Monologue · 1887

Le Docteur Sans Pareil

d’Ernest d' Hervilly

Représentation
≈ 35 min
Distribution
2 femmes, 7 hommes
Répliques
333
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Jean-Baptiste H 69 ≈ 10 min 6
Fritelin H 21 ≈ 5 min 2
Jean Poquelin H 65 ≈ 5 min 5
François Bernier H 56 ≈ 5 min 4
Monsieur Astringent H 44 ≈ 4 min 4
Madeleine Béjart F 29 ≈ 2 min 3
Un Charlatan H 11 ≈ 1 min 2
Maître Béjart H 20 ≈ 1 min 3
Toinette F 15 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Docteur Sans Pareil
Jean-Baptiste absentabsentabsent
Fritelin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jean Poquelin absentabsentabsentabsent
François Bernier absentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Astringent absentabsentabsentabsentabsent
Madeleine Béjart absentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Charlatan absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Maître Béjart absentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Le Docteur Sans Pareil

Scène 1

Jean Poquelin, Monsieur Astringent

Il sort de sa maison et va frapper à coups redoublés à la porte de Monsieur Astringent.

Nouveaux coups de marteau.

Paraît M. Astringent, en costume classique de médecin.

Jean Poquelin

Hé ! Monsieur Astringent !

Il lui touche le poignet.

Monsieur Astringent

Quoi ! C'est vous, de la sorte. Unguibus cum rostro, qui frappez à ma porte ? Maître Jean Poquelin, mon voisin, vous avez Le métacarpe encor solide, vous savez !...

Jean Poquelin

Bon ! Mais, vous, vous avez, ce qui fait qu'on enrage, Le tympan déjà bien affaibli pour votre âge, Mon cher voisin, Monsieur Astringent !...

Monsieur Astringent

Là, tout doux.

Jean Poquelin

Eh ! Je suis calme, moi !

Monsieur Astringent

Çà, que me voulez-vous ? Qui vous fait, à grands cris, hors de votre boutique, Réclamer les secours de la thérapeutique ? Montrez-moi votre langue...

Jean Poquelin

Au diable !

Monsieur Astringent

Ah ! Mon gaillard, Pour venir implorer les lumières de l'art Avec tant de fracas, il faut... oui, je devine... Madame Poquelin est près...

Jean Poquelin

Ai-je la mine D'un homme que le Ciel va doter d'un marmot ?

Monsieur Astringent

Eh ! Eh !

Jean Poquelin

Vous êtes fou !

Monsieur Astringent

Je retire mon mot.

Jean Poquelin

Vous avez raison ! Rien de pareil ne m'amène. Ma femme est en province, et rit, et se promène. Et beaucoup d'eau, beaucoup ! Passera sous les ponts Avant... c'est bien assez d'avoir eu trois poupons !

Monsieur Astringent

Mais...

Jean Poquelin

Mon fils Jean-Baptiste est malade.

Monsieur Astringent

Qu'entends-je !

Jean Poquelin

Oui, malade, et je viens vous chercher...

Monsieur Astringent

Chose étrange !

Jean Poquelin

Point. — Il se tue avec son collège, voilà ! Et les pauvres parents, c'est bien simple cela, Payent les violons toujours après la danse !

Monsieur Astringent

Votre fils est au lit ; quelle coïncidence ! Mon filleul est malade aussi, de ce matin.

Jean Poquelin

Comment ! François Bernier ?

Monsieur Astringent

Il n'est que trop certain. Mon filleul a la fièvre ; il tremble ; il a l'oeil triste...

Jean Poquelin

Tiens ! C'est très étonnant ! C'est comme Jean-Baptiste : Il tremble, il a la fièvre, et mornes sont ses yeux.

Monsieur Astringent

C'est le cas de François ! — Quel lien curieux Entre ces deux enfants ? C'est par la sympathie Que la peine de l'un par l'autre est ressentie ! Oui, votre Jean-Baptiste et François, mon gamin, Sont bien, comme l'on dit, les deux doigts de la main.

Jean Poquelin

Oui, monsieur Astringent ! Vous parrain, et moi, père, Nous pouvons l'avouer : tous les deux font la paire !

Monsieur Astringent

Ce sont deux grands amis de collège, en effet !

Jean Poquelin

Oui, le mal que fait l'un, l'autre à l'instant le fait !

Monsieur Astringent

Peuh ! C'est l'âge ? À quinze ans, rappelez-vous, nous eûmes Comme eux force défauts, et comme eux... force rhumes !

Jean Poquelin

Je ne me souviens pas... non ! — À quinze ans j'aidais Mon père tapissier à dresser lits et dais ; J'accommodais fort bien des coussins d'escabelle. Aujourd'hui la jeunesse au négoce est rebelle ! Et mon fils, confondant tabis, soie et satin, N'est plus rien qu'un squelette, avec tout son latin !

Monsieur Astringent

Trop apprendre en effet fatigue les méninges !

Jean Poquelin

C'en est fait du renom de la Maison des Singes ! Mon métier fait horreur à Jean-Baptiste, enfin ! Oui, mais je ne veux pas, moi, qu'il crève de faim Et que mon nom périsse ! Aussi j'ai par avance Demandé de ma charge, au Roi, la survivance Pour ce coquin de fils ! — Il sera tapissier, Malgré lui, je le veux, et non écrivassier ! Mais laissons ce discours qui m'irrite à cette heure, Et daignez, s'il vous plaît, me suivre en ma demeure.

Ils se dirigent vers le logis de M. Poquelin.

Monsieur Astringent

Très volontiers, voisin.

Jean Poquelin

Il voulait se lever !...

Monsieur Astringent

L'imprudent !

Jean Poquelin

... Il voulait, quoi qu'il pût arriver, Aller à son collège !

Monsieur Astringent

Ah ! L'enragé ! C'est comme Mon François !

Jean Poquelin

Mais je suis, vous le savez, un homme...

Monsieur Astringent

Ferme !

Jean Poquelin

Vous l'avez dit. Or j'ai donc intimé À ce fou l'ordre net de dormir.

À la fenêtre située au-dessus de la porte du logis de Monsieur Poquelin apparaît, à ce moment, la tête souriante de Jean-Baptiste, coiffé d'un énorme bonnet de malade.

Apparition de François, coiffé comme Jean-Baptiste, à la fenêtre de sa chambre, au-dessus de la porte de la maison de Monsieur Astringent.

Monsieur Astringent

Optime ! Pour mon filleul François j'ai fait la même chose. Maintenant, jusqu'au soir, dans son lit il repose.

Jean Poquelin

Bien, monsieur Astringent ! — Mais entrez donc chez nous.

Ils se font les grandes politesses de la tradition.

Monsieur Astringent

Après vous.

Jean Poquelin

Non ; passez !

Monsieur Astringent

Après vous.

Ils entrent ensemble en se heurtant.

Jean Poquelin

Après vous.

Scène 2

Jean-Baptiste, François Bernier

Jean-Baptiste

Psst ! François !

François Bernier

Jean-Baptiste.

Jean-Baptiste

Est-ce fait, Camarade ?

François Bernier

Oui, c'est fait, et je suis extrêmement malade !

Jean-Baptiste

Très bien ! — Mais maintenant lève-toi sans retard, Décampe, et va chercher Madeleine Béjart. Le grand jour est venu, François !... Mais je babille... À bientôt ! Vite ! Cours !

François Bernier

À l'instant ! Je m'habille.

Jean-Baptiste

Adieu ! J'entends monter mon père et ton parrain, Je me recouche !

François Bernier

Bon ! Déploie un front d'airain !

Jean-Baptiste

Sois tranquille ! Je sais jouer la comédie.

Il disparaît.

François Bernier

Au revoir.

Il rentre dans sa chambre.

Jean-Baptiste

Les voilà. — Vite, à la maladie !

Il aperçoit les tréteaux du charlatan.

Avec ravissement.

Il sort en courant.

François Bernier

Le beau jour ! — Me voici libre jusqu'à ce soir. Pas de collège ! — Tout me semble aimable à voir Ici-bas ! — Que je plains les Lombards dans leurs banques Tout le jour enfermés. Vivat ! Des saltimbanques ! Ah ! C'est cela qui donne un air joyeux soudain À ce coin de Paris, et le change en Éden ! Je me disais aussi : quelle métamorphose ! Notre rue est charmante et le ciel est tout rose ! Et j'en étais surpris, et j'en restais tout coi... Mais je vois ce théâtre et je comprends pourquoi Notre rue aujourd'hui semble de gaîté pleine... Vivat ! Allons chercher bien vite Madeleine !

Scène 3

Jean Poquelin, Monsieur Astringent, Jean-Baptiste

Jean Poquelin

Eh bien, qu'en dites-vous ?

Monsieur Astringent

Heu...

Jean Poquelin

Mais encore ?...

Monsieur Astringent

Heu !...

Jean Poquelin

C'est donc fort grave ?

Monsieur Astringent

Heu... Mais, je pense avant peu, Rassurez-vous, voisin, vous le tirer d'affaire.

Il disparaît.

Jean-Baptiste

Oui, je serai guéri, rapidement, j'espère, Monsieur le médecin.

Monsieur Astringent

Mais quel bizarre enfant ! À peine m'a-t-il vu qu'il s'est caché, pouffant De rire sous ses draps !

Jean Poquelin

Bah ! Excusez le drôle.

Monsieur Astringent

L'avenir le destine à je ne sais quel rôle, Mais on dirait vraiment que sur les médecins Il a, dès à présent, de forts méchants desseins. Moi, je crois qu'il est né, voisin, pour la satire : Il ne montre pas la langue, il me la tire !...

Un salut.

Jean Poquelin

Peuh ! C'est l'âge... À quinze ans, rappelez-vous, la peau Nous démangeait à voir la robe et le chapeau... Que vous portez si bien...

Monsieur Astringent

De tant d'inconvenance, Non, maître Poquelin, je n'ai pas souvenance... À quinze ans, moi, j'aidais mon père médecin. Et s'il saignait, monsieur, je tenais le bassin ! Hélas ! À ce noble art mon filleul est rebelle : Il voudrait voyager !... C'est me la bailler belle ! Mais quittons ce discours irritant. — Je m'en vais Par la ville, porter ma science aux chevets Des gens chez qui tarit le suc de la nature !

Jean Poquelin

Moi, je vais visiter... une vieille tenture. Parbleu ! Sommes-nous pas tous deux des médecins ? Je refais la santé des mobiliers malsains : Vous traitez, je répare. — À chacun sa recette Et son instrument, mais l'aiguille et la lancette Sont, grâce au grand savoir qui guide notre main, Utiles tous deux au pauvre genre humain : Moi, je rends à l'étoffe une vie épuisée, Vous, vous soignez le corps dont la trame est usée. Oui, confrère, et parfois, mon Dieu ! Nous guérisons...

Monsieur Astringent

Très juste ! — Et l'on nous paye à tous deux les façons.

Il fouille dans sa poche.

Jean Poquelin

Bien répondu ! Ma foi, je l'oubliais.

Monsieur Astringent

De grâce !...

Jean Poquelin

Prenez donc.

Monsieur Astringent

Croyez-vous que l'on soit de la race De ces gens...

Jean Poquelin

Non. Prenez ; cher monsieur Astringent.

Monsieur Astringent

Ah ! Je n'en ferai rien ! On n'est pas indigent ! Et travaille pour l'art...

Jean Poquelin

Et moi, de par mon aune ! Et n'entends pas non plus recevoir en aumône Vos conseils éclairés...

Monsieur Astringent

Vous le prenez si haut !...

Il salue et sort par la droite.

Jean Poquelin

Adieu ! Nous réglerons cette affaire tantôt.

Il sort par la gauche.

Monsieur Astringent

Encore un débiteur à mettre sur ma liste.

Scène 4

Jean-Baptiste

Il fait quelques pas en avant.

Après un silence.

Jean-Baptiste

Enfin ! — Ils sont partis. — Courage, Jean-Baptiste ! Voici l'instant d'être un homme et d'aller au combat ! Mais quoi ! La peur me prend tout à coup ! Mon coeur bat... Au bord du nid, j'hésite en mesurant l'espace... ! Allons donc ! — Imitons ce jeune oiseau qui passe, Faible et seul, mais bravant filets et grains de plomb ! En avant ! En avant ! Tel Christophe Colomb Sur des flots inconnus, calme et cherchant un monde. Mais que font mes amis ?... Si nul ne le seconde, Ah ! Christophe Colomb va rentrer tout honteux Au port, sans l'Amérique... Ah ! Du bruit !... Ce sont eux !

Scène 5

Madeleine Béjart, Jean-Baptiste, François Bernier

Madeleine Béjart

Bonjour, ami !

Jean-Baptiste

Bonjour, ma belle Madeleine.

François Bernier

On gardait la maison en filant de la laine, Comme à Rome, mon cher !... on objectait ceci, Cela... Mais, vrai César : veni, vidi, vici, Et, succès qui couronne, en le flattant, mon zèle, Me voici de retour avec mademoiselle.

Madeleine Béjart

Oui, mais papa, ce soir, d'un revers de sa main, Couronnera sur moi ton beau zèle romain !

François Bernier

Enfant ! Il faut apprendre à souffrir pour la gloire !

Madeleine Béjart

Enfin, si nous allons tous les trois à la foire Saint-Germain, aujourd'hui, je ne me plaindrai pas...

François Bernier

La foire Saint-Germain a bien quelques appas, Mais c'est un cerf-volant, moi, que je lui préfère...

Madeleine Béjart

Foin de ton cerf-volant. — Voyons, qu'allons-nous faire ?

François Bernier

Demande à Jean-Baptiste.

Madeleine Béjart

Eh ! Jean-Baptiste ! Ami ! Il dort, je crois !

François Bernier

C'est vrai qu'il a l'air endormi !

Jean-Baptiste

Non, je pensais...

Madeleine Béjart

À quoi ? Dis-le !

Haut.

Jean-Baptiste

Comment m'y prendre Pour leur dire, et surtout pour leur faire comprendre Mon projet ?... Mais voyons, que disiez-vous, petits ?

Madeleine Béjart

Petits ? — Eh bien, géant !... Quand nous sommes partis De la maison, François disait : On va bien rire ! Mais c'est : on va pleurer beaucoup ! Qu'il voulait dire Sans doute...

Jean-Baptiste

Il faut parler...

Elle fait mine de s'en aller.

Madeleine Béjart

Ah ! Quel bonnet de nuit ! Ma foi, beau ténébreux, moi, je rentre sans bruit Chez nous. On y peut rire et s'amuser. Servante...

Jean-Baptiste

Reste, mon petit coeur !

François Bernier

Ton air nous épouvante. Qu'as-tu donc ?

Jean-Baptiste

Je n'ai rien...

Madeleine Béjart

J'ai tout quitté pour toi : Gâteaux, parents, poupée ! — Explique-nous pourquoi Tu nous as fait venir.

François Bernier

Dis ! Quelle est ta manière D'employer ce beau jour d'école buissonnière ?

Madeleine Béjart

Aurait-il des remords ?

François Bernier

Viens, laissons-le céans !

Jean-Baptiste

Mes amis, écoutez...

François Bernier

Nous sommes tout béants.

Jean-Baptiste

Eh bien, je vous invite...

Madeleine Béjart

À la cligne-musette ?

Jean-Baptiste

Non.

François Bernier

À la balle ?

Jean-Baptiste

Non.

Madeleine Béjart

Dis-nous ton amusette.

Jean-Baptiste

Amis, je vous invite à tenter avec moi...

Madeleine Béjart

Mais quoi donc ?

Jean-Baptiste

La fortune !

François Bernier

Où, comment, et pourquoi ?

Jean-Baptiste

Allons courir le monde !

Madeleine Béjart

À pied ?

Jean-Baptiste

Ah ! Madeleine, Avec vous ! Avec toi, François, par monts et plaine, Qu'il serait doux d'aller, libres sous les grands cieux ; Tendant les bras, ouvrant nos coeurs, ouvrant nos yeux, Droit devant nous, cherchant la gloire !

François Bernier

Bon ! En route ! Voyager, c'est charmant ! Et ma joie est là toute.

Jean-Baptiste

Oui, je le sais, Bernier, ton esprit voyageur Parfois dans ton cerveau bat de l'aile, songeur ! Il voudrait s'envoler, loin des banales fanges De notre vieille rue, en ces pays étranges D'où ceux qui les ont vus rapportent des récits Qu'on écoute le soir, bouche béante, assis En cercle autour d'un feu tranquille —et dont on rêve !

François Bernier

Tu l'as dit ! Je voudrais, dût ma vie être brève, Prendre l'essor et voir, sans y borner mon vol, Corinthe, Pézenas, Londres, le grand Mogol !...

Jean-Baptiste

Tu les verras !

François Bernier

Vivat ! — Je parcourrai le monde ? Je verrai le Grand Turc, les mines de Golconde ?...

Jean-Baptiste

Oui, François, nous irons sur la terre si loin Que nous en connaîtrons le moindre petit coin, Du pays des Lapons aux indiens rivages !...

Madeleine Béjart

Oui, vous serez mangés par messieurs les sauvages !

François Bernier

Non ! Nous éviterons cet ennuyeux trépas En débarquant chez eux... mais entre leurs repas.

Madeleine Béjart

Tout cela c'est très bien, oui. Mais moi, que verrais-je ?

Jean-Baptiste

Tu verrais, — non plus deux échappés de collège, Mais des peuples entiers et leurs rois avec nous Se prosterner, mourant d'amour, à tes genoux !...

Madeleine Béjart

Ciel ! Jean-Baptiste ! Mais j'en serais fort en peine !

Avec passion.

Jean-Baptiste

Nenni ! — Je te connais, ma belle Madeleine ! Ce que ton coeur redoute, et c'est là son tourment, C'est de voir s'écouler tes beaux jours tristement, Sans bonheur, sans renom, au coin cendreux de l'âtre ! Ce qu'il faut à ton coeur, c'est la foule idolâtre Muette de plaisir sous ton oeil triomphant, Et soudain éclatant en longs bravos ! Enfant, Tu désires tous bas les gloires de la scène... Ne dis pas non ! — Tu veux en des habits de reine, Vaincre par ton talent cent mille spectateurs ! Oui, tu veux un théâtre et des adorateurs Qui viendront s'entasser au parterre, fidèles, Devant même qu'on ait allumé les chandelles ! Le théâtre ! C'est là que tendent tous tes voeux Et les miens, Madeleine ! Et comme moi, tu veux, N'est-ce pas ? Au théâtre, objet de notre envie, Donner éperdument, tout entière, ta vie !

Madeleine Béjart

Le théâtre !... Eh bien, oui, j'ai souhaité souvent De paraître, héroïne ou soubrette, devant Cette foule qui bat des mains et qui s'enflamme ! Héroïne, on la fait pleurer en rendant l'âme, Au dernier acte, avec des mots tristes et doux ; Soubrette, on la fait rire en dupant des jaloux, En glissant des poulets aux mains des ingénues ! Être comédienne ! Être portée aux nues Par un public ravi, quel sort délicieux !

Jean-Baptiste

Ce sort sera le tien, mon bijou précieux ! Viens ! Le succès t'attend ; il mettra dès l'entrée Sa couronne de fleurs sur ta tête inspirée !

François Bernier

Le théâtre ! — As-tu donc un théâtre, mon cher, À nous offrir ?

Il montre un manuscrit avec modestie.

Jean-Baptiste

Je l'ai ! — C'est-à-dire qu'hier Au maître de ceci j'ai fait la confidence De mon projet, d'abord qu'il traita d'imprudence. Mais je l'ai tant prié qu'il m'a tendu la main, En me disant : « Eh bien, reviens ici demain. » C'est pourquoi je t'ai dit d'être aujourd'hui malade, Afin de t'avoir là, compagnon d'escapade, Au moment où je vais affronter le regard Du savant qui va lire et juger sans retard Ceci. C'est une pièce en vers et que j'ai faite.

François Bernier

Es-tu donc bel esprit ?

Madeleine Béjart

Jean-Baptiste est poète !

Jean-Baptiste

L'aviez-vous oublié ? — Ne vous souvient-il plus Du Docteur sans pareil, qu'un matin je vous lus, Et que, pour le jouer, tous les trois nous apprîmes ? Eh bien, c'était de moi, cette farce et ces rimes !

François Bernier

Auteur, salut !

Jean-Baptiste

Enfin, dites-moi, mes amis, Si mon juge, charmé, tient ce qu'il m'a promis, Aurez-vous, répondez, une âme assez hardie Pour jouer fièrement, ici, ma comédie ?

Madeleine Béjart

Certes ! Comédienne ! Ô mon rêve adoré ! Oui, je serai princesse et je me coifferai D'un diadème !

François Bernier

Moi, Jean-Baptiste, je t'aime ! Comédien ! — Et plus de collège et de thème ! Jouer ! Et voyager !... Car nous voyagerons !

Jean-Baptiste

Dans tout cet univers... et dans ses environs !

Madeleine Béjart

Quel bonheur ! Je suis comme un oiseau hors de cage !

François Bernier

Alors, c'est dit : ce soir, ton homme nous engage ?

Jean-Baptiste

Si ma pièce lui plaît, et si nous lui plaisons, Ce soir, nous débutons, là !...

François Bernier

Devant nos maisons ? Mais, Jean-Baptiste, alors on va nous reconnaître !

Madeleine Béjart

Oui. Si ton papa met le nez à la fenêtre...

Jean-Baptiste

Nous reconnaître ?... Enfants ! — Ignorez-vous donc l'art De transformer avec la grimace, — et le fard, Ces traits sculptés et peints, là-haut, de main divine ? Mais sous une perruque, est-ce que l'on devine L'âge d'un front ridé d'abord par le charbon ? Un peu de barbe grise et me voilà barbon ! Mais l'habit, le regard, la voix, le pas, le geste Défont tout le travail de l'ouvrier céleste Et l'acteur en compose un type ressemblant Au modèle choisi. — Du rouge avec du blanc Me donnent un front d'âge ou le nez d'un ivrogne. Ce secret, je l'appris à l'hôtel de Bourgogne, Puis à l'hôtel d'Argent où grand-père, le soir, Me menait tout petit.

Madeleine Béjart

Je renais à l'espoir !

À Madeleine.

Jean-Baptiste

Tenez, instruisez-vous : me voici jeune, ingambe, Le poing aux reins, frisant ma moustache, la jambe Tendue, et je suis prêt, dans mon feu sans égal, À soupirer pour vous, ma reine, un madrigal.

François Bernier

Bravo !

Jean-Baptiste

Puis l'âge mûr m'ouvre ses rudes sphères ; Le souci d'une femme et le poids des affaires Contractent mon visage ; et, retenant des pleurs, J'ai l'oeil sur les galants et l'oreille aux voleurs.

Madeleine Béjart

Très bien !

D'une voix cassée.

Jean-Baptiste

Vient la vieillesse : et j'approche du terme ; Ma tête croule, hélas ! Le genou n'est plus ferme ; Et le vieux Jean-Baptiste arrive à pas pesants : Ah ! L'on n'a pas toujours ses jambes de quinze ans !

François Bernier

Parfait ! Je n'ai plus peur que l'on nous reconnaisse.

Jean-Baptiste

En avant !

Madeleine Béjart

Mais papa...

François Bernier

Mon Dieu ! Que la jeunesse Est peureuse !

Paraissent au fond de la scène le charlatan et Fritelin qui s'approchent de leur théâtre.

Jean-Baptiste

Ton père ? — Eh bien..., il sera fier Si dans les trois enfants que nous étions hier, Il voit, pleins d'une gloire à nulle autre seconde, Des héros applaudis par les maîtres du monde !

François Bernier

Jean-Baptiste, est-ce là ton homme ?

À ses amis.

Ils abordent le charlatan.

Jean-Baptiste

Oui, c'est bien lui. Qu'on me suive ! Il faut vaincre ou mourir aujourd'hui !

Scène 6

Un Charlatan, Jean-Baptiste, Fritelin, François Bernier, Madeleine Béjart

Un Charlatan

Ah ! C'est toi, mon enfant ?

Jean-Baptiste

Oui, maître, c'est moi-même, Fidèle au rendez-vous. — J'apporte mon poème. Et voici mes amis, Madeleine et François, Enhardis par l'accueil que de vous je reçois.

Fritelin

Salut, belle princesse, et vous, mes gentilshommes !

Un Charlatan

Tais-toi donc, Fritelin !

Fritelin

Oui, maître.

Un Charlatan

Et tu te nommes ?

Jean-Baptiste

Je m'appelle... Molière !

Fritelin

Ah ! Quel singulier nom !

À Fritelin.

Il déroule le manuscrit.

Un Charlatan

En effet. Connais-tu d'autre Molière ?

Fritelin

Non ? Je connais Rosimond, Floridor, la Rancune... Mais de Molière point. - et je n'éprouve aucune Ivresse en apprenant qu'il existe soudain !

François Bernier

Monsieur, épargnez-lui, s'il vous plaît, le dédain.

Jean-Baptiste

Molière est inconnu ? Je le rendrai célèbre...

Fritelin

Barbe d'aïeul ! Quel air ! - Vient-il des bords de l'Èbre, Ce jeune capitan qui ne plaisante point, Fronce son noir sourcil et nous montre le poing ?

Madeleine Béjart

C'est un Parisien !

Fritelin

Barbe d'aïeul ! Madame, Éteignez vos regards, ou sinon je rends l'âme...

Il se met à lire.

Un Charlatan

Tais-toi donc, Fritelin !... Laisse-moi parcourir Ce manuscrit.

Il amène les enfants sur le devant du théâtre, et s'adresse à Jean-Baptiste.

Fritelin

Oui maître. Ah çà, veux-tu mourir À la fleur de ton âge ? Ah ! Le nigaud superbe ! Va ! Retourne attraper les papillons dans l'herbe ! Il en est temps encor. - Quoi ? Pour un mot, pour rien, Pour la gloire ! Tu veux être comédien ? Ô déplorable goût ! Ô passion barbare ! Tu n'as donc pas pour toi d'amitié tendre et rare, Qu'à maltraiter ton corps tu puisses consentir ?

Jean-Baptiste

S'il faut souffrir, eh bien, je souffrirai !

Il se frappe l'abdomen.

Il se prend le nez, avec attendrissement.

Il s'essuie les yeux.

Fritelin

Martyr ! Mais regarde-moi donc : - Ceci (qui fut un ventre !) D'une éternelle faim, hélas ! N'est plus que l'antre ! Ceci - (qui fut ma joue !) et c'était rondelet, Maintenant, c'est un gouffre où se perd un soufflet ! Ceci - Qui fut un phare allumé sur ma trogne Et dont le feu, le soir, guidait le pauvre ivrogne, Qu'est-ce à présent, seigneur ? Un misérable nez Que ne reflètent plus les flacons étonnés ; Car l'abstinence a fait, loin de toute cantine, De ce coquelicot une pâle églantine... Voyez et frémissez ! - Ah ! Courez, jeunes gens, Retrouver vos papas, vos mamans, vos régents...

Jean-Baptiste

Nous sommes sans parents. Nous avons bon courage !

Fritelin

Songez-y, malheureux ! Lorsque l'hiver fait rage, Plus de galette chaude et plus de bons dodos, Mais le froid et la faim, et parfois, pour cadeaux, D'énormes coups de pied... à la base des hanches !

Jean-Baptiste

C'est égal ! Je veux vivre et mourir sur les planches.

Fritelin

Quelle vocation !

Un Charlatan

Molière, - en vérité, Ton Docteur sans pareil, non, n'est pas sans gaieté. C'est bien le canevas des farces d'Italie ; Mais un je ne sais quoi s'y mêle à la folie ; C'est un peu jeune, mais c'est vif autant que fin !

Fritelin

Monsieur est un génie ?

Un Charlatan

Eh ! Tais-toi, Fritelin ! Enfants, c'est entendu : vous êtes de ma troupe, Dès ce soir. Mais d'abord allons manger la soupe, Et choisir les habits de vos rôles. - Venez !

Fritelin

Il faut couper en cinq nos deux pauvres dîners !

Un Charlatan

J'ai, je crois, votre affaire au fond de mes cassettes.

Ils sortent tous.

Fritelin

Barbe d'aïeul ! Pour cinq il nous faut des recettes !

Scène 7

Jean Poquelin, Maître Béjart, Toinette

Jean Poquelin

Que m'apprenez-vous là, bon Dieu ! Maître Béjart ?

Maître Béjart

Ma fille a disparu, vous dis-je ; et son départ Doit être pour beaucoup le fait de Jean-Baptiste...

Jean Poquelin

Mon fils ! Vous vous trompez...

Maître Béjart

Non ! C'est la bonne piste : Votre fils toujours rôde autour de mon logis...

Jean Poquelin

Non ! C'est bien Madeleine, et pour vous j'en rougis, Qui l'entraîne toujours hors de la bonne route...

Maître Béjart

Sur ce que je vous dis, monsieur, je n'ai nul doute ; Aussi j'allais chez vous tout droit...

Jean Poquelin

Stupide erreur !

Maître Béjart

Monsieur le tapissier !

Jean Poquelin

Monsieur le procureur !

Maître Béjart

C'est un rapt ! Je défère aux tribunaux la cause !

Jean Poquelin

Mais je vous dis, - je suis bien certain de la chose, Que mon fils est au lit !

Maître Béjart

Quel mensonge grossier !

Jean Poquelin

Monsieur le procureur !

Entrée de Toinette, qui se lamente.

Maître Béjart

Monsieur le tapissier !

Toinette

Quel malheur ! Que vont dire et monsieur et madame !

Jean Poquelin

Hein.

Maître Béjart

Que dit celle-ci ? C'est Toinon, sur mon âme !

Toinette

Quelle affaire ! Où trouver monsieur ?

Suivi de Maître Béjart, Poquelin poursuit Toinette, qui ne voit pas son maître, et gémit de plus belle.

Jean Poquelin

Qu'entends-je là ?

Toinette

Sort cruel !

Jean Poquelin

Parle donc !

Toinette

Où courir ?

Jean Poquelin

Me voilà !

Toinette

Ah ! Monsieur !

Jean Poquelin

Parle !

Toinette

Hi !

Jean Poquelin

Mais parle donc, pendarde !

Toinette

Hi !

Jean Poquelin

J'enrage !

Toinette

Monsieur !... J'ai fait mauvaise garde : Jean-Baptiste est parti !

Maître Béjart

Là ! Ne l'ai-je pas dit ?

Jean Poquelin

C'est votre fille encor !

Maître Béjart

C'est votre fils maudit !

Jean Poquelin

Maître Béjart !

Maître Béjart

Monsieur Poquelin !

Toinette

Hi !

Scène 8

Monsieur Astringent, Jean Poquelin, Maître Béjart, Toinette, Tous

Il arrive au moment où les gourmades pleuvent, il les reçoit.

Monsieur Astringent

Corbaque ! Que vois-je ! Un magistrat décernant une claque Au nez d'un tapissier prêt à fondre sur lui ! Sur quelle herbe avez-vous mis le pied, ce jourd'hui ?

Jean Poquelin

Mon fils !

Maître Béjart

Ma fille !

Toinette

Hélas !

Monsieur Astringent

Quel concert effroyable !

Jean Poquelin

Jean-Baptiste est parti !

Maître Béjart

Madeleine est au diable !...

Il entre dans sa maison.

Monsieur Astringent

Une escapade ! Oh ! Oh ! - Mais alors mon filleul Doit en être. Un malheur n'arrive jamais seul ! Vite assurons-nous-en.

Tous

Que l'enfance est ingrate !

Monsieur Astringent

Parti ! - Les malheureux se sont ri d'Hippocrate ! Il faut les rattraper !

Jean Poquelin

Que chacun fouille un coin De Paris !

Maître Béjart

Ces fuyards ne peuvent être loin ! Courons !

Toinette

Faisons crier la fuite de nos mioches !

Jean Poquelin

À son de caisse !

Maître Béjart

À son de trompe !

Monsieur Astringent

À son de cloches ! Des badauds qui surviennent se heurtent contre les parents qui s'élancent à la recherche de leurs enfants.

Scène 9

Fritelin, Un Charlatan, François Bernier, Jean-Baptiste, Monsieur Astringent, Toinette, Jean Poquelin, Maître Béjart, Madeleine Béjart, Tous, Enfants

Fritelin et son Maître apparaissent sur le petit théâtre. Fritelin descend dans la foule et la fait ranger en cercle. Un joueur de viole et un joueur de rebec sonnent de leurs instruments.

Il remonte sur le théâtre et crie en se faisant un porte-voix de ses mains.

Fritelin

Place au grand Alastor dans Paris descendu ! Allons, quatre pelés suivis d'un seul tondu, En arrière ! En arrière, aimable populace ! Délégués des badauds de Paris, place, place ! Ha ! Ha ! Ha ! - C'est l'instant ! - Ha ! Ha ! Ha ! C'est ce soir Gentilshommes, bourgeois et manants, venez voir ! Ha ! Ha ! Ha ! -Prenez place ! Ouvrez l'oeil et l'oreille ! Mon maître, ici présent (c'est la grande merveille !) A composé pour vous un puissant élixir, Que le roi de Pologne avale par plaisir ; C'est une eau cordiale et qui vous rafistole Un homme à la minute ! Et coûte - une pistole ? Non, messieurs ! - une livre ? Encore moins ! - non ! Pour vous, Mais pour vous seulement, c'est seulement deux sous ! Ha ! Ha ! Ha ! C'est deux sous ! Et l'effet est immense !

Un Charlatan

Il distribue une claque et un coup de pied à Fritelin. Tais-toi donc, Fritelin ! - Que la farce commence. Le charlatan et Fritelin se rangent contre la tapisserie.

Paraissent François en habit de vieillard, Madeleine en costume d'ingénue.

Il s'adresse à Madeleine, qui se tient droite et raide.

Avec ennui.

À sa fille.

François Bernier

« Que la vie a d'amers et de subits reflux ! « Ma petite Isabelle ? Elle ne m'entend plus ! « Ma fille est sourde, hélas ! - Ah ! Le grand diable emporte « Ce Léandre qu'hier j'ai dû mettre à la porte ! « C'est lui, c'est ce muguet, ce galant animal « Qui nous cause aujourd'hui tout cet étrange mal. « Depuis hier, ma fille aimable et réjouie, « Est mourante, et de plus elle a perdu l'ouïe. « Mais va, petit bouchon, nous allons te guérir ; « Scapin, notre valet, est allé nous quérir « Un docteur sans pareil... Quel médecin !... Un homme, « Dit Scapin, qui vous sauve, et ne prend nulle somme ! « C'est bien lui qu'il nous faut ! Voici ce médecin...

Haut, à François.

Jean-Baptiste

« Vénus ! Viens protéger Léandre en son dessein. « Je veux, malgré ce père à notre amour rebelle, « Entretenir encor la charmante Isabelle ! « Monsieur.

François Bernier

Monsieur.

Jean-Baptiste

Monsieur.

François Bernier

Monsieur.

Jean-Baptiste

Que vous faut-il ? « Parlez. Mon maître est Scot, dit le Docteur Subtil. « Je puis répondre à tout. - Qui faut-il que je purge ?

François Bernier

« Contre un tel traitement, nul ici ne s'insurge. « Mais est-ce bien le cas ?...

Jean-Baptiste

Unique dans Paris, « Je ne prends pas d'argent, monsieur, et je guéris...

François Bernier

« L'excellent médecin !

Jean-Baptiste

Mais je veux qu'on me laisse « À ma façon, monsieur, tenir la mort en laisse...

François Bernier

« Je n'objecte plus rien.

Il chante en regardant Madeleine.

Il danse.

Jean-Baptiste

Voulez-vous un sonnet ? « J'en ai deux cents sur moi, tous pris sous mon bonnet. « Et puis j'ai de la voix, tenez. Oui, je vous aime, « Philis, et vous le dire est un plaisir extrême. « Je sais aussi danser ; J'adore les ballets ! « Et je sais faire encor des tours de gobelets. « En rhétorique enfin je vaincrais Aristote, « Demandez. Vous faut-il une belle litote ?

François Bernier

« Nous n'avons pas besoin de linottes chez nous ; « Le chat les mangerait.

Jean-Baptiste

Ô le pire des fous ! « Il prend pour un oiseau la soeur de l'Antiphrase !

François Bernier

« J'avais mal entendu.

Jean-Baptiste

Que la foudre l'écrase !

François Bernier

« Monsieur, ma fille est sourde !

Jean-Baptiste

Eh ! Je le sais fort bien ! « Car du père à l'enfant étroit est le lien, « Et Tel père, tel fils, non, n'est pas une bourde. « Vous ne m'entendez pas, donc votre fille est sourde !

François Bernier

« Oui, mais d'où vient cela ?

Jean-Baptiste

C'est qu'elle a le tympan, « Sub tegmine fagi, rétréci d'un empan !

François Bernier

« Et d'où cela vient-il !

Jean-Baptiste

Cela vient, que je sache, « De l'obscurcissement de sa trompe d'Eustache !

François Bernier

« Ah ! Très bien. - mais d'où vient cet obscurcissement « De sa trompe, monsieur !...

Jean-Baptiste

Savez-vous le flamand ?

François Bernier

« Non.

Jean-Baptiste

Le grec ?

François Bernier

Encor moins.

Jean-Baptiste

Le latin ?

François Bernier

Je l'ignore.

Jean-Baptiste

« Le syriaque ?

François Bernier

Peu.

Jean-Baptiste

Le chinois ?

François Bernier

Pas encore.

Jean-Baptiste

« Tant pis ! - Si vous saviez seulement le chinois, « Je vous dirais... mais non ! - Hippocrate et ses lois « Ont horreur du français...

François Bernier

C'est pourtant si commode.

La pantomime succède aux paroles sur le théâtre forain.

Jean-Baptiste

« Le français passera ; c'est affaire de mode. »

Il arrive tout essoufflé ; les dernières paroles de Jean-Baptiste ont frappé son oreille, et il s'écrie :

Avec accablement.

Monsieur Astringent

Hein ! Je crois qu'on se moque ici des médecins ? Quelle course !

Elle arrive à son tour hors d'haleine et dit :

Toinette

Ouf ! - La poule appelant ses poussins A moins que moi d'ennuis et se met moins en peine !

Jean Poquelin

Ouf ! Pas de Jean-Baptiste !

Sur les tréteaux, Jean-Baptiste parle bas à l'oreille de Madeleine. La foule rit. Maître Béjart, M. Poquelin, M. Astringent et Toinette écoutent distraitement ce qui se dit sur le théâtre du charlatan.

Maître Béjart

Ouf ! - Pas de Madeleine !

François Bernier

« Comment ! C'est parler bas qu'il faut avec les sourds ?

Jean-Baptiste

« Cicéron nous apprend en ses meilleurs discours « Que l'on risque, en criant, de leur blesser l'oreille.

François Bernier

« Je ne m'attendais pas à voir chose pareille.

Il parle tout bas à Madeleine.

Jean-Baptiste

« Permettez.

François Bernier

Que dit-il ?

Madeleine Béjart

Oui, Monsieur, j'ai compris.

François Bernier

« Elle entend ! - Voilà, certes, un médecin sans prix ! « Ma fille !

Madeleine Béjart

Avec monsieur je ne sens plus de crainte ; « Sa voix, d'une douceur particulièrement empreinte, « Me guérit. - Je suivrai, dès ce soir, le conseil « Qu'il m'a donné...

Nouvelle pantomime.

François Bernier

Tout bas ! Le docteur sans pareil ! »

Monsieur Astringent

Le sot père vraiment !

Jean Poquelin

Fi ! La fille effrontée !

La foule rit.

Maître Béjart

À rire des parents que la foule est portée ! Triste temps ! Tristes moeurs !

Pendant que François tourne la tête, Jean-Baptiste baise la main de Madeleine. – Il est découvert.

Toinette

Monsieur, dans leur fureur Ces histrions riraient, je crois, d'un procureur !

Il pousse rudement Jean-Baptiste, dont le chapeau et la perruque tombent, et il s'aperçoit qu'il est dupé.

François Bernier

« Vous prenez d'Isabelle un soin un peu trop tendre, « Monsieur le médecin. Arrière ! C'est Léandre ! »

Toinette

Eh ! Mais, c'est Jean-Baptiste !

Maître Béjart

Ô honte ! J'aperçois Madeleine, je pense !...

Monsieur Astringent

Alors, voilà François !

Tous

Misérables !

sur le théâtre

Enfants

Pincés !

Madeleine Béjart

Voici tous nos papas !

Jean Poquelin

À bas de ce tréteau, fils effroyable ! À bas !

Jean-Baptiste

C'était l'amour de l'art !

Jean Poquelin

Vous en saurez l'arcane !...

Monsieur Astringent

À coups de poing !

Maître Béjart

À coups de fouet !

Jean Poquelin

À coups de canne !

Un Charlatan

Pardonnez-leur, messieurs !

Toinette

Messieurs ! Grâce pour eux !

Jean Poquelin

Jean-Baptiste, un bouffon ! Le petit malheureux !

Gravement.

Fritelin

Ha ! Ha ! Ha ! Pardonnons, puisque la chose est faite ! Ah ! Tenez ! Je ne viens pas faire le prophète, Car l'avenir pourrait me donner sur les doigts ; Mais j'ai vécu beaucoup, messieurs, et je vous dois L'avis d'un philosophe expert en la matière : Ces enfants, - et surtout ce petit-là, Molière...

Il se voile la face.

Jean Poquelin

Molière ! Il a changé de nom ! Ô mes aïeux !

Fritelin

Ces enfants ont, tous trois, un goût bien curieux Pour le théâtre...

Jean Poquelin

Infâme !

Fritelin

Et votre fils, j'espère...

Jean Poquelin

Il sera tapissier, comme monsieur son père !

Fritelin

Qui sait ? D'ailleurs ici sa figure avertit Que, s'il mord au métier, - c'est bien sans appétit.

Il fait le geste de bâtonner quelqu'un.

Jean Poquelin

L'appétit lui viendra ! C'est moi qui vous l'assure, Et j'y tiendrai la main.

Montrant Béjart.

Fritelin

Oh ! Méthode peu sûre ! Mais, voyons, ne peut-il, voire en notre métier, Porter haut votre nom, dont il est l'héritier, Et même lui donner une gloire nouvelle ? Songez-y : ce talent, qu'au théâtre il révèle, Peut lui faire défaut, un outil à la main, Dans le vieil atelier où vous voulez, demain, Qu'il oublie à jamais ce que son âme rêve ! Ah ! Sans la détourner, vous tarirez la sève Qui peut-être, au soleil, libre, aurait pour produits De magnifiques fleurs et de superbes fruits. Poquelin fait signe qu'il n'en croit pas un mot. Monsieur ne me croit pas ? Je suis un imbécile ? D'accord ! N'assemblons pas pour cela de concile. Mais prenons un bourgeois, un être à gros bon sens, Un sot : mon maître, ou bien Monsieur, et je consens À ne boire jamais que de l'eau cordiale, S'il ne déclare point, d'une voix doctorale : Du ton d'un bourgeois qui croit rendre un oracle. Qu'il vaut mieux quelquefois être encore, après tout, Un illustre écrivain... qu'un tapissier sans goût.

Jean Poquelin

C'est bon. - À la maison, que le diable t'écoute !

Maître Béjart

Marchons, mademoiselle !

Monsieur Astringent

Allons, François, en route !

Jean-Baptiste

Madeleine, François, ne perdons pas espoir !

Un Charlatan

Adieu, mes chers enfants.

Fritelin

Adieu ? - Non : au revoir !

Il saute au coup de Fritelin. Madeleine et François viennent le rejoindre.

Jean-Baptiste

Oh ! Merci pour ce mot ! Oui, ton expérience Et ma jeunesse ardente ont la même croyance ; Oui, nous nous reverrons avant peu, Fritelin ! D'un violent amour, vois-tu, mon coeur est plein, Dont le seul but est l'art et dont l'art seul est cause ! Ami, crois-moi, je sens que j'ai là quelque chose, Oui, qu'il ne doit pas être inutile ou mauvais Que le monde connaisse un jour !... Eh bien ! Je vais, Dès demain, et quittant la route régulière, L'aller trouver, ce monde !

Fritelin

À bientôt donc, Molière !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.