Silence Dans les Rangs
Scène 1
Gabrielle
Un petit salon de travail et de lecture, à la campagne, de plein pied avec un jardin dont l'automne a déjà rouillé les verdures. - C'est, le matin. - Portes à droite, à gauche et au fond.
Elle est assise sur une chaise basse près de la cheminée où flambent quelques sarments, et contemple d'un air pensif une petite photographie encadrée, qu'elle tient à la main. Un ouvrage de tapisserie a roulé de ses genoux par terre.
Elle met la photographie sur la cheminée.
Elle s'assied et ramasse sa tapisserie.
Elle lève les yeux et regarde de nouveau le portrait.
Après un soupir.
Avec un triste sourire.
Elle fait quelques points.
Elle essuie une larme.
On entend une toux militaire dans le jardin.
Gabrielle
À la photographie Bien folle est qui se fie... Voyons, soyons raisonnable. Essayons de l'être, du moins. Et pour n'y plus penser... d'aujourd'hui, remettons à la place, d'où il nous regarde silencieusement depuis tant de longues années, le portrait de cet... Je ne puis l'appeler un ingrat, pourtant... Non, le portrait de ce cher et cruel aveugle... Allons, comme dit mon frère Georges : F A I T fait ! C'est fait ! C'est fait, pour aujourd'hui, hélas ! Mais demain ? Quelle bonne et brave figure ! Oui, le voilà bien, tel qu'il est encore à présent,cce gai et insoucieux soldat qui semblait si effrayant à mes camarades de la pension, quand il venait m'y voir, en compagnie de Georges. Ah ! Capitaine David ! Capitaine David !... Malgré vos grosses moustaches..., et peut-être même à cause de ces grosses moustaches bien françaises... Votre visage dut apparaître comme celui d'un ange héroïque et sauveur, d'un Saint-Michel à l'épée flamboyante, le jour où là-bas, à mon pauvre Georges, étendu sur le sable, blessé, n'attendant plus que la mort, il se montra tout à coup, terrible et pâle, entre les sabres levés des hussards autrichiens ! Cher portrait ! Il nous fut envoyé de bien loin, un an après cette terrible histoire, un soir d'octobre, ici. Mon brave Georges, retraité depuis peu à cause de ses blessures, était là, près de la cheminée ; et moi, petite fillette qui venais de prendre aussi mes invalides... de pensionnaire, j'étais assise de l'autre côté du foyer. Georges me tendit cette photographie sans mot dire, en souriant... Oh ! Je reconnus qui c'était tout de suite ! « C'est David » , m'écriai-je... « c'est Monsieur le Capitaine David, » repris-je en rougissant, beaucoup. - « Non, tu as raison, Gabrielle, fit mon frère. Appelle-le toujours simplement David... Aussi bien l'enfant, dont le ciel a sauvé le père, ne remercie pas monsieur le bon Dieu ; il dit : Dieu, tout court. » Et voilà, j'ai suivi le conseil de Georges. Mais je crois bien que j'ai dit trop souvent David tout court, toute seule ?... Hélas ! Dans la lettre qui accompagnait le portrait, ne disait-on pas « qu'on espérait que cette image rappellerait parfois quelqu'un à certaines personnes » ? Les certaines personnes, je croyais bien que c'était moi ! Aussi j'ai fait ce qu'on me demandait : je me suis rappelé l'absent, non pas parfois, mais toujours !... Je ne me le reproche pas, mais je le vois maintenant, j'ai eu tort de songer peu à peu à David autrement que comme au sauveur de mon frère... Ah ! Comme on se leurre, comme on s'égare en de vains rêves !... Et demain il s'en va, le capitaine David ! Il nous quitte... pour de longs et tristes mois encore !... Son congé est fini. Il retourne à son dépôt, à Verdun ! Et il ne m'a rien dit... rien ! Mais voici Georges. Soyons gaie.
Scène 2
Georges de Hazebrouck, Gabrielle
Georges de Hazebrouck
Bonjour, petite soeur ; déjà au travail, ma jolie abeille ?
Gabrielle
Bonjour, Maréchal de Rantzau !
Il tousse.
Georges de Hazebrouck
Oh ! Mais non, sabre d'azur ! Pas encore, Gabrielle ! Le brave guerrier dont tu parles n'avait d'entier que le coeur, à ce que dit la chanson, ou l'histoire... je ne sais plus au juste, et au fait, c'est à peu près la même chose, l'histoire et la chanson... Mais, moi, petite soeur !... C'est-à-dire que tous mes membres peuvent répondre à l'appel : présents ! Il n'y a que le poumon qui cloche... à l'automne surtout... C'est comme le poumon du Jeune Malade à pas lents, tu sais ?... Que tu récitais si mal à ta pension, le jour des prix. Ah ! Dame, on n'est pas embroché comme un poulet, et à plusieurs reprises, par plusieurs militaires... sans s'en ressentir un peu... par le brouillard, de temps à- autre... Mais FAIT fait ! c'est fait ; n'en parlons plus. As-tu vu ce scélérat de David, ce matin ?
Gabrielle
Je l'ai vu un instant... tout à l'heure... Il m'a dit bonjour et il est parti...
Il regarde Gabrielle de près.
Georges de Hazebrouck
Toujours dehors, ce garçon-là !... Ah ! Si j'étais encore son commandant ! Je te lui flanquerais sept ans d'arrêts forcés ! Mais je ne suis que son hôte et son obligé, et je dois... Ah ! Ça !... Qu'est-ce qui s'est passé ici, tout à l'heure ?... Tu as l'air troublé !..
Gabrielle
Moi, Georges !
Joyeusement.
Riant.
Georges de Hazebrouck
Oui, toi. Viens un peu ici ! Avance à l'ordre ! Mais tu as les yeux rouges !... Sacrebleu, tu as pleuré, Gabrielle !... Et tu dis que David vient de te quitter... Est-ce que...? Oui, je devine !... Ah ! Sournoise de petite soeur ! On a profité de l'absence du vieil invalide de frère! Vive la France ! F A I T fait ! C'est fait »... Il t'a demandé de l'épouser, hein ? Et tu lui as répondu : « Volontiers, Capitaine ! » Allons, voilà qui est bien. Enfants ! Je vous bénis.
Gabrielle
Non ; monsieur le capitaine David ne m'a pas fait l'honneur de me demander
Georges de Hazebrouck
Il ne t'a pas fait l'honneur ?... Ah ! En voilà un imbécile ! Oh ! Si j'étais encore son commandant ! Comment ! Il ne t'a pas suppliée, à deux genoux, de consentir à devenir la femme d'un animal comme lui ! Et il n'est venu ici que pour ça, j'en suis sûr ! Et il part demain ! Mais alors il est fou du talon de ses bottes au pompon de son shako !
Gabrielle
Il n'est pas fou. Je ne lui plais pas, sans doute, voilà tout.
Il tousse.
Georges de Hazebrouck
Tu ne lui plais pas ! Maudit brouillard ! Tu ne lui plais pas, toi, ma petite Gabrielle, Mademoiselle de Hazebrouck, la soeur du commandant de Hazebrouck ! Je voudrais bien l'entendre me dire ça en face !
Gabrielle
Il me regarde comme une tendre soeur... mais...
Nouvel accès de toux.
Georges de Hazebrouck
Il ne s'agit pas de la soeur ici. La soeur ça me regarde. Mais j'ai des yeux, vertugadin du diable ! Je te dis, moi, qu'il t'aime !... Mais voilà : cet imbécile-là m'a sauvé la vie, tu es riche... et il fait le délicat ! Il avale sa langue comme un conscrit ! Il crèverait plutôt que de réclamer de moi un service !... Maudit brouillard ! Voilà ma toux qui me reprend dans un moment solennel !... Mais je ne veux pas que ça se passe comme ça, moi, entends-tu bien ? Qu'est-ce qui m'a donné un gueux comme celui-là, qui refuse une fille belle, bonne et riche, et un beau-frère encore passable ! Eh ! Je connais bien sa position : il est tombé dans la fosse aux créanciers, c'est possible ; mais je ne veux pas qu'il y soit mangé. Caparaçon d'enfer ! Il ne m'empêchera pas une fois dans la vie, qu'il m'a conservée, de payer une partie de ma dette en payant toutes les siennes. Pour commencer, je veux qu'il t'épouse !
Gabrielle
Georges !
Georges de Hazebrouck
Il n'y a pas de Georges qui tienne! Tu l'aimes...
Gabrielle
Un peu...
Georges de Hazebrouck
Un peu... beaucoup... Oui, tu l'aimes... jusqu'au bout des feuilles de la marguerite !... Il n'y a pas de mal à ça, Colinette ! Et j'en suis ravi. C'est un coeur d'or, cet imbécile de David.
Gabrielle
Je l'ai pensé quelquefois.
Georges de Hazebrouck
Et moi, toujours. C'est le mari qu'il nous faut, te dis6je, sabre d'azur ! Une occasion d'être heureux tous les trois se présente : poursuivons-la ! David est muet : parlons ! Il se cache, c'est le moment de nous montrer. Entends-tu, Gabrielle, je te prie, je t'ordonne de mettre ce gaillard-là au pied du mur... de la mairie ! C'est le monde à l'envers ? Soit ! Tant mieux ! Il y a trop longtemps qu'il est à l'endroit, et que les honnêtes coeurs en souffrent. En avant ! Je vais d'abord lui pousser quelques bottes vigoureuses, au camarade. Puis, je te le livre. Après l'escarmouche, le combat. Ah ! Sa loyauté va former le carré, parbleu, je le connais. C'est à toi de l'enfoncer et de lui faire demander grâce ! À la baïonnette, petite soeur ! À la baïonnette !
Gabrielle
Et si je suis repoussée ?
Georges de Hazebrouck
Replie-toi en bon ordre, et appelle-moi. Et je ferai donner la réserve, et alors, mille parapluies d'acier ! FAIT fait ! Ce sera fait !
Gabrielle
Oh ! Mon bon Georges !
Georges de Hazebrouck
Je veux ton bonheur, moi ! Comptes-tu, par hasard, quand tu auras atteint la quarantaine, ouvrir boutique de regrets et mettre en vente un fonds de bonnets blancs garnis de fleurs d'oranger, avec cette enseigne : Mademoiselle Gabrielle de Hazebrouck, modiste de sainte-Catherine !
Gabrielle
Je préférerais en effet une autre profession... mais...
Georges de Hazebrouck
D'ailleurs, j'attends, moi, que tu aies passé le grand uniforme de mariée, pour... Enfin, il suffit !
Gabrielle
Tu voudrais te marier, Georges ?
Georges de Hazebrouck
Après toi, s'il en reste, oui, petite soeur ! Mais nous causerons de cela plus tard.
Gabrielle
Oh ! Alors, Georges, ne t'inquiète pas de moi ! Marie-toi ! Tes enfants seront si contents d'avoir, à côté de leur mère, une bonne vieille petite tante pour les dorloter... pour les gâter... Je les aimerai tant, mes neveux : ou mes nièces !
Georges de Hazebrouck
Ta ta ta ta ... Les neveux et les nièces, c'est très gentil ; mais c'est comme le chasselas qu'on achète : quelque bon qu'il soit, il ne semble jamais aussi savoureux que le petit raisin noiraud de son propre jardin !... Marie-toi !
Gabrielle
Eh bien, Georges, puisque tu l'exiges... J'essayerai de...
Georges de Hazebrouck
Sabre au clair, ma belle ! Et en avant !
Gabrielle
J'entends le pas du capitaine David...
Georges de Hazebrouck
Bon ! Laisse-moi lui dire deux mots d'amitié, d'abord.
Elle sort par la porte de gauche.
Gabrielle
Sois bon... avec modération, Georges.
Scène 3
Georges de Hazebrouck, David
Georges de Hazebrouck
Ah ! Te voilà, Monsieur le flâneur.
David
Oui, mon commandant... Et à vos ordres...
Georges de Hazebrouck
La première fois qu'il t'arrivera de ne pas me tutoyer, je te supprime le vermouth à cinq heures !... Mais d'où viens-tu ?... Que veut dire ce costume ? Un habit noir dès l'aurore ! Une cravate blanche avant le déjeuner !
David
Mon commandant, je veux dire Georges, c'est que je suis sur le point de faire une démarche grave dans cinq minutes : je vais demander la main d'une jeune personne.
Georges de Hazebrouck
Allons donc ! Tu y viens enfin, mon vieux copain ! Je m'y attendais un peu, je te l'avoue.
David
Eh bien, ce n'est pas comme le colonel Verdière... Tu connais bien Verdière, mon colonel ? Un petit vieux, sec et brun, dur à avaler comme un hanneton en chocolat ?
Georges de Hazebrouck
Si je le connais, Verdière ! Caserne du diable ! Verdière ! Je l'ai brossé cent fois au piquet, quand nous étions à Blidah.
David
J'ignorais ce détail biographique. Eh bien ! Mon colonel ne s'y attendait pas du tout, lui, à la demande que tu trouves si naturelle. J'ai été le trouver, et je lui ai dit : « Mon colonel, est-ce que par hasard, après le service, vous n'avez jamais regardé les oiseaux dans la volière de la colonelle ? » - « Si, parfois, entre mes repas,» m'a répondu le colonel. - « Eh bien, mon colonel, vous avez dû voir, à une certaine époque de l'année, que toutes ces petites bêtes ont l'air inquiet, troublé, et qu'elles voltigent, de ci de là, sur les bâtons ; il y en a qui ramassent des brins de verdure, il y en a d'autres qui portent des bouts de fil au bout du bec ? » - « Oui, capitaine, j'ai remarqué cela entre mes repas, » m'a répondu le colonel, « et ça veut dire qu'elles veulent faire une fin, construire un nid, se caser, quoi ! ». - « Oui, mon colonel ! Eh bien, mon colonel, » ai-je repris, « je suis comme les oiseaux de madame : moralement parlant, je suis arrivé à cette époque de la vie où l'on songe à l'avenir, et voilà plusieurs années que je me promène de ci de là, d'un bâton à l'autre, avec des brins de fil et de la verdure au bec, mon colonel ! » - « Capitaine David,vous voulez vous marier ! » s'est écrié avec effroi le vieux Verdière... sec et brun, dur à avaler comme un hanneton en chocolat. - « Oui, mon colonel, » ai-je fait en baissant la tête, « et je viens vous demander un congé pour exécuter mon projet. »
Georges de Hazebrouck
Et que t'a-t-il répondu, le vieux dur à cuire ?
David
Il m'a répondu : «Eh bien, capitaine, allez au diable ! Et restez-y un mois ! »
Georges de Hazebrouck
Très bien... Mais, voilà le mois fini, mon bon David ! Et tu ne l'es pas encore... casé, sacristi !
David
Non, mais je le serai peut-être avant ce soir. Ce matin, j'ai pris mon courage des dimanches, j'ai passé la grande tenue civile et je vais aller solliciter la main de Mademoiselle Lucie Raymond.
Georges de Hazebrouck
Lucie Raymond !... Lucie!... Ah ! tu me... Lucie Raymond !
David
Lucie Raymond, oui ; le n°4 des filles du père Raymond, ton voisin de campagne, parbleu ! Et notre ancien de Saint-Cyr. Mais qu'est-ce qu'il y a là qui t'étonne si fort ?
Georges de Hazebrouck
Sabre d'azur ! Si je m'attendais à cela, par exemple, je veux être empoisonné ! Mais tu l'aimes donc, la petite n°4 du père Raymond ?
David
Non, pas encore, mais c'est une très bonne créature !... Et puis je rendrai service au bonhomme Raymond. Lucie partie, il ne sera plus forcé de couper en cinq la bouchée quotidienne... et quoique pauvre...
Georges de Hazebrouck
Quel brave toqué tu fais !... Alors c'est par pure charité que tu vas épouser ?... Mais tu es le capitaine au petit manteau bleu, mon cher !...
David
Ce n'est pas par charité !... C'est par sympathie... Et puis, quoi ! Je ne peux pas sauter toute ma vie d'un bâton à l'autre, avec mes brins de fil au bec... Comme les oiseaux du colonel... Il faut se ranger ! Il faut se faire une raison... Et quand on ne peut pas avoir le pain qu'on a rêvé à se mettre sous la dent... Il faut se contenter... de la brioche, comme disait la princesse... Lucie sera ma brioche...
Georges de Hazebrouck
Aveugle, va !
David
Aveugle ? Non, pas tant que cela ! Mademoiselle Lucie est charmante... Mais au fait, je n'ai pas besoin de te détailler tous les mérites de cette jeune fille... Tu la connais...
Georges de Hazebrouck
Oui, certes ! C'est une petite fée ! Je le sais mieux que toi !
David
Tu la connais de longue date, toi, son voisin ?
Georges de Hazebrouck
J'aurais pu la voir naître, et j'espère bien qu'elle me verra mourir.
David
Alors, tu m'approuves ?
Georges de Hazebrouck
Comme le colonel Verdière ! Va-t'en au diable !
Il sort.
David
Merci !... J'y cours!... Cinq minutes et je reviens !...
Scène 4
Gabrielle, Georges de Hazebrouck
Gabrielle
Eh bien ! F A I T fait ?
Georges de Hazebrouck
Non... Pas encore... Mais sois sans crainte... Patience ! Il vient de se sauver !
Gabrielle
Tu l'auras brusqué !
Georges de Hazebrouck
C'est lui qui m'a estomaqué, au contraire!
Gabrielle
Que veux-tu dire ?
Georges de Hazebrouck
Je veux dire qu'il est arrivé un troisième larron... Et que tout le monde a l'air de se disputer le capitaine David, ici.
Gabrielle
Oh ! Mon Dieu ! Qui est le troisième larron ?
Georges de Hazebrouck
C'est ton amie Lucie Raymond.
Gabrielle
Hélas !
Georges de Hazebrouck
Mais rassure-toi : il ne l'aime pas !...
Gabrielle
Il ne l'aime pas ?
Georges de Hazebrouck
Non. Il ne l'aime pas ; David, j'en suis certain, ne se jette bravement dans le gouffre d'un mariage de raison que parce qu'il est assez lâche pour ne pas faire un mariage d'amour. Il t'aime, Gabrielle, il t'aime ! Oui. Pendant qu'il m'annonçait sa résolution suprême, en couvrant d'un voile de plaisanterie la blessure de son coeur, ses yeux se tournaient anxieusement du côté de ton appartement... Il t'aime... mais il n'ose pas parler...
Gabrielle
Que tu me fais de mal, Georges !...
Georges de Hazebrouck
Du calme, petite soeur ! Lucie ne te le mangera pas, ton imbécile de capitaine !... Je t'en donne ma parole d'honneur ! Elle a de bien autres pensées en tête. Je la connais ! Moi !
Gabrielle
Tu crois ? Mais qui te le fait croire ? Lucie a comme moi des yeux et des oreilles. Elle sait, comme moi, tout le prix de l'excellent coeur qui va s'offrir à elle ; et, bien qu'elle soit jeune, ce ne sont pas quelques cheveux gris, çà et là... sur une tête bien aimée ..
Il sort par la droite.
Georges de Hazebrouck
Mille obus à la coque ! Non, je l'espère bien, ce ne sont pas, comme tu le dis, quelques cheveux gris... ou blancs, çà et là... qui... mais, chut, voilà ton amoureux prodigue... de discrétion. Je m'éclipse. Allons, petite soeur, du courage ! L'ennemi approche... Apprêt' vos armes !... Joue !...
Scène 5
David, Gabrielle
Gabrielle s'assied et fait de la tapisserie avec ardeur. David paraît à la porte du fond, la tète basse.
David
Ah ! Quelle sombre roulette que la vie ! Voilà quarante ans, non trente-six, que je mets sur la rouge du bonheur, et c'est la noire qui sort toujours !... Ah ! Gabrielle !... Au fait, non, que le diable mette dans sa hotte toutes les femmes d'ici-bas, les bonnes comme les mauvaises...
Gabrielle
Merci, Capitaine...
David
Comment ! Vous étiez là, mademoiselle ?
Gabrielle
Oh ! Je viens d'entrer seulement... sur la fin de votre belle exclamation.
David
Je vous demande bien pardon, Mademoiselle... mais je suis si furieux ; et j'ai raison de l'être !
Gabrielle
Que vous est-il donc arrivé ?
David
Voulez-vous que je vous le dise ?... Mais vous aurez de la peine à comprendre l'état d'irritation dans lequel je me trouve... Vous, qui êtes une petite personne si calme...
Gabrielle
Je n'ai pas un caractère de brouillon, c'est vrai...
David
Merci ! Voilà mon clou rivé. Mais passons... Donc, voici ce qui m'arrive. Je suis franc, vous le savez... Je ne cache jamais ce que j'ai dans le coeur.
Gabrielle
Hum !
David
Comment, hum ? Oui, je suis franc, franc comme un ours. Je n'ai peut-être que ce seul mérite-là, mais je l'ai ! Donc, Mademoiselle, il y a quelques minutes, j'ai été demander à Mlle Lucie Raymond de devenir ma femme.
Gabrielle
Hein ! Quelle idée subite ! Mais on peut en avoir de plus mauvaises.
David
Subite est le mot. Mais les raisons qui l'ont fait naître ce matin datent de bien loin, Mademoiselle Gabrielle ! Elles ont près de dix ans de bouteille !
Gabrielle
Ah ! Je ne tiens pas à les connaître, capitaine. Au fait !
David
Très bien. Enfin, voici la chose : je demande un instant d'entretien à Mademoiselle Lucie, elle me l'accorde, et aussitôt que nous sommes face à face, et seuls, je lui dis : Mademoiselle, regardez-moi bien ; je suis un peu fripé du côté de la jeunesse, mais j'ai bien d'autres défaut ; je suis joueur, viveur, querelleur, coureur... un peu toqué... Voulez-vous de moi ?
Gabrielle
Ah ! Capitaine David ! Quel début !
David
Eh bien, quoi ! Mademoiselle ! Je débutais en homme d'honneur, franchement, sans rien cacher ; j'étais sur le terrain, je mettais habit bas, et je découvrais ma poitrine !
Haut.
Gabrielle
Quel fou ! Et qu'a répondu Lucie à votre séduisant préambule ?...
David
Elle m'a ri au nez, en me renvoyant aux calendes grecques.
Gabrielle
Il n'est pas possible !
David
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire...
Gabrielle
Convenez-en, elle avait le droit de se montrer au moins surprise, cette pauvre Lucie !
David
Comment, pauvre Lucie !... Mais cette petite... fille-là ne m'a pas seulement donné le temps d'achever ma phrase... Je lui donnais de mon âme un signalement succinct, c'est vrai, mais il me restait quelques signes particuliers à déclarer... Et ils ne sont pas à dédaigner tant que cela, même par votre pauvre Lucie !...
Gabrielle
Elle doit en être aux regrets, la pauvre Lucie !
David
Et pourquoi pas ! Sait-elle, en somme, ce qu'elle a refusé ? Que ne me laissait-elle expliquer ! Elle aurait compris sans doute tout ce qu'il y avait de flatteur et d'honorable pour elle dans le fait d'un soldat qui vient trouver une femme et lui dit ingénument : Je sais que je ne suis qu'un caillou ; mais vous êtes une fée, transformez-moi en une pierre... plus ou moins précieuse. Et c'est cela qu'elle ne m'a pas laissé le temps de lui dire. Je venais lui avouer ceci encore : Ce qu'il me faut à moi, qui me connais, qui sais combien je suis querelleur, noceur, joueur, flâneur et coureur, c'est une femme chez qui mes défauts, mes passions, mes vices soient mis en un rude sevrage... Il me faut une maîtresse femme, à moi ! Un professeur impeccable de bonne vie et moeurs !... J'ai besoin, je le dis sans honte, d'une femme... à poigne !... Ce qu'il faut pour me gouverner, pour me faire marcher droit, c'est une main de velours sous un gantelet de fer ; oh ! Pardon, je veux dire un gantelet de fer sous une main de velours ; enfin, bref, vous me comprenez... et ce n'est pas une femmelette comme vous, ma chère Gabrielle, qui ferait mon affaire, voilà !...
Avec calme.
Gabrielle
Capitaine David ! Mais il est bien inutile de se fâcher contre un enfant comme vous... Vous feriez bien mieux d'être assez poli pour rattraper mon peloton de laine rouge qui vient de rouler sous le fauteuil là-bas...
Il cherche sous tous les meubles.
Il se jette sur le peloton.
David
Volontiers ! Nonc! Je ne veux pas d'une femmelette !... Et cette petite mais impérieuse Lucie Raymond était tout-à-fait mon affaire... Où diable est ce peloton ? Ce que je désire, moi, c'est obéir ; il y a trop longtemps que je commande !... Ah ! Mais ! Ce peloton est enragé ! Ne tirez donc pas votre laine, Mademoiselle Gabrielle !... Moi, j'obéirais à une femme solide, avec délices !... Oh ! Je crois que je l'ai, ce misérable peloton !... Voyons, ne tirez pas sur le fil... sac !... Peloton, halte !
Gabrielle
Enfin, vous le tenez ? Ce n'est pas malheureux !
David
Le voilà. Et je vous disais que...
Gabrielle
Pardon, capitaine ; moi femmelette, je n'ordonne pas, je prie ; voulez-vous me rendre un autre service maintenant ?
David
Vingt-deux, Mademoiselle !
Elle lui offre un écheveau volumineux.
Gabrielle
Eh bien, recevez de mes blanches mains ce magnifique écheveau de laine purpurine, et daignez m'aider à le dévider sans retard...
David
Oui, mais vous me laisserez achever mes doléances, Mademoiselle ?
Elle lui arrange l'échevau sur les doigts.
Gabrielle
Oui, mais vous serez bref ?
David
Bref comme une carpe ! Je vous disais que je veux être l'esclave de ma femme. Je sais que je suis trop disposé à prendre de la liberté, comme on prend du galon : eh bien, je veux être maîtrisé, bridé, tenu en laisse. Si je réplique, je veux qu'on dise : Halte-là ! Si je proteste, je veux qu'on me cric : Silence dans les rangs ! Ah ! Une femme comme celle que je rêve, qui me la donnera ? Dans quel pays l'aller chercher ? Avec une créature de ce calibre-là, plus moyen pour le flâneur de capitaine David d'aller dîner sans cesse avec des camarades, plus de cartes, plus de jacquet, plus de punch, plus de toute sorte d'autres choses !... Ah ! Par exemple, dans le premier moment, je me révolterai bien un peu, je regimberai, je renâclerai, je ferai feu des quatre pieds, tout ce que vous voudrez, mais je finirai toujours par obéir avec reconnaissance, avec amour, avec ivresse !
Gabrielle
Capitaine ! Ne crispez pas ainsi vos mains... Vous me faites faire de très mauvaise besogne... Vous embrouilleztous les fils...
David
Il ne s'agit pas de dévider de la laine, Gabrielle ! Vous êtes ma meilleure amie : je peux bien vous dire tout ce que j'ai dans le coeur.
Gabrielle
Hum !
David
Encore un hum ? Vous êtes donc enrhumée ce matin?
Gabrielle
Non... Mais tenez mieux vos pouces ; le fil vous échappe à chaque instant. Soyez donc complaisant. Faites comme si vous étiez auprès de Lucie et voulant la subjuguer par votre docilité.
David
Oh ! Ne me parlez plus de cette péronnelle ! Avec cela, sans me flatter, qu'elle en trouvera beaucoup et souvent des bons garçons comme moi, joueur, coureur, flâneur, viveur... mais honnête et sensible, mais tendre, mais sincère...
Gabrielle
Capitaine ! Capitaine ! Mon Dieu ! Que vous auriez fait un mauvais Hercule au pied d'Omphale !
David
Hercule !... En voilà un encore qui est mort trop tôt. Il aurait dû vivre assez pour débarrasser la terre... Tenez, entre autres, de ce petit monstre de Lucie.
Gabrielle
Ah ! Capitaine ! C'est assez de dépit ! Vous avez assez maudit vos juges. Je vous prie de parler plus convenablement de ma chère Lucie ! Taisez-vous, s'il vous plaît, et relevez les pouces.
David
Non, je ne me tairai pas.
Gabrielle
Je vous en supplie, taisez-vous !... Et tenez-vous mieux... Lucie a pu vous éconduire, mais elle n'en reste pas moins une fille charmante.
David
Eh bien ! Non ! C'est une... bégueule !
Gabrielle
Capitaine ! Silence dans les rangs ! Sabre d'azur !
David
Tiens, vous avez très bien dit cela. Bonne intonation.
Gabrielle
Il ne s'agit pas de plaisanter. Relevez donc les bras, Monsieur. Un autre jour, quand vous me ferez l'honneurcde m'aider dans mes travaux d'aiguille, tâchez donc de ne plus revenir de chez les Raymond, afin d'être plus calme...
David
Petite sotte !
Gabrielle
Eh ! De qui parlez-vous ?
David
De qui, parbleu ! De votre belle amie Lucie!
Rudement.
Gabrielle
Ah ! Capitaine, allez-vous digérer son refus en silence, à la fin ! Quand je parle, je veux être obéie, entendez-vous ? Je ne suis pas la soeur de votre commandant pour rien, je pense... Relevez le pouce droit...
David
Mais c'est que je commence à être fatigué, Mademoiselle !
Gabrielle
Bon ! Vous en verrez bien d'autres, quand vous serez marié !
David
Moi ?
Rudement.
Gabrielle
Oui, vous ! Relevez le pouce gauche.
David
C'est possible ! Mais j'aurais dû lui dire son fait tout de suite, à cette gamine impertinente.
Gabrielle
C'aurait été du joli, Capitaine !
Il se lève.
David
C'est encore possible, mais... après tout, je ne me tiens pas pour battu. Non, mille cartouches, et je vais aller lui dire...
Gabrielle
Restez ici !
Il se lève de nouveau.
David
Voyons, Mademoiselle Gabrielle, un instant ! La laine est une chose sérieuse, mais l'honneur en est une autre aussi. Laissez-moi m'en aller. On s'est moqué de moi en somme ! On ne répond pas comme cela, par un éclat de rire, à un Capitaine, décoré, deux fois blessé... Oui, c'est dit... Je vais...
Gabrielle
Silence dans les rangs !
David
Oh ! Mais dites donc, mon amie Mademoiselle Gabrielle... Vous le prenez sur un ton...
Gabrielle
Je le prends sur le ton qui me plaît. Je vous défends d'aller insulter cette innocente enfant ! Elle a eu raison de refuser un brutal comme vous !
David
Oh ! Mais, mademoiselle Gabrielle !
Gabrielle
Oh ! Mais, Monsieur le capitaine !
David
Mais c'est que je ne suis pas votre mari, moi !
Gabrielle
Non, vous ne l'êtes pas. Et j'en suis fort ennuyée !
David
Et pourquoi cela ?
Gabrielle
Parce qu'il y a cinq minutes au moins que vous auriez été corrigé solidement !
David
Moi !
Gabrielle
Oui, vous ! Ne m'agacez pas les nerfs.
David
Oh ! Par exemple ! Toutes les jeunes filles ont donc perdu la tête aujourd'hui ?
Gabrielle
Toutes ! C'est dire que vous avez l'aplomb d'insinuer que je suis folle ! Et vous osez me dire cela, à moi, à la soeur du commandant Hazebrouck?
David
Mademoiselle, je n'ai jamais reculé d'une semelle et je suis franc ; je suis coureur, viveur, querelleur, flâneur, soit ! mais vous, vous êtes...
Gabrielle
Silence dans les rangs !
David
Un soufflet !
Gabrielle
Une claque, oui !
Scène 6
David, Georges de Hazebrouck, Gabrielle
David
Bigre ! Le commandant ! Je suis déshonoré.
Georges de Hazebrouck
Quel tapage vous faites ! Pas moyen de lire avec fruit le Moniteur de l'armée. Est-ce que vous vous battiez?
David
Oui, mon commandant. C'est-à-dire que c'est mademoiselle qui m'a battu ! J'ai reçu de sa main une caresse de la dernière gravité.
Georges de Hazebrouck
Tant mieux !
David
Ah ! Commandant !
Georges de Hazebrouck
Sans doute ! Tu voulais une femme qui te soumît, qui te domptât, qui te vainquît ; eh bien, tu as trouvé ce que tu désires... mon garçon, FAIT fait ! C'est fait !
David
Dompté soit, mais je voulais ne l'être que légitimement... par ma femme, et Mademoiselle Gabrielle n'est pas commissionnée pour cela !... Et je suis déshonoré... Mais je ne sortirai pas d'ici sans avoir obtenu une réparation.
Georges de Hazebrouck
Déshonoré ! Et l'homme qui essaie de supplanter un ami de vingt ans dans le coeur d'une femme, celui qui forme le projet d'enlever la fiancée d'un camarade, n'est-il pas plus déshonoré encore que l'homme qui reçoit une petite claque de la petite main d'une petite fille, tonnerre... de printemps !
David
Oh ! Georges ! Je suis flâneur, viveur, hâbleur, joueur, bambocheur, soit ! Mais je dis que l'homme dont tu parles est un misérable et un lâche...
Georges de Hazebrouck
Eh bien, cet homme-là, c'est toi !
David
Moi !
Georges de Hazebrouck
Oui, tu as été demander la main de Mademoiselle Lucie, ce matin, n'est-ce pas ? Eh bien ! Depuis hier, le petit numéro 4 du père Raymond, comme tu l'appelles, c'est ma fiancée...
Gabrielle
Oh ! Méchant frère !... C'était donc là le secret... Et tu me l'as caché !... À moi !
David
Oh ! Méchant Georges ! Pourquoi as-tu gardé le silence avec moi ?
Georges de Hazebrouck
Pourquoi as-tu gardé le silence aussi, toi, triple coupable ? Pourquoi ne m'as-tu pas avoué, absurde animal, que tu étais désespéré, que tu n'osais pas demander à ton vieux frère d'armes la main de sa petite soeur ? Pourquoi as-tu été assez bête pour penser que tu es pauvre, quand je suis riche ?... Allons,à genoux ! Courbe-toi, fier Sicambre !... Comme dit la chanson, ou l'histoire, je ne sais plus au juste... et adore ce que tu voulais... fuir.
David
Ah ! Mademoiselle ! Est-ce que vous pourrez oublier jamais...
Gabrielle
Silence dans les rangs !
David
Non, je ne me tairai pas... Je ne suis pas encore en puissance d'épouse... et je vous dis ceci, Gabrielle : « Voici mon autre joue ; accordez-moi un second soufflet, et la main avec... Oh ! Je l'ai bien mérité ! »
Gabrielle
Le soufflet, David?
David
Oui, le soufflet !... Pour n'avoir pas su deviner que vous ne me détestiez pas... et que, depuis longtemps, vous daigniez...
Elle lui tend la main.
Gabrielle
Silence dans les rangs !
Georges de Hazebrouck
FAIT fait ! C'est fait !... Ah ! Je me sens si heureux que j'oublie de tousser, ma parole !
David
Mon frère !... C'est le colonel Verdière qui va être étonné ! Il m'envoie au diable et je lui ramène un ange !
La toile tombe.
Georges de Hazebrouck
Allons, il est midi. À table ! On pleurera au dessert !