Le Docteur Sans Pareil
Scène 1
Jean Poquelin, Monsieur Astringent
Il sort de sa maison et va frapper à coups redoublés à la porte de Monsieur Astringent.
Nouveaux coups de marteau.
Paraît M. Astringent, en costume classique de médecin.
Jean Poquelin
Hé ! Monsieur Astringent !
Il lui touche le poignet.
Monsieur Astringent
Quoi ! C'est vous, de la sorte. Unguibus cum rostro, qui frappez à ma porte ? Maître Jean Poquelin, mon voisin, vous avez Le métacarpe encor solide, vous savez !...
Jean Poquelin
Bon ! Mais, vous, vous avez, ce qui fait qu'on enrage, Le tympan déjà bien affaibli pour votre âge, Mon cher voisin, Monsieur Astringent !...
Monsieur Astringent
Là, tout doux.
Jean Poquelin
Eh ! Je suis calme, moi !
Monsieur Astringent
Çà, que me voulez-vous ? Qui vous fait, à grands cris, hors de votre boutique, Réclamer les secours de la thérapeutique ? Montrez-moi votre langue...
Jean Poquelin
Au diable !
Monsieur Astringent
Ah ! Mon gaillard, Pour venir implorer les lumières de l'art Avec tant de fracas, il faut... oui, je devine... Madame Poquelin est près...
Jean Poquelin
Ai-je la mine D'un homme que le Ciel va doter d'un marmot ?
Monsieur Astringent
Eh ! Eh !
Jean Poquelin
Vous êtes fou !
Monsieur Astringent
Je retire mon mot.
Jean Poquelin
Vous avez raison ! Rien de pareil ne m'amène. Ma femme est en province, et rit, et se promène. Et beaucoup d'eau, beaucoup ! Passera sous les ponts Avant... c'est bien assez d'avoir eu trois poupons !
Monsieur Astringent
Mais...
Jean Poquelin
Mon fils Jean-Baptiste est malade.
Monsieur Astringent
Qu'entends-je !
Jean Poquelin
Oui, malade, et je viens vous chercher...
Monsieur Astringent
Chose étrange !
Jean Poquelin
Point. — Il se tue avec son collège, voilà ! Et les pauvres parents, c'est bien simple cela, Payent les violons toujours après la danse !
Monsieur Astringent
Votre fils est au lit ; quelle coïncidence ! Mon filleul est malade aussi, de ce matin.
Jean Poquelin
Comment ! François Bernier ?
Monsieur Astringent
Il n'est que trop certain. Mon filleul a la fièvre ; il tremble ; il a l'oeil triste...
Jean Poquelin
Tiens ! C'est très étonnant ! C'est comme Jean-Baptiste : Il tremble, il a la fièvre, et mornes sont ses yeux.
Monsieur Astringent
C'est le cas de François ! — Quel lien curieux Entre ces deux enfants ? C'est par la sympathie Que la peine de l'un par l'autre est ressentie ! Oui, votre Jean-Baptiste et François, mon gamin, Sont bien, comme l'on dit, les deux doigts de la main.
Jean Poquelin
Oui, monsieur Astringent ! Vous parrain, et moi, père, Nous pouvons l'avouer : tous les deux font la paire !
Monsieur Astringent
Ce sont deux grands amis de collège, en effet !
Jean Poquelin
Oui, le mal que fait l'un, l'autre à l'instant le fait !
Monsieur Astringent
Peuh ! C'est l'âge ? À quinze ans, rappelez-vous, nous eûmes Comme eux force défauts, et comme eux... force rhumes !
Jean Poquelin
Je ne me souviens pas... non ! — À quinze ans j'aidais Mon père tapissier à dresser lits et dais ; J'accommodais fort bien des coussins d'escabelle. Aujourd'hui la jeunesse au négoce est rebelle ! Et mon fils, confondant tabis, soie et satin, N'est plus rien qu'un squelette, avec tout son latin !
Monsieur Astringent
Trop apprendre en effet fatigue les méninges !
Jean Poquelin
C'en est fait du renom de la Maison des Singes ! Mon métier fait horreur à Jean-Baptiste, enfin ! Oui, mais je ne veux pas, moi, qu'il crève de faim Et que mon nom périsse ! Aussi j'ai par avance Demandé de ma charge, au Roi, la survivance Pour ce coquin de fils ! — Il sera tapissier, Malgré lui, je le veux, et non écrivassier ! Mais laissons ce discours qui m'irrite à cette heure, Et daignez, s'il vous plaît, me suivre en ma demeure.
Ils se dirigent vers le logis de M. Poquelin.
Monsieur Astringent
Très volontiers, voisin.
Jean Poquelin
Il voulait se lever !...
Monsieur Astringent
L'imprudent !
Jean Poquelin
... Il voulait, quoi qu'il pût arriver, Aller à son collège !
Monsieur Astringent
Ah ! L'enragé ! C'est comme Mon François !
Jean Poquelin
Mais je suis, vous le savez, un homme...
Monsieur Astringent
Ferme !
Jean Poquelin
Vous l'avez dit. Or j'ai donc intimé À ce fou l'ordre net de dormir.
À la fenêtre située au-dessus de la porte du logis de Monsieur Poquelin apparaît, à ce moment, la tête souriante de Jean-Baptiste, coiffé d'un énorme bonnet de malade.
Apparition de François, coiffé comme Jean-Baptiste, à la fenêtre de sa chambre, au-dessus de la porte de la maison de Monsieur Astringent.
Monsieur Astringent
Optime ! Pour mon filleul François j'ai fait la même chose. Maintenant, jusqu'au soir, dans son lit il repose.
Jean Poquelin
Bien, monsieur Astringent ! — Mais entrez donc chez nous.
Ils se font les grandes politesses de la tradition.
Monsieur Astringent
Après vous.
Jean Poquelin
Non ; passez !
Monsieur Astringent
Après vous.
Ils entrent ensemble en se heurtant.
Jean Poquelin
Après vous.
Scène 2
Jean-Baptiste, François Bernier
Jean-Baptiste
Psst ! François !
François Bernier
Jean-Baptiste.
Jean-Baptiste
Est-ce fait, Camarade ?
François Bernier
Oui, c'est fait, et je suis extrêmement malade !
Jean-Baptiste
Très bien ! — Mais maintenant lève-toi sans retard, Décampe, et va chercher Madeleine Béjart. Le grand jour est venu, François !... Mais je babille... À bientôt ! Vite ! Cours !
François Bernier
À l'instant ! Je m'habille.
Jean-Baptiste
Adieu ! J'entends monter mon père et ton parrain, Je me recouche !
François Bernier
Bon ! Déploie un front d'airain !
Jean-Baptiste
Sois tranquille ! Je sais jouer la comédie.
Il disparaît.
François Bernier
Au revoir.
Il rentre dans sa chambre.
Jean-Baptiste
Les voilà. — Vite, à la maladie !
Il aperçoit les tréteaux du charlatan.
Avec ravissement.
Il sort en courant.
François Bernier
Le beau jour ! — Me voici libre jusqu'à ce soir. Pas de collège ! — Tout me semble aimable à voir Ici-bas ! — Que je plains les Lombards dans leurs banques Tout le jour enfermés. Vivat ! Des saltimbanques ! Ah ! C'est cela qui donne un air joyeux soudain À ce coin de Paris, et le change en Éden ! Je me disais aussi : quelle métamorphose ! Notre rue est charmante et le ciel est tout rose ! Et j'en étais surpris, et j'en restais tout coi... Mais je vois ce théâtre et je comprends pourquoi Notre rue aujourd'hui semble de gaîté pleine... Vivat ! Allons chercher bien vite Madeleine !
Scène 3
Jean Poquelin, Monsieur Astringent, Jean-Baptiste
Jean Poquelin
Eh bien, qu'en dites-vous ?
Monsieur Astringent
Heu...
Jean Poquelin
Mais encore ?...
Monsieur Astringent
Heu !...
Jean Poquelin
C'est donc fort grave ?
Monsieur Astringent
Heu... Mais, je pense avant peu, Rassurez-vous, voisin, vous le tirer d'affaire.
Il disparaît.
Jean-Baptiste
Oui, je serai guéri, rapidement, j'espère, Monsieur le médecin.
Monsieur Astringent
Mais quel bizarre enfant ! À peine m'a-t-il vu qu'il s'est caché, pouffant De rire sous ses draps !
Jean Poquelin
Bah ! Excusez le drôle.
Monsieur Astringent
L'avenir le destine à je ne sais quel rôle, Mais on dirait vraiment que sur les médecins Il a, dès à présent, de forts méchants desseins. Moi, je crois qu'il est né, voisin, pour la satire : Il ne montre pas la langue, il me la tire !...
Un salut.
Jean Poquelin
Peuh ! C'est l'âge... À quinze ans, rappelez-vous, la peau Nous démangeait à voir la robe et le chapeau... Que vous portez si bien...
Monsieur Astringent
De tant d'inconvenance, Non, maître Poquelin, je n'ai pas souvenance... À quinze ans, moi, j'aidais mon père médecin. Et s'il saignait, monsieur, je tenais le bassin ! Hélas ! À ce noble art mon filleul est rebelle : Il voudrait voyager !... C'est me la bailler belle ! Mais quittons ce discours irritant. — Je m'en vais Par la ville, porter ma science aux chevets Des gens chez qui tarit le suc de la nature !
Jean Poquelin
Moi, je vais visiter... une vieille tenture. Parbleu ! Sommes-nous pas tous deux des médecins ? Je refais la santé des mobiliers malsains : Vous traitez, je répare. — À chacun sa recette Et son instrument, mais l'aiguille et la lancette Sont, grâce au grand savoir qui guide notre main, Utiles tous deux au pauvre genre humain : Moi, je rends à l'étoffe une vie épuisée, Vous, vous soignez le corps dont la trame est usée. Oui, confrère, et parfois, mon Dieu ! Nous guérisons...
Monsieur Astringent
Très juste ! — Et l'on nous paye à tous deux les façons.
Il fouille dans sa poche.
Jean Poquelin
Bien répondu ! Ma foi, je l'oubliais.
Monsieur Astringent
De grâce !...
Jean Poquelin
Prenez donc.
Monsieur Astringent
Croyez-vous que l'on soit de la race De ces gens...
Jean Poquelin
Non. Prenez ; cher monsieur Astringent.
Monsieur Astringent
Ah ! Je n'en ferai rien ! On n'est pas indigent ! Et travaille pour l'art...
Jean Poquelin
Et moi, de par mon aune ! Et n'entends pas non plus recevoir en aumône Vos conseils éclairés...
Monsieur Astringent
Vous le prenez si haut !...
Il salue et sort par la droite.
Jean Poquelin
Adieu ! Nous réglerons cette affaire tantôt.
Il sort par la gauche.
Monsieur Astringent
Encore un débiteur à mettre sur ma liste.
Scène 4
Jean-Baptiste
Il fait quelques pas en avant.
Après un silence.
Jean-Baptiste
Enfin ! — Ils sont partis. — Courage, Jean-Baptiste ! Voici l'instant d'être un homme et d'aller au combat ! Mais quoi ! La peur me prend tout à coup ! Mon coeur bat... Au bord du nid, j'hésite en mesurant l'espace... ! Allons donc ! — Imitons ce jeune oiseau qui passe, Faible et seul, mais bravant filets et grains de plomb ! En avant ! En avant ! Tel Christophe Colomb Sur des flots inconnus, calme et cherchant un monde. Mais que font mes amis ?... Si nul ne le seconde, Ah ! Christophe Colomb va rentrer tout honteux Au port, sans l'Amérique... Ah ! Du bruit !... Ce sont eux !
Scène 5
Madeleine Béjart, Jean-Baptiste, François Bernier
Madeleine Béjart
Bonjour, ami !
Jean-Baptiste
Bonjour, ma belle Madeleine.
François Bernier
On gardait la maison en filant de la laine, Comme à Rome, mon cher !... on objectait ceci, Cela... Mais, vrai César : veni, vidi, vici, Et, succès qui couronne, en le flattant, mon zèle, Me voici de retour avec mademoiselle.
Madeleine Béjart
Oui, mais papa, ce soir, d'un revers de sa main, Couronnera sur moi ton beau zèle romain !
François Bernier
Enfant ! Il faut apprendre à souffrir pour la gloire !
Madeleine Béjart
Enfin, si nous allons tous les trois à la foire Saint-Germain, aujourd'hui, je ne me plaindrai pas...
François Bernier
La foire Saint-Germain a bien quelques appas, Mais c'est un cerf-volant, moi, que je lui préfère...
Madeleine Béjart
Foin de ton cerf-volant. — Voyons, qu'allons-nous faire ?
François Bernier
Demande à Jean-Baptiste.
Madeleine Béjart
Eh ! Jean-Baptiste ! Ami ! Il dort, je crois !
François Bernier
C'est vrai qu'il a l'air endormi !
Jean-Baptiste
Non, je pensais...
Madeleine Béjart
À quoi ? Dis-le !
Haut.
Jean-Baptiste
Comment m'y prendre Pour leur dire, et surtout pour leur faire comprendre Mon projet ?... Mais voyons, que disiez-vous, petits ?
Madeleine Béjart
Petits ? — Eh bien, géant !... Quand nous sommes partis De la maison, François disait : On va bien rire ! Mais c'est : on va pleurer beaucoup ! Qu'il voulait dire Sans doute...
Jean-Baptiste
Il faut parler...
Elle fait mine de s'en aller.
Madeleine Béjart
Ah ! Quel bonnet de nuit ! Ma foi, beau ténébreux, moi, je rentre sans bruit Chez nous. On y peut rire et s'amuser. Servante...
Jean-Baptiste
Reste, mon petit coeur !
François Bernier
Ton air nous épouvante. Qu'as-tu donc ?
Jean-Baptiste
Je n'ai rien...
Madeleine Béjart
J'ai tout quitté pour toi : Gâteaux, parents, poupée ! — Explique-nous pourquoi Tu nous as fait venir.
François Bernier
Dis ! Quelle est ta manière D'employer ce beau jour d'école buissonnière ?
Madeleine Béjart
Aurait-il des remords ?
François Bernier
Viens, laissons-le céans !
Jean-Baptiste
Mes amis, écoutez...
François Bernier
Nous sommes tout béants.
Jean-Baptiste
Eh bien, je vous invite...
Madeleine Béjart
À la cligne-musette ?
Jean-Baptiste
Non.
François Bernier
À la balle ?
Jean-Baptiste
Non.
Madeleine Béjart
Dis-nous ton amusette.
Jean-Baptiste
Amis, je vous invite à tenter avec moi...
Madeleine Béjart
Mais quoi donc ?
Jean-Baptiste
La fortune !
François Bernier
Où, comment, et pourquoi ?
Jean-Baptiste
Allons courir le monde !
Madeleine Béjart
À pied ?
Jean-Baptiste
Ah ! Madeleine, Avec vous ! Avec toi, François, par monts et plaine, Qu'il serait doux d'aller, libres sous les grands cieux ; Tendant les bras, ouvrant nos coeurs, ouvrant nos yeux, Droit devant nous, cherchant la gloire !
François Bernier
Bon ! En route ! Voyager, c'est charmant ! Et ma joie est là toute.
Jean-Baptiste
Oui, je le sais, Bernier, ton esprit voyageur Parfois dans ton cerveau bat de l'aile, songeur ! Il voudrait s'envoler, loin des banales fanges De notre vieille rue, en ces pays étranges D'où ceux qui les ont vus rapportent des récits Qu'on écoute le soir, bouche béante, assis En cercle autour d'un feu tranquille —et dont on rêve !
François Bernier
Tu l'as dit ! Je voudrais, dût ma vie être brève, Prendre l'essor et voir, sans y borner mon vol, Corinthe, Pézenas, Londres, le grand Mogol !...
Jean-Baptiste
Tu les verras !
François Bernier
Vivat ! — Je parcourrai le monde ? Je verrai le Grand Turc, les mines de Golconde ?...
Jean-Baptiste
Oui, François, nous irons sur la terre si loin Que nous en connaîtrons le moindre petit coin, Du pays des Lapons aux indiens rivages !...
Madeleine Béjart
Oui, vous serez mangés par messieurs les sauvages !
François Bernier
Non ! Nous éviterons cet ennuyeux trépas En débarquant chez eux... mais entre leurs repas.
Madeleine Béjart
Tout cela c'est très bien, oui. Mais moi, que verrais-je ?
Jean-Baptiste
Tu verrais, — non plus deux échappés de collège, Mais des peuples entiers et leurs rois avec nous Se prosterner, mourant d'amour, à tes genoux !...
Madeleine Béjart
Ciel ! Jean-Baptiste ! Mais j'en serais fort en peine !
Avec passion.
Jean-Baptiste
Nenni ! — Je te connais, ma belle Madeleine ! Ce que ton coeur redoute, et c'est là son tourment, C'est de voir s'écouler tes beaux jours tristement, Sans bonheur, sans renom, au coin cendreux de l'âtre ! Ce qu'il faut à ton coeur, c'est la foule idolâtre Muette de plaisir sous ton oeil triomphant, Et soudain éclatant en longs bravos ! Enfant, Tu désires tous bas les gloires de la scène... Ne dis pas non ! — Tu veux en des habits de reine, Vaincre par ton talent cent mille spectateurs ! Oui, tu veux un théâtre et des adorateurs Qui viendront s'entasser au parterre, fidèles, Devant même qu'on ait allumé les chandelles ! Le théâtre ! C'est là que tendent tous tes voeux Et les miens, Madeleine ! Et comme moi, tu veux, N'est-ce pas ? Au théâtre, objet de notre envie, Donner éperdument, tout entière, ta vie !
Madeleine Béjart
Le théâtre !... Eh bien, oui, j'ai souhaité souvent De paraître, héroïne ou soubrette, devant Cette foule qui bat des mains et qui s'enflamme ! Héroïne, on la fait pleurer en rendant l'âme, Au dernier acte, avec des mots tristes et doux ; Soubrette, on la fait rire en dupant des jaloux, En glissant des poulets aux mains des ingénues ! Être comédienne ! Être portée aux nues Par un public ravi, quel sort délicieux !
Jean-Baptiste
Ce sort sera le tien, mon bijou précieux ! Viens ! Le succès t'attend ; il mettra dès l'entrée Sa couronne de fleurs sur ta tête inspirée !
François Bernier
Le théâtre ! — As-tu donc un théâtre, mon cher, À nous offrir ?
Il montre un manuscrit avec modestie.
Jean-Baptiste
Je l'ai ! — C'est-à-dire qu'hier Au maître de ceci j'ai fait la confidence De mon projet, d'abord qu'il traita d'imprudence. Mais je l'ai tant prié qu'il m'a tendu la main, En me disant : « Eh bien, reviens ici demain. » C'est pourquoi je t'ai dit d'être aujourd'hui malade, Afin de t'avoir là, compagnon d'escapade, Au moment où je vais affronter le regard Du savant qui va lire et juger sans retard Ceci. C'est une pièce en vers et que j'ai faite.
François Bernier
Es-tu donc bel esprit ?
Madeleine Béjart
Jean-Baptiste est poète !
Jean-Baptiste
L'aviez-vous oublié ? — Ne vous souvient-il plus Du Docteur sans pareil, qu'un matin je vous lus, Et que, pour le jouer, tous les trois nous apprîmes ? Eh bien, c'était de moi, cette farce et ces rimes !
François Bernier
Auteur, salut !
Jean-Baptiste
Enfin, dites-moi, mes amis, Si mon juge, charmé, tient ce qu'il m'a promis, Aurez-vous, répondez, une âme assez hardie Pour jouer fièrement, ici, ma comédie ?
Madeleine Béjart
Certes ! Comédienne ! Ô mon rêve adoré ! Oui, je serai princesse et je me coifferai D'un diadème !
François Bernier
Moi, Jean-Baptiste, je t'aime ! Comédien ! — Et plus de collège et de thème ! Jouer ! Et voyager !... Car nous voyagerons !
Jean-Baptiste
Dans tout cet univers... et dans ses environs !
Madeleine Béjart
Quel bonheur ! Je suis comme un oiseau hors de cage !
François Bernier
Alors, c'est dit : ce soir, ton homme nous engage ?
Jean-Baptiste
Si ma pièce lui plaît, et si nous lui plaisons, Ce soir, nous débutons, là !...
François Bernier
Devant nos maisons ? Mais, Jean-Baptiste, alors on va nous reconnaître !
Madeleine Béjart
Oui. Si ton papa met le nez à la fenêtre...
Jean-Baptiste
Nous reconnaître ?... Enfants ! — Ignorez-vous donc l'art De transformer avec la grimace, — et le fard, Ces traits sculptés et peints, là-haut, de main divine ? Mais sous une perruque, est-ce que l'on devine L'âge d'un front ridé d'abord par le charbon ? Un peu de barbe grise et me voilà barbon ! Mais l'habit, le regard, la voix, le pas, le geste Défont tout le travail de l'ouvrier céleste Et l'acteur en compose un type ressemblant Au modèle choisi. — Du rouge avec du blanc Me donnent un front d'âge ou le nez d'un ivrogne. Ce secret, je l'appris à l'hôtel de Bourgogne, Puis à l'hôtel d'Argent où grand-père, le soir, Me menait tout petit.
Madeleine Béjart
Je renais à l'espoir !
À Madeleine.
Jean-Baptiste
Tenez, instruisez-vous : me voici jeune, ingambe, Le poing aux reins, frisant ma moustache, la jambe Tendue, et je suis prêt, dans mon feu sans égal, À soupirer pour vous, ma reine, un madrigal.
François Bernier
Bravo !
Jean-Baptiste
Puis l'âge mûr m'ouvre ses rudes sphères ; Le souci d'une femme et le poids des affaires Contractent mon visage ; et, retenant des pleurs, J'ai l'oeil sur les galants et l'oreille aux voleurs.
Madeleine Béjart
Très bien !
D'une voix cassée.
Jean-Baptiste
Vient la vieillesse : et j'approche du terme ; Ma tête croule, hélas ! Le genou n'est plus ferme ; Et le vieux Jean-Baptiste arrive à pas pesants : Ah ! L'on n'a pas toujours ses jambes de quinze ans !
François Bernier
Parfait ! Je n'ai plus peur que l'on nous reconnaisse.
Jean-Baptiste
En avant !
Madeleine Béjart
Mais papa...
François Bernier
Mon Dieu ! Que la jeunesse Est peureuse !
Paraissent au fond de la scène le charlatan et Fritelin qui s'approchent de leur théâtre.
Jean-Baptiste
Ton père ? — Eh bien..., il sera fier Si dans les trois enfants que nous étions hier, Il voit, pleins d'une gloire à nulle autre seconde, Des héros applaudis par les maîtres du monde !
François Bernier
Jean-Baptiste, est-ce là ton homme ?
À ses amis.
Ils abordent le charlatan.
Jean-Baptiste
Oui, c'est bien lui. Qu'on me suive ! Il faut vaincre ou mourir aujourd'hui !
Scène 6
Un Charlatan, Jean-Baptiste, Fritelin, François Bernier, Madeleine Béjart
Un Charlatan
Ah ! C'est toi, mon enfant ?
Jean-Baptiste
Oui, maître, c'est moi-même, Fidèle au rendez-vous. — J'apporte mon poème. Et voici mes amis, Madeleine et François, Enhardis par l'accueil que de vous je reçois.
Fritelin
Salut, belle princesse, et vous, mes gentilshommes !
Un Charlatan
Tais-toi donc, Fritelin !
Fritelin
Oui, maître.
Un Charlatan
Et tu te nommes ?
Jean-Baptiste
Je m'appelle... Molière !
Fritelin
Ah ! Quel singulier nom !
À Fritelin.
Il déroule le manuscrit.
Un Charlatan
En effet. Connais-tu d'autre Molière ?
Fritelin
Non ? Je connais Rosimond, Floridor, la Rancune... Mais de Molière point. - et je n'éprouve aucune Ivresse en apprenant qu'il existe soudain !
François Bernier
Monsieur, épargnez-lui, s'il vous plaît, le dédain.
Jean-Baptiste
Molière est inconnu ? Je le rendrai célèbre...
Fritelin
Barbe d'aïeul ! Quel air ! - Vient-il des bords de l'Èbre, Ce jeune capitan qui ne plaisante point, Fronce son noir sourcil et nous montre le poing ?
Madeleine Béjart
C'est un Parisien !
Fritelin
Barbe d'aïeul ! Madame, Éteignez vos regards, ou sinon je rends l'âme...
Il se met à lire.
Un Charlatan
Tais-toi donc, Fritelin !... Laisse-moi parcourir Ce manuscrit.
Il amène les enfants sur le devant du théâtre, et s'adresse à Jean-Baptiste.
Fritelin
Oui maître. Ah çà, veux-tu mourir À la fleur de ton âge ? Ah ! Le nigaud superbe ! Va ! Retourne attraper les papillons dans l'herbe ! Il en est temps encor. - Quoi ? Pour un mot, pour rien, Pour la gloire ! Tu veux être comédien ? Ô déplorable goût ! Ô passion barbare ! Tu n'as donc pas pour toi d'amitié tendre et rare, Qu'à maltraiter ton corps tu puisses consentir ?
Jean-Baptiste
S'il faut souffrir, eh bien, je souffrirai !
Il se frappe l'abdomen.
Il se prend le nez, avec attendrissement.
Il s'essuie les yeux.
Fritelin
Martyr ! Mais regarde-moi donc : - Ceci (qui fut un ventre !) D'une éternelle faim, hélas ! N'est plus que l'antre ! Ceci - (qui fut ma joue !) et c'était rondelet, Maintenant, c'est un gouffre où se perd un soufflet ! Ceci - Qui fut un phare allumé sur ma trogne Et dont le feu, le soir, guidait le pauvre ivrogne, Qu'est-ce à présent, seigneur ? Un misérable nez Que ne reflètent plus les flacons étonnés ; Car l'abstinence a fait, loin de toute cantine, De ce coquelicot une pâle églantine... Voyez et frémissez ! - Ah ! Courez, jeunes gens, Retrouver vos papas, vos mamans, vos régents...
Jean-Baptiste
Nous sommes sans parents. Nous avons bon courage !
Fritelin
Songez-y, malheureux ! Lorsque l'hiver fait rage, Plus de galette chaude et plus de bons dodos, Mais le froid et la faim, et parfois, pour cadeaux, D'énormes coups de pied... à la base des hanches !
Jean-Baptiste
C'est égal ! Je veux vivre et mourir sur les planches.
Fritelin
Quelle vocation !
Un Charlatan
Molière, - en vérité, Ton Docteur sans pareil, non, n'est pas sans gaieté. C'est bien le canevas des farces d'Italie ; Mais un je ne sais quoi s'y mêle à la folie ; C'est un peu jeune, mais c'est vif autant que fin !
Fritelin
Monsieur est un génie ?
Un Charlatan
Eh ! Tais-toi, Fritelin ! Enfants, c'est entendu : vous êtes de ma troupe, Dès ce soir. Mais d'abord allons manger la soupe, Et choisir les habits de vos rôles. - Venez !
Fritelin
Il faut couper en cinq nos deux pauvres dîners !
Un Charlatan
J'ai, je crois, votre affaire au fond de mes cassettes.
Ils sortent tous.
Fritelin
Barbe d'aïeul ! Pour cinq il nous faut des recettes !
Scène 7
Jean Poquelin, Maître Béjart, Toinette
Jean Poquelin
Que m'apprenez-vous là, bon Dieu ! Maître Béjart ?
Maître Béjart
Ma fille a disparu, vous dis-je ; et son départ Doit être pour beaucoup le fait de Jean-Baptiste...
Jean Poquelin
Mon fils ! Vous vous trompez...
Maître Béjart
Non ! C'est la bonne piste : Votre fils toujours rôde autour de mon logis...
Jean Poquelin
Non ! C'est bien Madeleine, et pour vous j'en rougis, Qui l'entraîne toujours hors de la bonne route...
Maître Béjart
Sur ce que je vous dis, monsieur, je n'ai nul doute ; Aussi j'allais chez vous tout droit...
Jean Poquelin
Stupide erreur !
Maître Béjart
Monsieur le tapissier !
Jean Poquelin
Monsieur le procureur !
Maître Béjart
C'est un rapt ! Je défère aux tribunaux la cause !
Jean Poquelin
Mais je vous dis, - je suis bien certain de la chose, Que mon fils est au lit !
Maître Béjart
Quel mensonge grossier !
Jean Poquelin
Monsieur le procureur !
Entrée de Toinette, qui se lamente.
Maître Béjart
Monsieur le tapissier !
Toinette
Quel malheur ! Que vont dire et monsieur et madame !
Jean Poquelin
Hein.
Maître Béjart
Que dit celle-ci ? C'est Toinon, sur mon âme !
Toinette
Quelle affaire ! Où trouver monsieur ?
Suivi de Maître Béjart, Poquelin poursuit Toinette, qui ne voit pas son maître, et gémit de plus belle.
Jean Poquelin
Qu'entends-je là ?
Toinette
Sort cruel !
Jean Poquelin
Parle donc !
Toinette
Où courir ?
Jean Poquelin
Me voilà !
Toinette
Ah ! Monsieur !
Jean Poquelin
Parle !
Toinette
Hi !
Jean Poquelin
Mais parle donc, pendarde !
Toinette
Hi !
Jean Poquelin
J'enrage !
Toinette
Monsieur !... J'ai fait mauvaise garde : Jean-Baptiste est parti !
Maître Béjart
Là ! Ne l'ai-je pas dit ?
Jean Poquelin
C'est votre fille encor !
Maître Béjart
C'est votre fils maudit !
Jean Poquelin
Maître Béjart !
Maître Béjart
Monsieur Poquelin !
Toinette
Hi !
Scène 8
Monsieur Astringent, Jean Poquelin, Maître Béjart, Toinette, Tous
Il arrive au moment où les gourmades pleuvent, il les reçoit.
Monsieur Astringent
Corbaque ! Que vois-je ! Un magistrat décernant une claque Au nez d'un tapissier prêt à fondre sur lui ! Sur quelle herbe avez-vous mis le pied, ce jourd'hui ?
Jean Poquelin
Mon fils !
Maître Béjart
Ma fille !
Toinette
Hélas !
Monsieur Astringent
Quel concert effroyable !
Jean Poquelin
Jean-Baptiste est parti !
Maître Béjart
Madeleine est au diable !...
Il entre dans sa maison.
Monsieur Astringent
Une escapade ! Oh ! Oh ! - Mais alors mon filleul Doit en être. Un malheur n'arrive jamais seul ! Vite assurons-nous-en.
Tous
Que l'enfance est ingrate !
Monsieur Astringent
Parti ! - Les malheureux se sont ri d'Hippocrate ! Il faut les rattraper !
Jean Poquelin
Que chacun fouille un coin De Paris !
Maître Béjart
Ces fuyards ne peuvent être loin ! Courons !
Toinette
Faisons crier la fuite de nos mioches !
Jean Poquelin
À son de caisse !
Maître Béjart
À son de trompe !
Monsieur Astringent
À son de cloches ! Des badauds qui surviennent se heurtent contre les parents qui s'élancent à la recherche de leurs enfants.
Scène 9
Fritelin, Un Charlatan, François Bernier, Jean-Baptiste, Monsieur Astringent, Toinette, Jean Poquelin, Maître Béjart, Madeleine Béjart, Tous, Enfants
Fritelin et son Maître apparaissent sur le petit théâtre. Fritelin descend dans la foule et la fait ranger en cercle. Un joueur de viole et un joueur de rebec sonnent de leurs instruments.
Il remonte sur le théâtre et crie en se faisant un porte-voix de ses mains.
Fritelin
Place au grand Alastor dans Paris descendu ! Allons, quatre pelés suivis d'un seul tondu, En arrière ! En arrière, aimable populace ! Délégués des badauds de Paris, place, place ! Ha ! Ha ! Ha ! - C'est l'instant ! - Ha ! Ha ! Ha ! C'est ce soir Gentilshommes, bourgeois et manants, venez voir ! Ha ! Ha ! Ha ! -Prenez place ! Ouvrez l'oeil et l'oreille ! Mon maître, ici présent (c'est la grande merveille !) A composé pour vous un puissant élixir, Que le roi de Pologne avale par plaisir ; C'est une eau cordiale et qui vous rafistole Un homme à la minute ! Et coûte - une pistole ? Non, messieurs ! - une livre ? Encore moins ! - non ! Pour vous, Mais pour vous seulement, c'est seulement deux sous ! Ha ! Ha ! Ha ! C'est deux sous ! Et l'effet est immense !
Un Charlatan
Il distribue une claque et un coup de pied à Fritelin. Tais-toi donc, Fritelin ! - Que la farce commence. Le charlatan et Fritelin se rangent contre la tapisserie.
Paraissent François en habit de vieillard, Madeleine en costume d'ingénue.
Il s'adresse à Madeleine, qui se tient droite et raide.
Avec ennui.
À sa fille.
François Bernier
« Que la vie a d'amers et de subits reflux ! « Ma petite Isabelle ? Elle ne m'entend plus ! « Ma fille est sourde, hélas ! - Ah ! Le grand diable emporte « Ce Léandre qu'hier j'ai dû mettre à la porte ! « C'est lui, c'est ce muguet, ce galant animal « Qui nous cause aujourd'hui tout cet étrange mal. « Depuis hier, ma fille aimable et réjouie, « Est mourante, et de plus elle a perdu l'ouïe. « Mais va, petit bouchon, nous allons te guérir ; « Scapin, notre valet, est allé nous quérir « Un docteur sans pareil... Quel médecin !... Un homme, « Dit Scapin, qui vous sauve, et ne prend nulle somme ! « C'est bien lui qu'il nous faut ! Voici ce médecin...
Haut, à François.
Jean-Baptiste
« Vénus ! Viens protéger Léandre en son dessein. « Je veux, malgré ce père à notre amour rebelle, « Entretenir encor la charmante Isabelle ! « Monsieur.
François Bernier
Monsieur.
Jean-Baptiste
Monsieur.
François Bernier
Monsieur.
Jean-Baptiste
Que vous faut-il ? « Parlez. Mon maître est Scot, dit le Docteur Subtil. « Je puis répondre à tout. - Qui faut-il que je purge ?
François Bernier
« Contre un tel traitement, nul ici ne s'insurge. « Mais est-ce bien le cas ?...
Jean-Baptiste
Unique dans Paris, « Je ne prends pas d'argent, monsieur, et je guéris...
François Bernier
« L'excellent médecin !
Jean-Baptiste
Mais je veux qu'on me laisse « À ma façon, monsieur, tenir la mort en laisse...
François Bernier
« Je n'objecte plus rien.
Il chante en regardant Madeleine.
Il danse.
Jean-Baptiste
Voulez-vous un sonnet ? « J'en ai deux cents sur moi, tous pris sous mon bonnet. « Et puis j'ai de la voix, tenez. Oui, je vous aime, « Philis, et vous le dire est un plaisir extrême. « Je sais aussi danser ; J'adore les ballets ! « Et je sais faire encor des tours de gobelets. « En rhétorique enfin je vaincrais Aristote, « Demandez. Vous faut-il une belle litote ?
François Bernier
« Nous n'avons pas besoin de linottes chez nous ; « Le chat les mangerait.
Jean-Baptiste
Ô le pire des fous ! « Il prend pour un oiseau la soeur de l'Antiphrase !
François Bernier
« J'avais mal entendu.
Jean-Baptiste
Que la foudre l'écrase !
François Bernier
« Monsieur, ma fille est sourde !
Jean-Baptiste
Eh ! Je le sais fort bien ! « Car du père à l'enfant étroit est le lien, « Et Tel père, tel fils, non, n'est pas une bourde. « Vous ne m'entendez pas, donc votre fille est sourde !
François Bernier
« Oui, mais d'où vient cela ?
Jean-Baptiste
C'est qu'elle a le tympan, « Sub tegmine fagi, rétréci d'un empan !
François Bernier
« Et d'où cela vient-il !
Jean-Baptiste
Cela vient, que je sache, « De l'obscurcissement de sa trompe d'Eustache !
François Bernier
« Ah ! Très bien. - mais d'où vient cet obscurcissement « De sa trompe, monsieur !...
Jean-Baptiste
Savez-vous le flamand ?
François Bernier
« Non.
Jean-Baptiste
Le grec ?
François Bernier
Encor moins.
Jean-Baptiste
Le latin ?
François Bernier
Je l'ignore.
Jean-Baptiste
« Le syriaque ?
François Bernier
Peu.
Jean-Baptiste
Le chinois ?
François Bernier
Pas encore.
Jean-Baptiste
« Tant pis ! - Si vous saviez seulement le chinois, « Je vous dirais... mais non ! - Hippocrate et ses lois « Ont horreur du français...
François Bernier
C'est pourtant si commode.
La pantomime succède aux paroles sur le théâtre forain.
Jean-Baptiste
« Le français passera ; c'est affaire de mode. »
Il arrive tout essoufflé ; les dernières paroles de Jean-Baptiste ont frappé son oreille, et il s'écrie :
Avec accablement.
Monsieur Astringent
Hein ! Je crois qu'on se moque ici des médecins ? Quelle course !
Elle arrive à son tour hors d'haleine et dit :
Toinette
Ouf ! - La poule appelant ses poussins A moins que moi d'ennuis et se met moins en peine !
Jean Poquelin
Ouf ! Pas de Jean-Baptiste !
Sur les tréteaux, Jean-Baptiste parle bas à l'oreille de Madeleine. La foule rit. Maître Béjart, M. Poquelin, M. Astringent et Toinette écoutent distraitement ce qui se dit sur le théâtre du charlatan.
Maître Béjart
Ouf ! - Pas de Madeleine !
François Bernier
« Comment ! C'est parler bas qu'il faut avec les sourds ?
Jean-Baptiste
« Cicéron nous apprend en ses meilleurs discours « Que l'on risque, en criant, de leur blesser l'oreille.
François Bernier
« Je ne m'attendais pas à voir chose pareille.
Il parle tout bas à Madeleine.
Jean-Baptiste
« Permettez.
François Bernier
Que dit-il ?
Madeleine Béjart
Oui, Monsieur, j'ai compris.
François Bernier
« Elle entend ! - Voilà, certes, un médecin sans prix ! « Ma fille !
Madeleine Béjart
Avec monsieur je ne sens plus de crainte ; « Sa voix, d'une douceur particulièrement empreinte, « Me guérit. - Je suivrai, dès ce soir, le conseil « Qu'il m'a donné...
Nouvelle pantomime.
François Bernier
Tout bas ! Le docteur sans pareil ! »
Monsieur Astringent
Le sot père vraiment !
Jean Poquelin
Fi ! La fille effrontée !
La foule rit.
Maître Béjart
À rire des parents que la foule est portée ! Triste temps ! Tristes moeurs !
Pendant que François tourne la tête, Jean-Baptiste baise la main de Madeleine. – Il est découvert.
Toinette
Monsieur, dans leur fureur Ces histrions riraient, je crois, d'un procureur !
Il pousse rudement Jean-Baptiste, dont le chapeau et la perruque tombent, et il s'aperçoit qu'il est dupé.
François Bernier
« Vous prenez d'Isabelle un soin un peu trop tendre, « Monsieur le médecin. Arrière ! C'est Léandre ! »
Toinette
Eh ! Mais, c'est Jean-Baptiste !
Maître Béjart
Ô honte ! J'aperçois Madeleine, je pense !...
Monsieur Astringent
Alors, voilà François !
Tous
Misérables !
sur le théâtre
Enfants
Pincés !
Madeleine Béjart
Voici tous nos papas !
Jean Poquelin
À bas de ce tréteau, fils effroyable ! À bas !
Jean-Baptiste
C'était l'amour de l'art !
Jean Poquelin
Vous en saurez l'arcane !...
Monsieur Astringent
À coups de poing !
Maître Béjart
À coups de fouet !
Jean Poquelin
À coups de canne !
Un Charlatan
Pardonnez-leur, messieurs !
Toinette
Messieurs ! Grâce pour eux !
Jean Poquelin
Jean-Baptiste, un bouffon ! Le petit malheureux !
Gravement.
Fritelin
Ha ! Ha ! Ha ! Pardonnons, puisque la chose est faite ! Ah ! Tenez ! Je ne viens pas faire le prophète, Car l'avenir pourrait me donner sur les doigts ; Mais j'ai vécu beaucoup, messieurs, et je vous dois L'avis d'un philosophe expert en la matière : Ces enfants, - et surtout ce petit-là, Molière...
Il se voile la face.
Jean Poquelin
Molière ! Il a changé de nom ! Ô mes aïeux !
Fritelin
Ces enfants ont, tous trois, un goût bien curieux Pour le théâtre...
Jean Poquelin
Infâme !
Fritelin
Et votre fils, j'espère...
Jean Poquelin
Il sera tapissier, comme monsieur son père !
Fritelin
Qui sait ? D'ailleurs ici sa figure avertit Que, s'il mord au métier, - c'est bien sans appétit.
Il fait le geste de bâtonner quelqu'un.
Jean Poquelin
L'appétit lui viendra ! C'est moi qui vous l'assure, Et j'y tiendrai la main.
Montrant Béjart.
Fritelin
Oh ! Méthode peu sûre ! Mais, voyons, ne peut-il, voire en notre métier, Porter haut votre nom, dont il est l'héritier, Et même lui donner une gloire nouvelle ? Songez-y : ce talent, qu'au théâtre il révèle, Peut lui faire défaut, un outil à la main, Dans le vieil atelier où vous voulez, demain, Qu'il oublie à jamais ce que son âme rêve ! Ah ! Sans la détourner, vous tarirez la sève Qui peut-être, au soleil, libre, aurait pour produits De magnifiques fleurs et de superbes fruits. Poquelin fait signe qu'il n'en croit pas un mot. Monsieur ne me croit pas ? Je suis un imbécile ? D'accord ! N'assemblons pas pour cela de concile. Mais prenons un bourgeois, un être à gros bon sens, Un sot : mon maître, ou bien Monsieur, et je consens À ne boire jamais que de l'eau cordiale, S'il ne déclare point, d'une voix doctorale : Du ton d'un bourgeois qui croit rendre un oracle. Qu'il vaut mieux quelquefois être encore, après tout, Un illustre écrivain... qu'un tapissier sans goût.
Jean Poquelin
C'est bon. - À la maison, que le diable t'écoute !
Maître Béjart
Marchons, mademoiselle !
Monsieur Astringent
Allons, François, en route !
Jean-Baptiste
Madeleine, François, ne perdons pas espoir !
Un Charlatan
Adieu, mes chers enfants.
Fritelin
Adieu ? - Non : au revoir !
Il saute au coup de Fritelin. Madeleine et François viennent le rejoindre.
Jean-Baptiste
Oh ! Merci pour ce mot ! Oui, ton expérience Et ma jeunesse ardente ont la même croyance ; Oui, nous nous reverrons avant peu, Fritelin ! D'un violent amour, vois-tu, mon coeur est plein, Dont le seul but est l'art et dont l'art seul est cause ! Ami, crois-moi, je sens que j'ai là quelque chose, Oui, qu'il ne doit pas être inutile ou mauvais Que le monde connaisse un jour !... Eh bien ! Je vais, Dès demain, et quittant la route régulière, L'aller trouver, ce monde !
Fritelin
À bientôt donc, Molière !