Monologue · 1887

Poquelin, père et fils

d’Ernest d' Hervilly

Représentation
≈ 35 min
Distribution
1 femme, 6 hommes
Répliques
275
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 58 ≈ 13 min 8
Jean Poquelin H 78 ≈ 8 min 8
Clabaud H 56 ≈ 5 min 9
Chiffonne F 37 ≈ 4 min 6
Lubin H 16 ≈ 2 min 2
Jacques Rohaut H 23 ≈ 1 min 2
Jeannot H 7 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Poquelin Père et Fils
Molière absentabsentabsentabsentabsentabsent
Jean Poquelin absentabsentabsentabsentabsentabsent
Clabaud absentabsentabsentabsentabsent
Chiffonne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lubin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jacques Rohaut absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeannot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Poquelin Père et Fils

Scène 1

Jean Poquelin, Clabaud, Chiffonne, Jeannot

Au lever du rideau, l'obscurité règne dans la boutique, les volets étant clos.

Les coups pressés d'une canne impatiente, puis une voix grondeuse se font entendre, à l'étage supérieur. Clabaud, puis Chiffonne, puis Jeannot ;

J. Poquelin, hors de scène.

Nouveaux coups.

Jean Poquelin

Clabaud ! Debout !

Il entre par la porte de droite.

Il baille à se décrocher la mâchoire.

Il se dirige en chancelant vers la porte d'entrée, en retire les barres, et l'ouvre toute grande.

Le jour se fait dans la boutique.

Il regarde dans la rue en bâillant.

Il bâille.

Il ôte les volets.

Il bâille.

Il s'installe dans un fauteuil et se dispose à dormir.

Nouveaux coups à l'étage supérieur.

Clabaud

Voilà. Hélas ! Maudite aurore ! Hormis les coqs, et moi, tout Paris dort encore. Temps splendide ! Il serait étonnant, après tout, Qu'il fût vilain et froid au milieu du mois d'août. Là, maintenant, ouvrons les yeux à la boutique, En ôtant les volets... Et vienne la pratique !

Jean Poquelin

Clabaud !

Clabaud

Présent, patron !

Jean Poquelin

À vos pointes, Clabaud !

À part.

Autres coups de canne à l'étage supérieur.

Clabaud

Oui, patron ! On n'a pas le réveil gai, là-haut.

Une jolie fillette montre sa figure fraîche à l'une des portes à gauche.

Jean Poquelin

Chiffonne !

Chiffonne

Mon parrain ?

Jean Poquelin

À vos surjets, Chiffonne !

Chiffonne

Oui, mon parrain, voilà !... D'ailleurs, l'angélus sonne À peine, mon parrain...

Jean Poquelin

Taisez-vous. Au travail !

Clabaud

Bonjour, Chiffonne, idole aux lèvres de corail !

Chiffonne

Bonjour, bonjour, Clabaud...

Clabaud

Quel ton ? Pourquoi, madame, Le garçon tapissier qui vous donna son âme Obtient-il ce bonjour dont son coeur est transi ? Quoi ! C'est un fiancé que vous traitez ainsi ! Et ne devons-nous plus voler à l'hyménée Aussitôt que - selon la parole donnée Par maître Poquelin - le commerce ira mieux ?...

Chiffonne

Il faudra pour cela qu'on ait repeint le vieux Saint Christophe, là-bas...

Hochant la tête.

Clabaud

Oui, je le sais !... l'enseigne De l'antique maison des Halles... Pour qu'on peigne À neuf le saint, il faut d'abord que la maison À présent si malade arrive à guérison Et qu'on la traite enfin des combles à la cave ! Or le remède manque ici : l'argent !... fait grave !

Chiffonne

Donc voilà reculés, loin, les instants bénis Où nous devons, Chabaud, être à jamais unis !...

Apparition, à la porte d'entrée, de Jeannot en costume de marchand d'herbes.

Il crie à tue-tête.

Clabaud

Cruelle ! Vous riez ! - L'amour, c'est son usage, Blesse et puis rit...

Jeannot

Holà !

Clabaud

Pourquoi ces cris, visage Bourgeonné ?

Jeannot

Hé ! - Les gens !

Clabaud

Butor ! Criez plus bas.

Jeannot

Maître Jean Poquelin!

Chiffonne

Il dort !...

Clabaud offre, naturellement, un siège sans fond à Jeannot qui manque de passer à travers.

Jean Poquelin

Je ne dors pas ! À vos pointes, Clabaud ! - À vos surjets, Chiffonne ! Quel tapage ! - Clabaud, offrez à la personne Qui me demande un siège. - Attendez, je descends.

Jeannot

Aïe !

Clabaud

Ah ! Ah !

Maître Jean Poquelin se montre au haut de l'escalier.

Jean Poquelin

Pourquoi ces rires indécents ?

Scène 2

Jean Poquelin, Jeannot, Clabaud

À Jeannot.

Jean Poquelin

Misérables enfants ! Que voulez-vous, brave homme ? Hein ?

Jeannot

Je suis verdurier ; c'est Jeannot qu'on me nomme À la Halle, où mes traits à tous sont familiers...

Jean Poquelin

Après ?

Jeannot

Votre maison sise aux Petits-Piliers, Le vent à son vieux toit ayant cherché des noises, A perdu cette nuit un grand nombre d'ardoises, Dont l'une par malheur - Ô hasard infernal ! A fêlé l'occiput d'un juge matinal Qui flairait mes melons d'un nez que rien ne trompe...

Clabaud

Pauvres melons !

À Chiffonne qui rit.

À Jeannot.

Jean Poquelin

Clabaud ! Faut-il que je vous rompe Une aune sur le dos ? Chiffonne, à vos surjets ! Achevez.

Jeannot

Ma venue enfin a pour objets Les réclamations de votre locataire Que le crâne fendu d'un magistrat atterre, Et qui veut, m'a-t-il dit en frémissant d'horreur, Qu'on envoie, à l'instant, sur le toit un couvreur, Afin de prévenir d'autres affreux grabuges Et pour qu'en sûreté puissent errer les juges !... J'ai dit.

Avec douleur.

À Jeannot.

À Clabaud et à Chiffonne.

À Chiffonne qui lui présente son chapeau.

À Clabaud qui lui tend sa canne.

Il sort suivi de Jeannot.

Jean Poquelin

Encor ce toit ! - Me voilà bien loti ! André Boudet, mon gendre, est hier soir parti En voyage, et je suis seul avec ces deux drôles... Pauvre propriétaire ! - Ah ! Quels atroces rôles Nous fait jouer, hélas ! Pendant douze longs mois, Chaque année, un monceau de plâtras et de bois ! Ô maison ! Ô vautour qui me ronge la bourse ! Enfin, j'y vais aller, aux Halles !... Triste course ! Suivez-moi, verdurier ! Je reviendrai bientôt. À vos surjets, Chiffonne ! À vos pointes, Clabaud !

Scène 3

Clabaud, Chiffonne

Clabaud

Vacances !

Chiffonne

Prenons l'air sur le pas de la porte.

Il s'arrête au milieu de ses gambades.

Un bruit cadencé se fait entendre dans la rue.

Clabaud

Ah ! Chiffonne... C'est mal ! Que le diable l'emporte !

Chiffonne

Êtes-vous fou ? Comment ! Parce que je prends l'air, Vous envoyez quelqu'un aussitôt en enfer ?

Le bruit cadencé se fait entendre plus distinctement.

Clabaud

Écoutez...

Chiffonne

Bon, j'entends la bruyante cadence D'un pilon, qu'on manoeuvre avec art et prudence Dans un mortier de bronze... et c'est notre voisin Le droguiste qui bat...

Clabaud

Oui, c'est votre cousin ! Le droguiste ! Ah ! Chiffonne ! - Et voilà le système Qu'il a trouvé tout seul ! - Pour vous dire : Je t'aime !

Chiffonne

Tout le monde n'a pas la lyre d'Apollon Pour exprimer ses feux...

Clabaud

Oui, mais prendre un pilon !

Geste de surprise de Clabaud.

On entend les battements d'un fer à repasser.

Chiffonne

Il est vrai, c'est fort drôle... - Un instrument plus tendre, Certes, c'est l'instrument que l'on vous fait entendre Ici près... Oui, Clabaud !... Il est loin de blesser Votre oreille, le bruit du fer à repasser De Rose la lingère.., à côté du droguiste... Écoutez !...

Avec abattement.

Clabaud

Imposture ! Allez, ce bruit n'existe Que dans votre cerveau par un pilon hanté !... Et voilà donc pourquoi, madame, on m'a jeté, Tout à l'heure, un bonjour que même en Laponie, On eût trouvé très froid ?

Chiffonne

Nulle ici ne le nie...

Clabaud

Et moi qui l'aime tant !

Chiffonne

Oui, les jours de congé, Cet amour, par exemple, est fort peu négligé ?...

Clabaud

Que dites-vous, Chiffonne ?

Avec dédain et montrant la rue.

Chiffonne

Oui, ces jours-là, je reste Toute seule, et monsieur, tout brave dans sa veste, Court la ville, joyeux et va jusqu'aux faubourgs, Ayant sans doute au bras - tout en m'aimant toujours, Ce... fer à repasser... à la mine hardie !

Clabaud

Moi ! Chiffonne !... Ah ! Je vais... Chut !... À la Comédie... Voir Molière !...

Chiffonne

Le fils de maître Poquelin ?

Chiffonne fait un geste interrogatif.

Clabaud

Plus bas ! - Si le patron m'entendait ! - Quel vilain Quart d heure passerait ton Clabaud ! - Oui, ma chère, Oui, je vais me glisser dans un coin de parterre, Quand le patron me donne un jour de liberté, Et j'applaudis son fils d'un rire... illimité ! Quel auteur ! Quel acteur en outre, amie, et comme Il sait prendre les traits, l'air et la voix d'un homme ! C'est surprenant, chiffonne ! Il contrefait les gens À confondre l'esprit des plus intelligents ; Malin comme Protée... Un vieux gardeur de phoques... Il se fait ce qu'il veut, et, selon les époques, Est basque - ou Grec - parfait. Tiens, s'il venait ici, Le patron ne pourrait le reconnaître... ainsi ! Et moi-même, parfois, bien que n'étant pas bête...

Chiffonne

Allez toujours, Clabaud.

Lubin vient en cet instant, se planter devant la boutique, et cherche à en examiner l'intérieur d'un air impudent.

Clabaud

Eh bien ! J'en perds la tête...

Chiffonne

Clabaud !... Mais quel est donc cet être curieux, Avec ses gros sourcils perchés sur ses gros yeux, Qui louche et s'aplatit le nez contre les vitres Pour regarder ici ?...

Appelant.

Clabaud

C'est le roi des bélîtres Ou je me trompe fort. Hé ! Là ! Que voulez-vous. Monsieur le drôle, avec vos airs pris chez les fous ?

Scène 4

Lubin, Clabaud, Chiffonne

Lubin

Monsieur Jean Poquelin ?

Clabaud

Pour l'heure il est aux Halles ; Il constate l'effet des dernières rafales Sur sa vieille maison.

Lubin

Son gendre est-il céans ?

Clabaud

Non. Il est hier soir parti pour Orléans. Mais vous pouvez me dire, et je saurai transmettre À mon patron...

Lubin

Non pas ! C'est affaire à mon maître. Je vais l'avertir...

Clabaud

Ah ! Vous êtes le valet ?...

Lubin

Oui, le valet d'un homme illustre, s'il vous plaît, Fort riche, et qui se veut passer la fantaisie De meubler avec luxe et de façon choisie Une chambre à coucher.

Clabaud

Oh ! C'est bien différent ! Asseyez-vous, monsieur.

Chiffonne

Un client de haut rang ! Quel bonheur !

Lubin

Monsieur va venir ici lui-même.

Clabaud

Alors, je vais chercher en diligence extrême Mon patron... - À propos, et ce maître de goût, Vous l'appelez ?

Lubin

Rohaut.

Clabaud

Rohaut ? - Et voilà tout ?

Lubin

Oui, Jacques Rohaut. - Mais sa valeur n'est pas mince. C'est un génie, un rare !... En un mot c'est un prince...

Il s'élance dans la rue en criant :

Clabaud

Un prince ! - Plus un mot. - Je cours jusqu'aux Piliers. Tel un Mercure ayant des ailes aux souliers, Et je reviens avec mon patron en personne ! Faites patienter ce bon garçon, Chiffonne !

Scène 5

Lubin, Chiffonne

Haut à Chiffonne.

Avec importance.

Lubin

Pour quel motif Monsieur, qui m'envoie en héraut, Me fait-il l'annoncer sous le nom de Rohaut ? Ce Rohaut n'est que l'un de ses amis fidèles ; Et moi je suis Lubin, le moucheur de chandelles De la Comédie, et je ne suis point valet... Enfin, j'ai fait ici ce que Monsieur voulait Que j'y fisse, et je vais l'assurer que le gendre (Mais quel gendre ?) est absent ; or Monsieur doit m'attendre Aux environs. Allons vite le prévenir Qu'il peut, pour ce qu'il veut, quand il voudra, venir. Monsieur n'arrivant pas, ma foi, mademoiselle, Je vais l'aller chercher pour lui prouver mon zèle. Ah ! Ce Jacques Rohaut n'est pas homme de rien ! C'est un prince, ai-je dit, mais entendons-nous bien. C'est un de nos plus grands princes... de la science ! Un esprit très profond, trésor d'expérience, Le premier professeur de Paris.

Chiffonne

Et pourtant Il est riche ?

Lubin

Un caprice, un oubli d'un instant De l'aveugle Fortune...

Chiffonne

Et dont elle est honteuse, Peut-être ?

Lubin

Oui, mais trop tard !

Chiffonne

Pour moi, j'en suis heureuse ! Car si le sieur Rohaut laisse en cette maison Quelque peu de cet or qu'il remue à foison, Il se pourrait...

Lubin

Pourquoi vous taisez-vous, ma belle ?

Chiffonne

Rien. - Un rêve d'enfant riait dans ma cervelle...

Lubin

Dites-le-moi. Causons comme de vieux amis.

Chiffonne

Eh bien, Monsieur...

Lubin

Lubin.

Chiffonne

... Mon parrain m'a promis... - Et maître Poquelin est pour moi comme un père, Si son commerce un jour redevenait prospère, D'unir votre servante à ce jeune ouvrier...

Lubin

Ce jeune homme qui vient de partir en courrier ?

Chiffonne

Il se nomme Clabaud... Oui, c'est lui, ce jeune homme Qui pourrait m'épouser, si quelque bonne somme Nous tombait tout à coup du ciel - Ou de moins loin.

Lubin

Hélas ! Que n'ai-je mis dans mes bottes du foin !

Chiffonne

Donc je viens vous prier, monsieur, de faire en sorte Que votre excellent maître - Il est si riche ! - Apporte Un grand nombre d'écus, tout de suite, chez nous...

D'un air affirmatif.

Lubin

Oui-da ! J'y songerai ! - Car il me serait doux, Comme Titus, qui fut la vertu couronnée, De remplir, en faisant des heureux, ma journée. Il faudra que Monsieur ait un besoin urgent De meubles, et dépense ici beaucoup d'argent ! Mais c'est trop discourir. Je vais à sa rencontre. Oh ! Ces savants ! De quoi leur sert donc une montre ?

Scène 6

Chiffonne, Jean Poquelin, Clabaud

Maître Poquelin et Clabaud entrent en se disputant.

Chiffonne

Dans mon âme à présent renaît un peu d'espoir. Ah ! Ce maître Rohaut, que je voudrais le voir ! Bon Lubin ! Brave coeur ! Perle des domestiques !

Jean Poquelin

Ce n'est qu'un professeur en... en mathématiques, S'il s'appelle Rohaut...

Clabaud

C'est un prince... Il l'a dit !

Jean Poquelin

En ce cas, c'est Rohan son nom, mulet maudit !

Clabaud

Non, c'est Rohaut, mon prince...

À Chiffonne.

Jean Poquelin

Ah ! La main me démange !... Eh bien ! Et ce Rohan..., pour qui l'on me dérange, Daignera-t-il enfin se montrer aujourd'hui ?

Chiffonne

Son valet dans l'instant vous l'amène avec lui.

Jean Poquelin

Comment ! J'arrive en nage, et pour vous trouver seule ! Maudit soit le Rohan...

Clabaud

Rohaut.

Jean Poquelin

Ah çà... filleule, Il est temps de penser au dîner.

Chiffonne

Oui, parrain. Mais, avant... si j'osais aborder un terrain...

Jean Poquelin

Lequel...

Chiffonne

On a l'espoir d'une forte commande...

Clabaud

C'est vrai, patron.

Jean Poquelin

Eh bien ?

Chiffonne

Parrain, je vous demande... Si vous étiez content...

Jean Poquelin

Quoi ?

Chiffonne

De vous souvenir.

Avec résolution.

Clabaud

La phrase est commencée, à moi de la finir. Patron, j'aime Chiffonne, et Chiffonne m'adore...

Jean Poquelin

Allez tous deux au diable et plus loin même encore.

Chiffonne

Oh ! Mon petit parrain !

Jean Poquelin

Quand il fera moins chaud.

Clabaud

Oh ! Mon petit patron !

À Chiffonne.

Chiffonne sort en s'essuyant les yeux.

Clabaud va bouder dans un coin de la boutique.

Maître Poquelin s'assied sur un meuble et réfléchit tristement.

Molière, avec les apparences, habits et manières de son ami Jacques Rohaut, se présente sur le seuil de la boutique de J. Poquelin.

Jean Poquelin

À vos pointes, Clabaud ! Chiffonne ! Mon dîner ! Comme je les rudoie ! Ah ! Je n'ai pas le coeur ce matin à la joie. Tout va mal. Pas d'espoir d'argent à l'horizon ! Si je ne reconstruis promptement la maison Des Piliers, c'en est fait de ma seule ressource... C'est tout cela qui fait qu'on a l'humeur d'une ourse... Ah ! La vieillesse à qui tout crève dans la main ! Aujourd'hui la misère et la tombe demain. Plus d'amis. Plus d'enfants... sauf « monsieur de Molière » Le bouffon ! Dont on sait la vie irrégulière, Dont rougit sa famille,... et que je n'ai point vu Depuis... - Allons, mon sort final est tout prévu : La ruine et la mort. C'est dit. Tout m'abandonne. Ah ! Mon pauvre Clabaud ! Ah ! Ma pauvre Chiffonne ! Mes seuls consolateurs !... Votre heur est loin encor Si, pour vous marier, vous compter sur mon or !... Où trouver de l'argent ?... Cette maison s'écroule Chaque jour. Plus de toit : la pluie à flots y coule !... Où trouver de l'argent ?... Il me faudrait, au moins, Huit mille livres... Oui, huit mille !... Dans quels coins Déterrer ce trésor ?...

Scène 7

Molière, Clabaud, Jean Poquelin

Molière

Hé ! Jeune homme à l'oeil triste : Maître Jean Poquelin ?

Clabaud

Vous êtes sur sa piste : Le voilà. Parlez-lui. - Patron ! Voici quelqu'un Qui vous réclame...

Après avoir examiné le feint Rohaut, à part.

Avec politesse, lui indiquant un siège.

Jean Poquelin

Ah ! - bien... Il n'est pas du commun. Veuillez, monsieur... - Je suis tout à votre service...

Molière

Je suis Jacques Rohaut...

Jean Poquelin

Eh bien, bijou de vice ! Monsieur n'est pas un prince !

Molière

Oh ! Non... physicien Tout simplement, monsieur, et je n'ai nul lien Avec la noblesse...

Jean Poquelin

Ah !!

Molière

Mais j'ai quelque fortune ; Et je viens vous voir... si je ne vous importune...

Jean Poquelin

Rohaut ?... Alors, c'est vous, voici quinze ou vingt jours, Qui m'avez envoyé, pour les mettre en velours, Quatre sièges ployants recouverts de moquette ?...

Molière

Quatre sièges ?...

Jean Poquelin

Ployants... qu'une fille coquette, Votre servante enfin, si j'en crois ses discours, M'apporta l'autre mois, pour les mettre en velours. L'avez-vous oublié ?

Molière

Non, non ! - Je me rappelle La chose maintenant ! - Ah ! La pauvre cervelle !... Du velours, n'est-ce pas ? - Ah ! Cela m'avait fui De la mémoire... Bon ! Quatre sièges... Oui, oui !

Jean Poquelin

Monsieur, j'ai le regret d'avoir à vous l'apprendre, Vos sièges ne sont pas finis... Faut-il les rendre ?...

Molière

Ah ! Je m'en doutais bien maître ! - Les tapissiers Ne vont jamais du train foudroyant des huissiers...

Jean Poquelin

Monsieur, vous les aurez au bout de la semaine !...

Molière

Non ! - Ce n'est pas cela qui m'amène Chez vous, Jean Poquelin. C'est votre fin talent ; C'est l'esprit délicat, c'est le goût excellent Que dans votre métier vous prouvâtes sans cesse, Et que duc et robin ou bourgeoise et princesse Vantent du même coeur, et par-dessus les toits !...

Jean Poquelin

Je suis confus, monsieur ; vous êtes trop courtois.

Molière

Point, c'est justice ! - Donc - préparez l'écritoire, - Je viens chez le faiseur reconnu, c'est notoire Le meilleur de Paris, chercher ce qu'il me faut En fait de meubles...

Maître Poquelin rassemble ses plumes et son écritoire.

Clabaud cherche le calepin.

Jean Poquelin

Bon. Mon calepin, Clabaud ?

Molière

Allons, Molière, allons ! - Courage, Jean-Baptiste ! De l'aplomb, c'est l'instant ! - Il serait sot et triste Que ton oeuvre si bien commencée avortât Commande ! Et souviens-toi de ton premier état.

Jean Poquelin

Monsieur, nous voici prêts, moi, mon encre et ma plume ; Et s'il nous faut noircir vingt pages de volume, Je ne me plaindrai pas.

Clabaud

Et moi je fais des voeux !...

Jean Poquelin

À vos pointes, Clabaud !

Il dicte. Jean Poquelin écrit.

Molière

Voici ce que je veux : Un lit bas, en noyer, avec rideaux en serge D'Aumale... verte.

Jean Poquelin

Bon.

À chacun des objets demandés, Clabaud exprime sa joie extrême par des gestes de vive approbation.

Molière

Un joli vert d'asperge... De plus : un pavillon à queue, avec mollet Et frange, en même étoffe et couleur, s'il vous plaît... De plus : six bons fauteuils, à pieds tors, et la housse En dite serge - mais d'un joli vert de mousse... J'aime beaucoup le vert ; c'est la couleur des bois Où je ne puis aller, hélas, souventes fois ! Plus ; un tapis de table, ayant au moins deux aunes ; Un tapis de Turquie, à fleurs vertes et jaunes. Plus un lit de repos décoré, selon l'us, De six carreaux en crin, de brocart vert. De plus : Une tapisserie à verdure de Flandres. Où quelque ruisseau clair déroule ses méandres Bordés d'iris avec un héron endormi Sur sa patte...

Jean Poquelin

Longueur ?

Molière

Douze pieds et demi. Plus : un paravent haut, de cinq feuilles, en toile De l'Inde à bouquets verts...

Clabaud

Sous quelle verte étoile Est-il né ?

Il rit.

Molière

Plus ! Un beau miroir, cadre doré ; Plus : un coffre couvert en peau verte et ferré. Plus : une chaise...

Jean Poquelin

Bien je vous comprends de reste...

Tous ces meubles figurent dans l'inventaire dressé au logis de Molière après sa mort.

Molière

Bien garnie en damas cafard, d'un vert gai.

Clabaud

Peste !

Molière

Voilà tout.

Jean Poquelin

C'est fort bien. - Clabaud ?

Clabaud

Patron !

Jean Poquelin

Allez Chez le drapier voisin emprunter quelques lés De damas cafard vert.

Clabaud

Tel un poète au Pinde, J'y cours !

Clabaud sort en courant. À Molière.

Il sort par la première porte de gauche.

Jean Poquelin

Prenez aussi de la toile de l'Inde. Moi, je vais vous quérir, maître Jacques Rohaut, Quelques échantillons de serges sans défaut, De Chartres, de Beauvais, de Blicourt et d'Aumale, Depuis le vert de pré jusqu'au vert tendre opale...

Scène 8

Molière

Avec effroi.

Un homme offrant les traits de Molière, et exactement vêtu comme lui, s'arrête sur le seuil de la boutique et en lit l'enseigne ; Molière se retourne et l'aperçoit.

Il se cache derrière un paravent.

Molière

Ah ! Mon ami Rohaut, tu te doutes bien peu, Là-bas, au sein des champs, le nez vers le ciel bleu, Qu'à ton nom et renom, tel à l'ormeau de lierre, S'attache en ce moment ton vieil ami Molière ! Et tu ne t'attends point à mon présent, ma foi : À tous ces meubles verts qui vont fondre chez toi. Mais, mon ami Rohaut..., à propos je l'ignore, Aimera-t-il le vert ?... Bah ! Tant pis ; je l'adore ! Pourvu qu'il n'aille pas, tout à coup, revenir De la campagne avant... J'aurais dû prévenir Rohaut... Ces sièges ?... Non ! Hier, dans la soirée Il n'avait pas encore opéré sa rentrée Dans son logis... Ainsi, je puis donc hardiment Jouer le professeur... Quel coup d'enfer !... Vraiment, C'est Rohaut en personne !... Oh ! Contretemps terrible ; Voici mon père !... Où fuir ?... Rendons-nous invisible.

Scène 9

Jacques Rohaut, Jean Poquelin, Molière

Il descend la scène et rencontre J. Poquelin qui sort de son magasin d'étoffes.

Jacques Rohaut

Tapissier ?... C'est ici...

Jean Poquelin

Palpez l'échantillon.

Jacques Rohaut

De la serge...

Jean Poquelin

Eh bien, oui ! - C'est pour le pavillon À queue, et les rideaux...

Jacques Rohaut

Je viens pour quatre sièges...

Jean Poquelin

Mon Dieu ! Vous les aurez !... Croyez-vous à des pièges Chez moi, maître Rohaut ?

Jacques Rohaut

Mais c'était en velours...

Jean Poquelin

Pour le lit ! Mais, monsieur, les plis seraient trop lourds ; De la serge vaut mieux ?... C'est votre choix du reste...

Jacques Rohaut

Moi ! J'ai choisi ?... D'abord, le vert, je le déteste.

Molière

Bon ! Je suis bien tombé !

Jean Poquelin

Monsieur, réfléchissez. Je perds l'esprit, ou bien de moi vous vous gaussez.

Jacques Rohaut

Je ne ris pas... L'air grave est l'air que je préfère.

Jean Poquelin

Le pavillon à queue et la chaise... d'affaire, En damas cafard vert, ne vous plaisent plus !

Essayant de reprendre quelque calme.

Jacques Rohaut

Non ! Ah çà ! Je suis entré dans quelque cabanon ! Voyons... J'ai commandé les choses que vous dites ?

Jean Poquelin

Oui.

Jacques Rohaut

Moi ?

Jean Poquelin

Sans doute.

Jacques Rohaut

Quoi ! Ces nuances maudites Sont de mon choix ?

À part.

Jean Poquelin

Encore un coup, oui ! L'animal !

Jacques Rohaut

Il a bu.

Jean Poquelin

C'est un fou.

Molière

Cela va tourner mal.

Jacques Rohaut

Mes sièges sont à moi. Le reste, je le nie !

Jean Poquelin

Alors vous reniez votre chaise... garnie En bon damas cafard ; d'un vert gai, disiez-vous ?

Haut.

Jacques Rohaut

J'enrage !... Cet ivrogne est le plus fou des fous ! Eh ! Gardez-la pour vous à la fin, votre chaise ! Vous tombez en enfance !

Jean Poquelin

Ah ! C'est là votre thèse ! Vous insultez les gens !... Videz ce magasin ! Et, chez l'apothicaire, à deux pas, mon voisin, Prenez de l'ellébore, au moins... pour trente livres !

Jacques Rohaut

Bon ! Je m'en vais, monsieur ! Je hais les marchands ivres ! Il sort en faisant des gestes de menaces.

Avec calme.

Il vient s'asseoir sur le devant du théâtre.

Après un silence.

Jean Poquelin

Ivre ! Moi ! Non, rentrons... ah ! Ce Jacques Rohaut A subi sous le crâne un étrange cahot. Peuh ! Je suis essoufflé. Pourtant j'eus tort peut-être De me montrer si vif !... Je viens, par la fenêtre, De jeter mon argent !... Nous fûmes deux grands fous...

Scène 10

Molière, Jean Poquelin

Molière

Bon !... Du lien brisé renouons les deux bouts. Il descend la scène et se place derrière son père. Haut. Excusez-moi, monsieur... Parfois... Faible est ma tête...

Jean Poquelin

Eh ! Monsieur..., ce sont là des façons de poète ! Mais quand un professeur vient chez un tapissier, Il doit le faire avec une tête... en acier !

Molière

À la longue, il n'est pas de cervelle qui n'use Un long rêve bâti sur une hypoténuse. Pardonnez au chercheur !... Pour la solution Que l'on poursuit avec ardeur d'un Ixion, On devient sourd au monde ; et, plus rétif qu'un zèbre, On n'a qu'un but : saisir l'Inconnue, en algèbre Oui, qu'on soit géomètre ou bien physicien, L'X d'un problème est tout, et le reste n'est rien ! C'est un mal pour lequel il est peu de remède : Dans Syracuse en flamme on tuait Archimède, Rencontré, tout pensif, les yeux sur un compas. Le savant voit la vie et ne s'en émeut pas : Eh ! Que lui fait un vers, fût-il dithyrambique, Alors qu'il va t'extraire, ô racine cubique ! Que lui fait la peinture, ou la danse, ou le son Du rebec, ou l'escrime à coup d'estramaçon, Et l'univers entier, oui, de l'hysope au cèdre, Quand il tient dans sa main tremblante un polyèdre ! Tout s'efface à ses yeux, tout devient chiffre ! Et puis...

Jean Poquelin

Puis, comme l'astrologue, il tombe dans un puits.

Molière

Ah ! Vous ne savez pas les charmes que recèle Un triangle scalène ou bien un isocèle ! Mais cela fait parfois trébucher la raison : Les quiproquos alors fleurissent à foison ! La folle du logis, encor qu'on la régente, S'échappe bien souvent, hélas ! Par la tangente, Et le pauvre savant, noyé dans son amour, Confond tout : noir et blanc, chaud et froid, nuit et jour ; Il entend de travers, réponds de façon folle : C'est un bambin troublé qui récite à l'école. Ah ! Le chien après lui peut, sans crainte, aboyer ! Et qu'il vous connaît peu, famille, enfant, foyer, Ô choses d'ici-bas douces et solennelles ! Sa femme et lui, - ce sont deux lignes parallèles Qui, même à l'infini, ne se rencontrent pas !... Son esprit toujours rêve ; et même, à ses repas, Ourdissant, à voix basse, une subtile trame, Il taille en son fromage, un parallélogramme, Qu'il mesure d'un air très grave et triomphant... Pourquoi donc en vouloir, monsieur, à cet enfant ? Il est toute innocence ; il spécule, il suppute... Et c'est ainsi qu'est née enfin notre dispute... Çà, voyons, touchez là, maître Jean Poquelin !

Jean Poquelin

Soit ! Mais je vous dis, moi, qui ne suis pas malin, Que le savoir chez vous parfois brouille les cartes !

Molière

Parodiant un mot de mon maître Descartes, J'explique mes oublis singuliers par son trait : « Je pense, donc je suis, » - ... donc je suis distrait... très distrait !

Jean Poquelin

Allons, venez tâter cette serge !

Molière

Elle est fine ; Elle est pleine et solide, et j'aime assez sa mine : Le vert en est fort beau...

Jean Poquelin

Maintenant, celle-ci ?

Molière

La couleur m'en plaît moins...

Jean Poquelin

Elle est moins belle aussi ; Mais elle drape bien.

Molière

J'aime mieux la première ; Son vert ne sera point rongé par la lumière...

Jean Poquelin

C'est entendu. Prenons pour les rideaux du lit Et pour son pavillon ce vert qui ne pâlit Jamais, m'assurez-vous. - À présent, pour la housse Des six fauteuils ?...

Molière

Je veux une teinte plus douce ; Celle-ci ?

Jean Poquelin

Soit, monsieur.

Molière

Voilà tout bien réglé !

Il se lève, Molière le retient.

Jean Poquelin

Sans que l'un de nous deux soit par l'autre étranglé !

Poquelin s'assied.

Molière

Maintenant, donnez-moi quelques instants encore. J'ai su, pendant ma vie, à la dure pécore Qu'on nomme la Fortune, arracher quelques sous. Économe, prudent et sage... comme vous, J'ai donc un peu d'argent qui dort dans ma cassette, Naïf comme un enfant qui joue à la fossette. Je veux, mais en lieu sûr, le placer cet argent !

Jean Poquelin

On ne peut vraiment pas vous trouver exigeant.

Molière

Or, c'est chez un marchand, mais de la vieille roche, Un marchand qui ne prend que dans sa propre poche, Que je veux déposer le fruit de mon travail, Qui fut rude au début - passez-moi ce détail... Ce marchand probe et fier, chez qui rien n'est futile, Et que je veux aider dans quelque ouvrage utile, Maître Gigault, notaire, et des amis nombreux Me l'ont, tout d'une voix, désigné. - Bref, ce preux, Ce Bayard des marchands de Paris la grand'ville, Jean Poquelin, c'est vous !

Avec hésitation.

Jean Poquelin

La phrase est trop civile ! Mais je suis en effet sûr de ma probité... Le commerce va mal...

Molière

Il n'a jamais été... Bien, depuis le déluge...

Jean Poquelin

Ah !

Molière

Voyons, je vous offre Là sérieusement, de mettre en votre coffre, Comme le réglera le notaire Gigault, Huit mille livres.

Jean Poquelin

Huit ?

Molière

Ou dix mille plutôt !

Jean Poquelin

Monsieur !

Molière

Eh bien ?

Jean Poquelin

J'accepte...

Molière

Alors c'est chose dite, Et demain, ce sera chose faite... et très vite ! Maître Gigault, notaire, et des plus honorés, Dressera l'acte.

Jean Poquelin

Soit. - Mais vous jetterez Avant, Maître Rohaut, un coup d'oeil sur mes livres ? On ne dépose pas ainsi huit...

Molière

Dix !

Jean Poquelin

... Mille livres, Chez un marchand, sans voir, et de très près, le fond De ses affaires ?

Molière

Bah ! Maître, ce qu'elles sont M'importe peu ! - Je sais que vous êtes honnête, Et cela me suffit.

Il monte à l'étage supérieur.

Jean Poquelin

Je n'en fais qu'à ma tête ! Attendez un instant. Je vais chercher là-haut Mes livres et papiers, maître Jacques Rohaut !

Scène 11

Molière

Molière

Ô mon père ! Ô mon père implacable, et que j'aime ! Ainsi donc il me faut user d'un stratagème Pour que l'argent d'un fils arrive jusqu'à toi ? Il me faut t'abuser - quelle ironique loi ! Au moyen de cet art que ton coeur fier méprise, Pour que ton enfant puisse, en une heure de crise, Comme c'est son devoir, venir à ton secours, Et rendre le repos enfin à tes vieux jours ! Hélas ! - Comédien qu'un père répudie, Pour un père, je viens jouer la comédie ! Sort bizarre ! - Aujourd'hui le mensonge et les jeux Du théâtre auront fait à ce père ombrageux De l'acteur qu'il dédaigne accepter les services... Oui, mais l'aide donnée avec ces artifices, Cet argent qui le sauve au moment du danger C'est parce qu'il les croit tenir d'un étranger, Qu'il consent d'en user avec orgueil et joie ! S'il découvrait soudain la ruse que j'emploie ; Si même il soupçonnait la source de ce prêt, Trouvant à ses ennuis présents un doux attrait, Son âme s'armerait des rigueurs paternelles Qui, depuis mes débuts à la porte de Nesles, Voilà plus de vingt ans, ne m'ont point pardonné ; Et ton or te serait froidement retourné Avec un dur merci, mon pauvre Jean-Baptiste ! Ô douleur inconnue au coeur de l'égoïste, Souffrance qui me tue en ce riant Paris : J'aime ! Et suis repoussé par ceux que je chéris !... Allons ! N'y pensons plus. Achevons mon ouvrage. Puis courons chez Rohaut pour prévenir l'orage... Donc, sous l'habit d'autrui, le front couvert de fard, Comme un autre Jacob je trompe ce vieillard ! Mais le Jacob nouveau ne vient frustrer personne : Et ce qu'il veut, c'est voir accepter ce qu'il donne. Ah ! Je me sens ému comme un petit enfant ! Oui, ce coeur vulnérable et que rien ne défend, Que l'âge et les soucis ont laissé simple et tendre ; Oui, ce coeur tout blessé me fait encore entendre Les battements divins de ma jeunesse, ici : Coeur qui saigne, et par qui je reste bon, merci !

Scène 12

Clabaud, Jacques Rohaut, Molière

Clabaud ramène Rohaut par le bras.

Clabaud

Croyez-moi... revenez... C'était une lubie !

Jacques Rohaut

Il criait fort !...

Clabaud

Allons !

Jacques Rohaut

C'est de l'hydrophobie ! Avec son pavillon à queue !

Molière

Ah ! Je suis pris Cette fois !

Clabaud

Ciel !

Jacques Rohaut

Eh bien ?

Clabaud

Serge et satin !

Il voit Molière.

Jacques Rohaut

Quels cris ! Qu'avez-vous donc ? Grand Dieu ! C'est mon spectre !

Molière

Silence !

Clabaud

Deux Rohaut !

Jacques Rohaut

Monsieur !...

Molière

Chut !

Clabaud

Terrible ressemblance !

Jacques Rohaut

Monsieur !

Molière

Taisez-vous donc ! - Partez ! - Un mot me perd...

Clabaud

Auquel des deux offrir mon damas cafard vert ?

Molière

Rohaut, allez-vous-en...

Jacques Rohaut

Ah ! - Mais quels sortilèges Me firent envoyer ici mes quatre sièges !

Molière

Encore un coup, partez ! - Vous saurez tout ce soir...

Jacques Rohaut

Monsieur !

Clabaud se met à genoux.

Molière

Je suis Molière...

Jacques Rohaut

Oh ! Bon !

Molière

J'irai vous voir En sortant du Théâtre...

Jacques Rohaut

Un mot ?

Il le reconduit jusqu'à la porte.

Il redescend la scène et trouve Clabaud agenouillé.

Molière

Non partez vite ! Demain, vous reprendrez de mon rôle la suite, Et vous deviendrez le seul, le vrai Rohaut. Allons, mon cher ami, décampez. - À tantôt. Et toi, Clabaud... Eh bien ?...

Clabaud

Vous êtes mon idole ; Laissez-moi baiser vos...

Molière

Je t'ôte la parole, Imbécile ! - Tais-toi.

Clabaud

Quel acteur !

Molière

Quel bavard ! Pas un mot à mon père.

Clabaud

Ô triomphe de l'art ! Je n'ai pas reconnu votre illustre personne !

Molière

Tais-toi donc ! - Pas un mot non plus à ta Chiffonne, Ou sinon... chut ! Voici mon père qui descend...

Scène 13

Jean Poquelin, Molière, Clabaud

Jean Poquelin

Enfin ! Je les ai tous.

Molière

Il est intéressant, Maître Jean Poquelin, cet examen, sans doute, Mais je suis obligé de me remettre en route...

Jean Poquelin

Un instant ?

Molière

Oh ! Non pas ! - On m'attend à mon... cours ; Je suis fort en retard, excusez-moi, j'y cours : Demain, chez le notaire, après les signatures, Je lirai, d'un oeil frais, toutes ces écritures.

Jean Poquelin

Vous me le jurez ?

Il se dispose à s'en aller.

Molière

Oui. - Mes... élèves, là-bas, Battent des pieds... Adieu... Quand je n'arrive pas À l'heure, le parterre... ou plutôt l'auditoire M'attend avec des fruits...

Clabaud

Les monstres, c'est notoire.

Scène 14

Chiffonne, Molière, Jean Poquelin, Clabaud

Chiffonne

Venez dîner, parrain.

À Jean Poquelin.

Molière

Ah ! La jolie enfant ! C'est votre fille ?

Gaiement.

Il menace Clabaud du doigt.

Jean Poquelin

Non. Non, ce n'est pas mon sang... Chiffonne, embrassez-moi - C'est l'enfant de mon âme, Ma filleule... Et bientôt elle sera la femme De ce grand dadais-là.

Chiffonne

Quoi ! C'est bientôt, parrain ?...

Jean Poquelin

Oui, car grâce à monsieur tout prend un nouveau train...

Chiffonne

Ah ! Monsieur, voulez-vous que... que je vous embrasse ?

Molière

Eh mais ! Très volontiers.

Il sanglote.

Il montre le coin de son oeil.

Clabaud

Patron, voyez la trace De mes larmes, ici. Cher patron, laissez-moi Vous embrasser en fils ?

Molière

Subissez son émoi !

Clabaud et Chiffonne au cou de Jean Poquelin.

Clabaud

Un tapissier en pleurs vous en prie à mains jointes !

Tendant la main à Molière.

Jean Poquelin

Chiffonne, à vos surjets ! Vous Clabaud, à vos pointes ! Ah ! Les fous ! Et voilà ce qu'amène l'hymen ! Maître Jacques Rohaut, je vous dis : À demain ! Et merci ! - Vous semez ici le bonheur même !

Molière

Oui ? - Puisses-tu résoudre ainsi chaque problème, Jacques Rohaut !

Chiffonne

Monsieur, mon coeur vous dit : Merci !

Clabaud

Bien, madame Clabaud, bien ! C'est parler ceci.

Jean Poquelin

Mes enfants ! - Que ce jour joyeusement finisse...

Molière

Au revoir, mes amis, et que Dieu vous bénisse !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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