutique, les volets étant clos.
Les coups pressés d'une canne impatiente, puis une voix grondeuse se font entendre, à l'étage supérieur. Clabaud, puis Chiffonne, puis Jeannot ;
J. Poquelin, hors de scène.
Nouveaux coups.
Jean Poquelin
Clabaud ! Debout !
Il entre par la porte de droite.
Il baille à se décrocher la mâchoire.
Il se dirige en chancelant vers la porte d'entrée, en retire les barres, et l'ouvre toute grande.
Le jour se fait dans la boutique.
Il regarde dans la rue en bâillant.
Il bâille.
Il ôte les volets.
Il bâille.
Il s'installe dans un fauteuil et se dispose à dormir.
Nouveaux coups à l'étage supérieur.
Clabaud
Voilà. Hélas ! Maudite aurore ! Hormis les coqs, et moi, tout Paris dort encore. Temps splendide ! Il serait étonnant, après tout, Qu'il fût vilain et froid au milieu du mois d'août. Là, maintenant, ouvrons les yeux à la boutique, En ôtant les volets... Et vienne la pratique !
Jean Poquelin
Clabaud !
Clabaud
Présent, patron !
Jean Poquelin
À vos pointes, Clabaud !
À part.
Autres coups de canne à l'étage supérieur.
Clabaud
Oui, patron ! On n'a pas le réveil gai, là-haut.
Une jolie fillette montre sa figure fraîche à l'une des portes à gauche.
Jean Poquelin
Chiffonne !
Chiffonne
Mon parrain ?
Jean Poquelin
À vos surjets, Chiffonne !
Chiffonne
Oui, mon parrain, voilà !... D'ailleurs, l'angélus sonne À peine, mon parrain...
Jean Poquelin
Taisez-vous. Au travail !
Clabaud
Bonjour, Chiffonne, idole aux lèvres de corail !
Chiffonne
Bonjour, bonjour, Clabaud...
Clabaud
Quel ton ? Pourquoi, madame, Le garçon tapissier qui vous donna son âme Obtient-il ce bonjour dont son coeur est transi ? Quoi ! C'est un fiancé que vous traitez ainsi ! Et ne devons-nous plus voler à l'hyménée Aussitôt que - selon la parole donnée Par maître Poquelin - le commerce ira mieux ?...
Chiffonne
Il faudra pour cela qu'on ait repeint le vieux Saint Christophe, là-bas...
Hochant la tête.
Clabaud
Oui, je le sais !... l'enseigne De l'antique maison des Halles... Pour qu'on peigne À neuf le saint, il faut d'abord que la maison À présent si malade arrive à guérison Et qu'on la traite enfin des combles à la cave ! Or le remède manque ici : l'argent !... fait grave !
Chiffonne
Donc voilà reculés, loin, les instants bénis Où nous devons, Chabaud, être à jamais unis !...
Apparition, à la porte d'entrée, de Jeannot en costume de marchand d'herbes.
Il crie à tue-tête.
Clabaud
Cruelle ! Vous riez ! - L'amour, c'est son usage, Blesse et puis rit...
Jeannot
Holà !
Clabaud
Pourquoi ces cris, visage Bourgeonné ?
Jeannot
Hé ! - Les gens !
Clabaud
Butor ! Criez plus bas.
Jeannot
Maître Jean Poquelin!
Chiffonne
Il dort !...
Clabaud offre, naturellement, un siège sans fond à Jeannot qui manque de passer à travers.
Jean Poquelin
Je ne dors pas ! À vos pointes, Clabaud ! - À vos surjets, Chiffonne ! Quel tapage ! - Clabaud, offrez à la personne Qui me demande un siège. - Attendez, je descends.
Jeannot
Aïe !
Clabaud
Ah ! Ah !
Maître Jean Poquelin se montre au haut de l'escalier.
Jean Poquelin
Pourquoi ces rires indécents ?
Scène 2
Jean Poquelin, Jeannot, Clabaud
À Jeannot.
Jean Poquelin
Misérables enfants ! Que voulez-vous, brave homme ? Hein ?
Jeannot
Je suis verdurier ; c'est Jeannot qu'on me nomme À la Halle, où mes traits à tous sont familiers...
Jean Poquelin
Après ?
Jeannot
Votre maison sise aux Petits-Piliers, Le vent à son vieux toit ayant cherché des noises, A perdu cette nuit un grand nombre d'ardoises, Dont l'une par malheur - Ô hasard infernal ! A fêlé l'occiput d'un juge matinal Qui flairait mes melons d'un nez que rien ne trompe...
Clabaud
Pauvres melons !
À Chiffonne qui rit.
À Jeannot.
Jean Poquelin
Clabaud ! Faut-il que je vous rompe Une aune sur le dos ? Chiffonne, à vos surjets ! Achevez.
Jeannot
Ma venue enfin a pour objets Les réclamations de votre locataire Que le crâne fendu d'un magistrat atterre, Et qui veut, m'a-t-il dit en frémissant d'horreur, Qu'on envoie, à l'instant, sur le toit un couvreur, Afin de prévenir d'autres affreux grabuges Et pour qu'en sûreté puissent errer les juges !... J'ai dit.
Avec douleur.
À Jeannot.
À Clabaud et à Chiffonne.
À Chiffonne qui lui présente son chapeau.
À Clabaud qui lui tend sa canne.
Il sort suivi de Jeannot.
Jean Poquelin
Encor ce toit ! - Me voilà bien loti ! André Boudet, mon gendre, est hier soir parti En voyage, et je suis seul avec ces deux drôles... Pauvre propriétaire ! - Ah ! Quels atroces rôles Nous fait jouer, hélas ! Pendant douze longs mois, Chaque année, un monceau de plâtras et de bois ! Ô maison ! Ô vautour qui me ronge la bourse ! Enfin, j'y vais aller, aux Halles !... Triste course ! Suivez-moi, verdurier ! Je reviendrai bientôt. À vos surjets, Chiffonne ! À vos pointes, Clabaud !
Scène 3
Clabaud, Chiffonne
Clabaud
Vacances !
Chiffonne
Prenons l'air sur le pas de la porte.
Il s'arrête au milieu de ses gambades.
Un bruit cadencé se fait entendre dans la rue.
Clabaud
Ah ! Chiffonne... C'est mal ! Que le diable l'emporte !
Chiffonne
Êtes-vous fou ? Comment ! Parce que je prends l'air, Vous envoyez quelqu'un aussitôt en enfer ?
Le bruit cadencé se fait entendre plus distinctement.
Clabaud
Écoutez...
Chiffonne
Bon, j'entends la bruyante cadence D'un pilon, qu'on manoeuvre avec art et prudence Dans un mortier de bronze... et c'est notre voisin Le droguiste qui bat...
Clabaud
Oui, c'est votre cousin ! Le droguiste ! Ah ! Chiffonne ! - Et voilà le système Qu'il a trouvé tout seul ! - Pour vous dire : Je t'aime !
Chiffonne
Tout le monde n'a pas la lyre d'Apollon Pour exprimer ses feux...
Clabaud
Oui, mais prendre un pilon !
Geste de surprise de Clabaud.
On entend les battements d'un fer à repasser.
Chiffonne
Il est vrai, c'est fort drôle... - Un instrument plus tendre, Certes, c'est l'instrument que l'on vous fait entendre Ici près... Oui, Clabaud !... Il est loin de blesser Votre oreille, le bruit du fer à repasser De Rose la lingère.., à côté du droguiste... Écoutez !...
Avec abattement.
Clabaud
Imposture ! Allez, ce bruit n'existe Que dans votre cerveau par un pilon hanté !... Et voilà donc pourquoi, madame, on m'a jeté, Tout à l'heure, un bonjour que même en Laponie, On eût trouvé très froid ?
Chiffonne
Nulle ici ne le nie...
Clabaud
Et moi qui l'aime tant !
Chiffonne
Oui, les jours de congé, Cet amour, par exemple, est fort peu négligé ?...
Clabaud
Que dites-vous, Chiffonne ?
Avec dédain et montrant la rue.
Chiffonne
Oui, ces jours-là, je reste Toute seule, et monsieur, tout brave dans sa veste, Court la ville, joyeux et va jusqu'aux faubourgs, Ayant sans doute au bras - tout en m'aimant toujours, Ce... fer à repasser... à la mine hardie !
Clabaud
Moi ! Chiffonne !... Ah ! Je vais... Chut !... À la Comédie... Voir Molière !...
Chiffonne
Le fils de maître Poquelin ?
Chiffonne fait un geste interrogatif.
Clabaud
Plus bas ! - Si le patron m'entendait ! - Quel vilain Quart d heure passerait ton Clabaud ! - Oui, ma chère, Oui, je vais me glisser dans un coin de parterre, Quand le patron me donne un jour de liberté, Et j'applaudis son fils d'un rire... illimité ! Quel auteur ! Quel acteur en outre, amie, et comme Il sait prendre les traits, l'air et la voix d'un homme ! C'est surprenant, chiffonne ! Il contrefait les gens À confondre l'esprit des plus intelligents ; Malin comme Protée... Un vieux gardeur de phoques... Il se fait ce qu'il veut, et, selon les époques, Est basque - ou Grec - parfait. Tiens, s'il venait ici, Le patron ne pourrait le reconnaître... ainsi ! Et moi-même, parfois, bien que n'étant pas bête...
Chiffonne
Allez toujours, Clabaud.
Lubin vient en cet instant, se planter devant la boutique, et cherche à en examiner l'intérieur d'un air impudent.
Clabaud
Eh bien ! J'en perds la tête...
Chiffonne
Clabaud !... Mais quel est donc cet être curieux, Avec ses gros sourcils perchés sur ses gros yeux, Qui louche et s'aplatit le nez contre les vitres Pour regarder ici ?...
Appelant.
Clabaud
C'est le roi des bélîtres Ou je me trompe fort. Hé ! Là ! Que voulez-vous. Monsieur le drôle, avec vos airs pris chez les fous ?
Scène 4
Lubin, Clabaud, Chiffonne
Lubin
Monsieur Jean Poquelin ?
Clabaud
Pour l'heure il est aux Halles ; Il constate l'effet des dernières rafales Sur sa vieille maison.
Lubin
Son gendre est-il céans ?
Clabaud
Non. Il est hier soir parti pour Orléans. Mais vous pouvez me dire, et je saurai transmettre À mon patron...
Lubin
Non pas ! C'est affaire à mon maître. Je vais l'avertir...
Clabaud
Ah ! Vous êtes le valet ?...
Lubin
Oui, le valet d'un homme illustre, s'il vous plaît, Fort riche, et qui se veut passer la fantaisie De meubler avec luxe et de façon choisie Une chambre à coucher.
Clabaud
Oh ! C'est bien différent ! Asseyez-vous, monsieur.
Chiffonne
Un client de haut rang ! Quel bonheur !
Lubin
Monsieur va venir ici lui-même.
Clabaud
Alors, je vais chercher en diligence extrême Mon patron... - À propos, et ce maître de goût, Vous l'appelez ?
Lubin
Rohaut.
Clabaud
Rohaut ? - Et voilà tout ?
Lubin
Oui, Jacques Rohaut. - Mais sa valeur n'est pas mince. C'est un génie, un rare !... En un mot c'est un prince...
Il s'élance dans la rue en criant :
Clabaud
Un prince ! - Plus un mot. - Je cours jusqu'aux Piliers. Tel un Mercure ayant des ailes aux souliers, Et je reviens avec mon patron en personne ! Faites patienter ce bon garçon, Chiffonne !
Scène 5
Lubin, Chiffonne
Haut à Chiffonne.
Avec importance.
Lubin
Pour quel motif Monsieur, qui m'envoie en héraut, Me fait-il l'annoncer sous le nom de Rohaut ? Ce Rohaut n'est que l'un de ses amis fidèles ; Et moi je suis Lubin, le moucheur de chandelles De la Comédie, et je ne suis point valet... Enfin, j'ai fait ici ce que Monsieur voulait Que j'y fisse, et je vais l'assurer que le gendre (Mais quel gendre ?) est absent ; or Monsieur doit m'attendre Aux environs. Allons vite le prévenir Qu'il peut, pour ce qu'il veut, quand il voudra, venir. Monsieur n'arrivant pas, ma foi, mademoiselle, Je vais l'aller chercher pour lui prouver mon zèle. Ah ! Ce Jacques Rohaut n'est pas homme de rien ! C'est un prince, ai-je dit, mais entendons-nous bien. C'est un de nos plus grands princes... de la science ! Un esprit très profond, trésor d'expérience, Le premier professeur de Paris.
Chiffonne
Et pourtant Il est riche ?
Lubin
Un caprice, un oubli d'un instant De l'aveugle Fortune...
Chiffonne
Et dont elle est honteuse, Peut-être ?
Lubin
Oui, mais trop tard !
Chiffonne
Pour moi, j'en suis heureuse ! Car si le sieur Rohaut laisse en cette maison Quelque peu de cet or qu'il remue à foison, Il se pourrait...
Lubin
Pourquoi vous taisez-vous, ma belle ?
Chiffonne
Rien. - Un rêve d'enfant riait dans ma cervelle...
Lubin
Dites-le-moi. Causons comme de vieux amis.
Chiffonne
Eh bien, Monsieur...
Lubin
Lubin.
Chiffonne
... Mon parrain m'a promis... - Et maître Poquelin est pour moi comme un père, Si son commerce un jour redevenait prospère, D'unir votre servante à ce jeune ouvrier...
Lubin
Ce jeune homme qui vient de partir en courrier ?
Chiffonne
Il se nomme Clabaud... Oui, c'est lui, ce jeune homme Qui pourrait m'épouser, si quelque bonne somme Nous tombait tout à coup du ciel - Ou de moins loin.
Lubin
Hélas ! Que n'ai-je mis dans mes bottes du foin !
Chiffonne
Donc je viens vous prier, monsieur, de faire en sorte Que votre excellent maître - Il est si riche ! - Apporte Un grand nombre d'écus, tout de suite, chez nous...
D'un air affirmatif.
Lubin
Oui-da ! J'y songerai ! - Car il me serait doux, Comme Titus, qui fut la vertu couronnée, De remplir, en faisant des heureux, ma journée. Il faudra que Monsieur ait un besoin urgent De meubles, et dépense ici beaucoup d'argent ! Mais c'est trop discourir. Je vais à sa rencontre. Oh ! Ces savants ! De quoi leur sert donc une montre ?
Scène 6
Chiffonne, Jean Poquelin, Clabaud
Maître Poquelin et Clabaud entrent en se disputant.
Chiffonne
Dans mon âme à présent renaît un peu d'espoir. Ah ! Ce maître Rohaut, que je voudrais le voir ! Bon Lubin ! Brave coeur ! Perle des domestiques !
Jean Poquelin
Ce n'est qu'un professeur en... en mathématiques, S'il s'appelle Rohaut...
Clabaud
C'est un prince... Il l'a dit !
Jean Poquelin
En ce cas, c'est Rohan son nom, mulet maudit !
Clabaud
Non, c'est Rohaut, mon prince...
À Chiffonne.
Jean Poquelin
Ah ! La main me démange !... Eh bien ! Et ce Rohan..., pour qui l'on me dérange, Daignera-t-il enfin se montrer aujourd'hui ?
Chiffonne
Son valet dans l'instant vous l'amène avec lui.
Jean Poquelin
Comment ! J'arrive en nage, et pour vous trouver seule ! Maudit soit le Rohan...
Clabaud
Rohaut.
Jean Poquelin
Ah çà... filleule, Il est temps de penser au dîner.
Chiffonne
Oui, parrain. Mais, avant... si j'osais aborder un terrain...
Jean Poquelin
Lequel...
Chiffonne
On a l'espoir d'une forte commande...
Clabaud
C'est vrai, patron.
Jean Poquelin
Eh bien ?
Chiffonne
Parrain, je vous demande... Si vous étiez content...
Jean Poquelin
Quoi ?
Chiffonne
De vous souvenir.
Avec résolution.
Clabaud
La phrase est commencée, à moi de la finir. Patron, j'aime Chiffonne, et Chiffonne m'adore...
Jean Poquelin
Allez tous deux au diable et plus loin même encore.
Chiffonne
Oh ! Mon petit parrain !
Jean Poquelin
Quand il fera moins chaud.
Clabaud
Oh ! Mon petit patron !
À Chiffonne.
Chiffonne sort en s'essuyant les yeux.
Clabaud va bouder dans un coin de la boutique.
Maître Poquelin s'assied sur un meuble et réfléchit tristement.
Molière, avec les apparences, habits et manières de son ami Jacques Rohaut, se présente sur le seuil de la boutique de J. Poquelin.
Jean Poquelin
À vos pointes, Clabaud ! Chiffonne ! Mon dîner ! Comme je les rudoie ! Ah ! Je n'ai pas le coeur ce matin à la joie. Tout va mal. Pas d'espoir d'argent à l'horizon ! Si je ne reconstruis promptement la maison Des Piliers, c'en est fait de ma seule ressource... C'est tout cela qui fait qu'on a l'humeur d'une ourse... Ah ! La vieillesse à qui tout crève dans la main ! Aujourd'hui la misère et la tombe demain. Plus d'amis. Plus d'enfants... sauf « monsieur de Molière » Le bouffon ! Dont on sait la vie irrégulière, Dont rougit sa famille,... et que je n'ai point vu Depuis... - Allons, mon sort final est tout prévu : La ruine et la mort. C'est dit. Tout m'abandonne. Ah ! Mon pauvre Clabaud ! Ah ! Ma pauvre Chiffonne ! Mes seuls consolateurs !... Votre heur est loin encor Si, pour vous marier, vous compter sur mon or !... Où trouver de l'argent ?... Cette maison s'écroule Chaque jour. Plus de toit : la pluie à flots y coule !... Où trouver de l'argent ?... Il me faudrait, au moins, Huit mille livres... Oui, huit mille !... Dans quels coins Déterrer ce trésor ?...
Scène 7
Molière, Clabaud, Jean Poquelin
Molière
Hé ! Jeune homme à l'oeil triste : Maître Jean Poquelin ?
Clabaud
Vous êtes sur sa piste : Le voilà. Parlez-lui. - Patron ! Voici quelqu'un Qui vous réclame...
Après avoir examiné le feint Rohaut, à part.
Avec politesse, lui indiquant un siège.
Jean Poquelin
Ah ! - bien... Il n'est pas du commun. Veuillez, monsieur... - Je suis tout à votre service...
Molière
Je suis Jacques Rohaut...
Jean Poquelin
Eh bien, bijou de vice ! Monsieur n'est pas un prince !
Molière
Oh ! Non... physicien Tout simplement, monsieur, et je n'ai nul lien Avec la noblesse...
Jean Poquelin
Ah !!
Molière
Mais j'ai quelque fortune ; Et je viens vous voir... si je ne vous importune...
Jean Poquelin
Rohaut ?... Alors, c'est vous, voici quinze ou vingt jours, Qui m'avez envoyé, pour les mettre en velours, Quatre sièges ployants recouverts de moquette ?...
Molière
Quatre sièges ?...
Jean Poquelin
Ployants... qu'une fille coquette, Votre servante enfin, si j'en crois ses discours, M'apporta l'autre mois, pour les mettre en velours. L'avez-vous oublié ?
Molière
Non, non ! - Je me rappelle La chose maintenant ! - Ah ! La pauvre cervelle !... Du velours, n'est-ce pas ? - Ah ! Cela m'avait fui De la mémoire... Bon ! Quatre sièges... Oui, oui !
Jean Poquelin
Monsieur, j'ai le regret d'avoir à vous l'apprendre, Vos sièges ne sont pas finis... Faut-il les rendre ?...
Molière
Ah ! Je m'en doutais bien maître ! - Les tapissiers Ne vont jamais du train foudroyant des huissiers...
Jean Poquelin
Monsieur, vous les aurez au bout de la semaine !...
Molière
Non ! - Ce n'est pas cela qui m'amène Chez vous, Jean Poquelin. C'est votre fin talent ; C'est l'esprit délicat, c'est le goût excellent Que dans votre métier vous prouvâtes sans cesse, Et que duc et robin ou bourgeoise et princesse Vantent du même coeur, et par-dessus les toits !...
Jean Poquelin
Je suis confus, monsieur ; vous êtes trop courtois.
Molière
Point, c'est justice ! - Donc - préparez l'écritoire, - Je viens chez le faiseur reconnu, c'est notoire Le meilleur de Paris, chercher ce qu'il me faut En fait de meubles...
Maître Poquelin rassemble ses plumes et son écritoire.
Clabaud cherche le calepin.
Jean Poquelin
Bon. Mon calepin, Clabaud ?
Molière
Allons, Molière, allons ! - Courage, Jean-Baptiste ! De l'aplomb, c'est l'instant ! - Il serait sot et triste Que ton oeuvre si bien commencée avortât Commande ! Et souviens-toi de ton premier état.
Jean Poquelin
Monsieur, nous voici prêts, moi, mon encre et ma plume ; Et s'il nous faut noircir vingt pages de volume, Je ne me plaindrai pas.
Clabaud
Et moi je fais des voeux !...
Jean Poquelin
À vos pointes, Clabaud !
Il dicte. Jean Poquelin écrit.
Molière
Voici ce que je veux : Un lit bas, en noyer, avec rideaux en serge D'Aumale... verte.
Jean Poquelin
Bon.
À chacun des objets demandés, Clabaud exprime sa joie extrême par des gestes de vive approbation.
Molière
Un joli vert d'asperge... De plus : un pavillon à queue, avec mollet Et frange, en même étoffe et couleur, s'il vous plaît... De plus : six bons fauteuils, à pieds tors, et la housse En dite serge - mais d'un joli vert de mousse... J'aime beaucoup le vert ; c'est la couleur des bois Où je ne puis aller, hélas, souventes fois ! Plus ; un tapis de table, ayant au moins deux aunes ; Un tapis de Turquie, à fleurs vertes et jaunes. Plus un lit de repos décoré, selon l'us, De six carreaux en crin, de brocart vert. De plus : Une tapisserie à verdure de Flandres. Où quelque ruisseau clair déroule ses méandres Bordés d'iris avec un héron endormi Sur sa patte...
Jean Poquelin
Longueur ?
Molière
Douze pieds et demi. Plus : un paravent haut, de cinq feuilles, en toile De l'Inde à bouquets verts...
Clabaud
Sous quelle verte étoile Est-il né ?
Il rit.
Molière
Plus ! Un beau miroir, cadre doré ; Plus : un coffre couvert en peau verte et ferré. Plus : une chaise...
Jean Poquelin
Bien je vous comprends de reste...
Tous ces meubles figurent dans l'inventaire dressé au logis de Molière après sa mort.
Molière
Bien garnie en damas cafard, d'un vert gai.
Clabaud
Peste !
Molière
Voilà tout.
Jean Poquelin
C'est fort bien. - Clabaud ?
Clabaud
Patron !
Jean Poquelin
Allez Chez le drapier voisin emprunter quelques lés De damas cafard vert.
Clabaud
Tel un poète au Pinde, J'y cours !
Clabaud sort en courant. À Molière.
Il sort par la première porte de gauche.
Jean Poquelin
Prenez aussi de la toile de l'Inde. Moi, je vais vous quérir, maître Jacques Rohaut, Quelques échantillons de serges sans défaut, De Chartres, de Beauvais, de Blicourt et d'Aumale, Depuis le vert de pré jusqu'au vert tendre opale...
Scène 8
Molière
Avec effroi.
Un homme offrant les traits de Molière, et exactement vêtu comme lui, s'arrête sur le seuil de la boutique et en lit l'enseigne ; Molière se retourne et l'aperçoit.
Il se cache derrière un paravent.
Molière
Ah ! Mon ami Rohaut, tu te doutes bien peu, Là-bas, au sein des champs, le nez vers le ciel bleu, Qu'à ton nom et renom, tel à l'ormeau de lierre, S'attache en ce moment ton vieil ami Molière ! Et tu ne t'attends point à mon présent, ma foi : À tous ces meubles verts qui vont fondre chez toi. Mais, mon ami Rohaut..., à propos je l'ignore, Aimera-t-il le vert ?... Bah ! Tant pis ; je l'adore ! Pourvu qu'il n'aille pas, tout à coup, revenir De la campagne avant... J'aurais dû prévenir Rohaut... Ces sièges ?... Non ! Hier, dans la soirée Il n'avait pas encore opéré sa rentrée Dans son logis... Ainsi, je puis donc hardiment Jouer le professeur... Quel coup d'enfer !... Vraiment, C'est Rohaut en personne !... Oh ! Contretemps terrible ; Voici mon père !... Où fuir ?... Rendons-nous invisible.
Scène 9
Jacques Rohaut, Jean Poquelin, Molière
Il descend la scène et rencontre J. Poquelin qui sort de son magasin d'étoffes.
Jacques Rohaut
Tapissier ?... C'est ici...
Jean Poquelin
Palpez l'échantillon.
Jacques Rohaut
De la serge...
Jean Poquelin
Eh bien, oui ! - C'est pour le pavillon À queue, et les rideaux...
Jacques Rohaut
Je viens pour quatre sièges...
Jean Poquelin
Mon Dieu ! Vous les aurez !... Croyez-vous à des pièges Chez moi, maître Rohaut ?
Jacques Rohaut
Mais c'était en velours...
Jean Poquelin
Pour le lit ! Mais, monsieur, les plis seraient trop lourds ; De la serge vaut mieux ?... C'est votre choix du reste...
Jacques Rohaut
Moi ! J'ai choisi ?... D'abord, le vert, je le déteste.
Molière
Bon ! Je suis bien tombé !
Jean Poquelin
Monsieur, réfléchissez. Je perds l'esprit, ou bien de moi vous vous gaussez.
Jacques Rohaut
Je ne ris pas... L'air grave est l'air que je préfère.
Jean Poquelin
Le pavillon à queue et la chaise... d'affaire, En damas cafard vert, ne vous plaisent plus !
Essayant de reprendre quelque calme.
Jacques Rohaut
Non ! Ah çà ! Je suis entré dans quelque cabanon ! Voyons... J'ai commandé les choses que vous dites ?
Jean Poquelin
Oui.
Jacques Rohaut
Moi ?
Jean Poquelin
Sans doute.
Jacques Rohaut
Quoi ! Ces nuances maudites Sont de mon choix ?
À part.
Jean Poquelin
Encore un coup, oui ! L'animal !
Jacques Rohaut
Il a bu.
Jean Poquelin
C'est un fou.
Molière
Cela va tourner mal.
Jacques Rohaut
Mes sièges sont à moi. Le reste, je le nie !
Jean Poquelin
Alors vous reniez votre chaise... garnie En bon damas cafard ; d'un vert gai, disiez-vous ?
Haut.
Jacques Rohaut
J'enrage !... Cet ivrogne est le plus fou des fous ! Eh ! Gardez-la pour vous à la fin, votre chaise ! Vous tombez en enfance !
Jean Poquelin
Ah ! C'est là votre thèse ! Vous insultez les gens !... Videz ce magasin ! Et, chez l'apothicaire, à deux pas, mon voisin, Prenez de l'ellébore, au moins... pour trente livres !
Jacques Rohaut
Bon ! Je m'en vais, monsieur ! Je hais les marchands ivres ! Il sort en faisant des gestes de menaces.
Avec calme.
Il vient s'asseoir sur le devant du théâtre.
Après un silence.
Jean Poquelin
Ivre ! Moi ! Non, rentrons... ah ! Ce Jacques Rohaut A subi sous le crâne un étrange cahot. Peuh ! Je suis essoufflé. Pourtant j'eus tort peut-être De me montrer si vif !... Je viens, par la fenêtre, De jeter mon argent !... Nous fûmes deux grands fous...
Scène 10
Molière, Jean Poquelin
Molière
Bon !... Du lien brisé renouons les deux bouts. Il descend la scène et se place derrière son père. Haut. Excusez-moi, monsieur... Parfois... Faible est ma tête...
Jean Poquelin
Eh ! Monsieur..., ce sont là des façons de poète ! Mais quand un professeur vient chez un tapissier, Il doit le faire avec une tête... en acier !
Molière
À la longue, il n'est pas de cervelle qui n'use Un long rêve bâti sur une hypoténuse. Pardonnez au chercheur !... Pour la solution Que l'on poursuit avec ardeur d'un Ixion, On devient sourd au monde ; et, plus rétif qu'un zèbre, On n'a qu'un but : saisir l'Inconnue, en algèbre Oui, qu'on soit géomètre ou bien physicien, L'X d'un problème est tout, et le reste n'est rien ! C'est un mal pour lequel il est peu de remède : Dans Syracuse en flamme on tuait Archimède, Rencontré, tout pensif, les yeux sur un compas. Le savant voit la vie et ne s'en émeut pas : Eh ! Que lui fait un vers, fût-il dithyrambique, Alors qu'il va t'extraire, ô racine cubique ! Que lui fait la peinture, ou la danse, ou le son Du rebec, ou l'escrime à coup d'estramaçon, Et l'univers entier, oui, de l'hysope au cèdre, Quand il tient dans sa main tremblante un polyèdre ! Tout s'efface à ses yeux, tout devient chiffre ! Et puis...
Jean Poquelin
Puis, comme l'astrologue, il tombe dans un puits.
Molière
Ah ! Vous ne savez pas les charmes que recèle Un triangle scalène ou bien un isocèle ! Mais cela fait parfois trébucher la raison : Les quiproquos alors fleurissent à foison ! La folle du logis, encor qu'on la régente, S'échappe bien souvent, hélas ! Par la tangente, Et le pauvre savant, noyé dans son amour, Confond tout : noir et blanc, chaud et froid, nuit et jour ; Il entend de travers, réponds de façon folle : C'est un bambin troublé qui récite à l'école. Ah ! Le chien après lui peut, sans crainte, aboyer ! Et qu'il vous connaît peu, famille, enfant, foyer, Ô choses d'ici-bas douces et solennelles ! Sa femme et lui, - ce sont deux lignes parallèles Qui, même à l'infini, ne se rencontrent pas !... Son esprit toujours rêve ; et même, à ses repas, Ourdissant, à voix basse, une subtile trame, Il taille en son fromage, un parallélogramme, Qu'il mesure d'un air très grave et triomphant... Pourquoi donc en vouloir, monsieur, à cet enfant ? Il est toute innocence ; il spécule, il suppute... Et c'est ainsi qu'est née enfin notre dispute... Çà, voyons, touchez là, maître Jean Poquelin !
Jean Poquelin
Soit ! Mais je vous dis, moi, qui ne suis pas malin, Que le savoir chez vous parfois brouille les cartes !
Molière
Parodiant un mot de mon maître Descartes, J'explique mes oublis singuliers par son trait : « Je pense, donc je suis, » - ... donc je suis distrait... très distrait !
Jean Poquelin
Allons, venez tâter cette serge !
Molière
Elle est fine ; Elle est pleine et solide, et j'aime assez sa mine : Le vert en est fort beau...
Jean Poquelin
Maintenant, celle-ci ?
Molière
La couleur m'en plaît moins...
Jean Poquelin
Elle est moins belle aussi ; Mais elle drape bien.
Molière
J'aime mieux la première ; Son vert ne sera point rongé par la lumière...
Jean Poquelin
C'est entendu. Prenons pour les rideaux du lit Et pour son pavillon ce vert qui ne pâlit Jamais, m'assurez-vous. - À présent, pour la housse Des six fauteuils ?...
Molière
Je veux une teinte plus douce ; Celle-ci ?
Jean Poquelin
Soit, monsieur.
Molière
Voilà tout bien réglé !
Il se lève, Molière le retient.
Jean Poquelin
Sans que l'un de nous deux soit par l'autre étranglé !
Poquelin s'assied.
Molière
Maintenant, donnez-moi quelques instants encore. J'ai su, pendant ma vie, à la dure pécore Qu'on nomme la Fortune, arracher quelques sous. Économe, prudent et sage... comme vous, J'ai donc un peu d'argent qui dort dans ma cassette, Naïf comme un enfant qui joue à la fossette. Je veux, mais en lieu sûr, le placer cet argent !
Jean Poquelin
On ne peut vraiment pas vous trouver exigeant.
Molière
Or, c'est chez un marchand, mais de la vieille roche, Un marchand qui ne prend que dans sa propre poche, Que je veux déposer le fruit de mon travail, Qui fut rude au début - passez-moi ce détail... Ce marchand probe et fier, chez qui rien n'est futile, Et que je veux aider dans quelque ouvrage utile, Maître Gigault, notaire, et des amis nombreux Me l'ont, tout d'une voix, désigné. - Bref, ce preux, Ce Bayard des marchands de Paris la grand'ville, Jean Poquelin, c'est vous !
Avec hésitation.
Jean Poquelin
La phrase est trop civile ! Mais je suis en effet sûr de ma probité... Le commerce va mal...
Molière
Il n'a jamais été... Bien, depuis le déluge...
Jean Poquelin
Ah !
Molière
Voyons, je vous offre Là sérieusement, de mettre en votre coffre, Comme le réglera le notaire Gigault, Huit mille livres.
Jean Poquelin
Huit ?
Molière
Ou dix mille plutôt !
Jean Poquelin
Monsieur !
Molière
Eh bien ?
Jean Poquelin
J'accepte...
Molière
Alors c'est chose dite, Et demain, ce sera chose faite... et très vite ! Maître Gigault, notaire, et des plus honorés, Dressera l'acte.
Jean Poquelin
Soit. - Mais vous jetterez Avant, Maître Rohaut, un coup d'oeil sur mes livres ? On ne dépose pas ainsi huit...
Molière
Dix !
Jean Poquelin
... Mille livres, Chez un marchand, sans voir, et de très près, le fond De ses affaires ?
Molière
Bah ! Maître, ce qu'elles sont M'importe peu ! - Je sais que vous êtes honnête, Et cela me suffit.
Il monte à l'étage supérieur.
Jean Poquelin
Je n'en fais qu'à ma tête ! Attendez un instant. Je vais chercher là-haut Mes livres et papiers, maître Jacques Rohaut !
Scène 11
Molière
Molière
Ô mon père ! Ô mon père implacable, et que j'aime ! Ainsi donc il me faut user d'un stratagème Pour que l'argent d'un fils arrive jusqu'à toi ? Il me faut t'abuser - quelle ironique loi ! Au moyen de cet art que ton coeur fier méprise, Pour que ton enfant puisse, en une heure de crise, Comme c'est son devoir, venir à ton secours, Et rendre le repos enfin à tes vieux jours ! Hélas ! - Comédien qu'un père répudie, Pour un père, je viens jouer la comédie ! Sort bizarre ! - Aujourd'hui le mensonge et les jeux Du théâtre auront fait à ce père ombrageux De l'acteur qu'il dédaigne accepter les services... Oui, mais l'aide donnée avec ces artifices, Cet argent qui le sauve au moment du danger C'est parce qu'il les croit tenir d'un étranger, Qu'il consent d'en user avec orgueil et joie ! S'il découvrait soudain la ruse que j'emploie ; Si même il soupçonnait la source de ce prêt, Trouvant à ses ennuis présents un doux attrait, Son âme s'armerait des rigueurs paternelles Qui, depuis mes débuts à la porte de Nesles, Voilà plus de vingt ans, ne m'ont point pardonné ; Et ton or te serait froidement retourné Avec un dur merci, mon pauvre Jean-Baptiste ! Ô douleur inconnue au coeur de l'égoïste, Souffrance qui me tue en ce riant Paris : J'aime ! Et suis repoussé par ceux que je chéris !... Allons ! N'y pensons plus. Achevons mon ouvrage. Puis courons chez Rohaut pour prévenir l'orage... Donc, sous l'habit d'autrui, le front couvert de fard, Comme un autre Jacob je trompe ce vieillard ! Mais le Jacob nouveau ne vient frustrer personne : Et ce qu'il veut, c'est voir accepter ce qu'il donne. Ah ! Je me sens ému comme un petit enfant ! Oui, ce coeur vulnérable et que rien ne défend, Que l'âge et les soucis ont laissé simple et tendre ; Oui, ce coeur tout blessé me fait encore entendre Les battements divins de ma jeunesse, ici : Coeur qui saigne, et par qui je reste bon, merci !
Scène 12
Clabaud, Jacques Rohaut, Molière
Clabaud ramène Rohaut par le bras.
Clabaud
Croyez-moi... revenez... C'était une lubie !
Jacques Rohaut
Il criait fort !...
Clabaud
Allons !
Jacques Rohaut
C'est de l'hydrophobie ! Avec son pavillon à queue !
Molière
Ah ! Je suis pris Cette fois !
Clabaud
Ciel !
Jacques Rohaut
Eh bien ?
Clabaud
Serge et satin !
Il voit Molière.
Jacques Rohaut
Quels cris ! Qu'avez-vous donc ? Grand Dieu ! C'est mon spectre !
Molière
Silence !
Clabaud
Deux Rohaut !
Jacques Rohaut
Monsieur !...
Molière
Chut !
Clabaud
Terrible ressemblance !
Jacques Rohaut
Monsieur !
Molière
Taisez-vous donc ! - Partez ! - Un mot me perd...
Clabaud
Auquel des deux offrir mon damas cafard vert ?
Molière
Rohaut, allez-vous-en...
Jacques Rohaut
Ah ! - Mais quels sortilèges Me firent envoyer ici mes quatre sièges !
Molière
Encore un coup, partez ! - Vous saurez tout ce soir...
Jacques Rohaut
Monsieur !
Clabaud se met à genoux.
Molière
Je suis Molière...
Jacques Rohaut
Oh ! Bon !
Molière
J'irai vous voir En sortant du Théâtre...
Jacques Rohaut
Un mot ?
Il le reconduit jusqu'à la porte.
Il redescend la scène et trouve Clabaud agenouillé.
Molière
Non partez vite ! Demain, vous reprendrez de mon rôle la suite, Et vous deviendrez le seul, le vrai Rohaut. Allons, mon cher ami, décampez. - À tantôt. Et toi, Clabaud... Eh bien ?...
Clabaud
Vous êtes mon idole ; Laissez-moi baiser vos...
Molière
Je t'ôte la parole, Imbécile ! - Tais-toi.
Clabaud
Quel acteur !
Molière
Quel bavard ! Pas un mot à mon père.
Clabaud
Ô triomphe de l'art ! Je n'ai pas reconnu votre illustre personne !
Molière
Tais-toi donc ! - Pas un mot non plus à ta Chiffonne, Ou sinon... chut ! Voici mon père qui descend...
Scène 13
Jean Poquelin, Molière, Clabaud
Jean Poquelin
Enfin ! Je les ai tous.
Molière
Il est intéressant, Maître Jean Poquelin, cet examen, sans doute, Mais je suis obligé de me remettre en route...
Jean Poquelin
Un instant ?
Molière
Oh ! Non pas ! - On m'attend à mon... cours ; Je suis fort en retard, excusez-moi, j'y cours : Demain, chez le notaire, après les signatures, Je lirai, d'un oeil frais, toutes ces écritures.
Jean Poquelin
Vous me le jurez ?
Il se dispose à s'en aller.
Molière
Oui. - Mes... élèves, là-bas, Battent des pieds... Adieu... Quand je n'arrive pas À l'heure, le parterre... ou plutôt l'auditoire M'attend avec des fruits...
Clabaud
Les monstres, c'est notoire.
Scène 14
Chiffonne, Molière, Jean Poquelin, Clabaud
Chiffonne
Venez dîner, parrain.
À Jean Poquelin.
Molière
Ah ! La jolie enfant ! C'est votre fille ?
Gaiement.
Il menace Clabaud du doigt.
Jean Poquelin
Non. Non, ce n'est pas mon sang... Chiffonne, embrassez-moi - C'est l'enfant de mon âme, Ma filleule... Et bientôt elle sera la femme De ce grand dadais-là.
Chiffonne
Quoi ! C'est bientôt, parrain ?...
Jean Poquelin
Oui, car grâce à monsieur tout prend un nouveau train...
Chiffonne
Ah ! Monsieur, voulez-vous que... que je vous embrasse ?
Molière
Eh mais ! Très volontiers.
Il sanglote.
Il montre le coin de son oeil.
Clabaud
Patron, voyez la trace De mes larmes, ici. Cher patron, laissez-moi Vous embrasser en fils ?
Molière
Subissez son émoi !
Clabaud et Chiffonne au cou de Jean Poquelin.
Clabaud
Un tapissier en pleurs vous en prie à mains jointes !
Tendant la main à Molière.
Jean Poquelin
Chiffonne, à vos surjets ! Vous Clabaud, à vos pointes ! Ah ! Les fous ! Et voilà ce qu'amène l'hymen ! Maître Jacques Rohaut, je vous dis : À demain ! Et merci ! - Vous semez ici le bonheur même !
Molière
Oui ? - Puisses-tu résoudre ainsi chaque problème, Jacques Rohaut !
Chiffonne
Monsieur, mon coeur vous dit : Merci !
Clabaud
Bien, madame Clabaud, bien ! C'est parler ceci.
Jean Poquelin
Mes enfants ! - Que ce jour joyeusement finisse...
Molière
Au revoir, mes amis, et que Dieu vous bénisse !