Monologue · 1887

Le magister

d’Ernest d' Hervilly

Représentation
≈ 24 min
Distribution
3 hommes
Répliques
110
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 34 ≈ 14 min 3
Georges Pinel H 54 ≈ 8 min 4
Jean Poquelin H 22 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Magister
Molière absent
Georges Pinel
Jean Poquelin absentabsent
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Le Magister

Scène 1

Georges Pinel, Jean Poquelin

Il sert vivement un verre et une bouteille qu'il tenait à la main.

Georges Pinel

Maître Jean Poquelin ! - Eh ! Quel bon vent l'amène ?

Jean Poquelin

Maître Georges Pinel !...

Il montre une férule.

Georges Pinel

Çà, prenez donc la peine De vous seoir. - Ce fauteuil, - que vous m'avez vendu, (Siège excellent d'ailleurs !) à vos flancs est tout dû ! Qu'est-ce ? Que voulez-vous ? - Ou je fais un vain rêve, Ou vous m'allez donner quelque nouvel élève ? Tout à votre service en ce cas. - Me voici Prêt à lui révéler la science. Et ceci...

Jean Poquelin

Maître Georges Pinel...

Georges Pinel

Nous en ferons un homme ! Parlant grec comme à Sparte, et latin comme à Rome, Et qui fera, corbleu, sans aide son chemin ! D'abord, je veux qu'il ait une très belle main. Car je suis avant tout un maître d'écriture...

Jean Poquelin

Maître Georges Pinel...

Georges Pinel

Ah ! L'heureuse aventure ! Que je suis satisfait de vous voir bien portant ! Jean- Baptiste va bien ?... Vous en êtes content ? Allons, tant mieux !... Parfait ! Charmant fils ! Heureux père ! Diablezot ! - Comme ils font à tous les deux la paire ! Ce cher petit garçon !... C'était mon préféré...

Jean Poquelin

Maître Georges Pinel, je suis désespéré. Oui, j'ai perdu mon fils !

Georges Pinel

Perdu ! Vous voulez rire ! Mais il vivait hier ? - Même il a su m'écrire Qu'il viendrait, ce jourd'hui, me visiter chez moi. Ah ! Par exemple, non, je ne sais pas pourquoi Il a besoin de voir son ancien pédagogue...

Jean Poquelin

D'un beau commencement détestable épilogue ! Je vous dis que mon fils est perdu ! - Votre ancien Élève...

Georges Pinel

Qu'est-ce donc ?

Jean Poquelin

Il est comédien !

Georges Pinel

Comédien !

Jean Poquelin

Hélas !

Georges Pinel

On se fait un fantôme D'un rien, souvent. Voyons...

Jean Poquelin

Non, non, au jeu de Paume Des métayers, là-bas, au faubourg Saint-Germain, Sur « l'Illustre-Théâtre », - il débute demain !

Georges Pinel

Jean-Baptiste ?

Jean Poquelin

Hélas ! Oui... près la porte de Nesles, Sur d'infâmes tréteaux !

Georges Pinel

Planches peu solennelles, En effet ! - Mais pourquoi, grand Dieu ? Par quel hasard ?

Jean Poquelin

Pourquoi ? Pour suivre, hélas ! Madeleine Béjard ! Une histrionne !!...

Georges Pinel

Oh ! Oh ! La chose est singulière !

Jean Poquelin

Il a quitté mon nom pour celui de... Molière !

Georges Pinel

Diablezot !

Jean Poquelin

Plaignez-moi, maître Georges Pinel ! Il a fui pour jamais le logis paternel !

Georges Pinel

Diantre !

Jean Poquelin

Hélas ! J'ai tout fait pour ramener le drôle ; Soins superflus ! Parents, amis, à tour de rôle, Ont essayé de lui faire entendre raison : En vain ! Il ne veut pas rentrer à la maison.

Georges Pinel

Voyez-vous !...

Jean Poquelin

Je n'ai plus qu'en vous seul d'espérance. Vous êtes magister, et, dans cette occurrence, Vous seul saurez trouver, pour le toucher, le point Faible chez lui, le mot qu'on ne rétorque point, L'argument qui peut vaincre un esprit indocile. Cette besogne-là doit vous être facile ? Donc, je viens vous prier de m'aider aujourd'hui À semondre mon fils afin qu'il rentre chez lui. À peine il a vingt ans ! Il vous aime, et peut-être, Et sans doute, il aura du respect pour son maître...

Il lui ouvre une porte.

Maître Poquelin entre dans un cabinet.

Georges Pinel

Oui, vous avez raison, maître Jean Poquelin, De penser que je puis me montrer plus malin Que vos amis et que... vous-même, en cette affaire : L'homme disert en moi, c'est l'homme qu'on préfère... Je saurai lui parler de la bonne façon ; Je le ramènerai chez vous, petit garçon Comme devant. - Allez, c'est une chose faite ! Vous allez assister, de près, à sa défaite... On vient ?... C'est lui sans doute. Allons, entrez ici. Je vous rappellerai quand j'aurai réussi À vous le relancer sur son ancienne piste...

Scène 2

Molière, Georges Pinel

Molière

Maître Pinel, bonjour.

Avec ironie et saluant bas.

Georges Pinel

Ah ! Bonjour, Jean-Baptiste... Seigneur comédien... entrez donc...

Molière

Vous savez ?...

Georges Pinel

Oui, monseigneur, je sais tout ce que vous rêvez... Et tout ce qui vous pend au nez en fin de compte... Une mort misérable après des jours de honte !...

Il tourne les talons.

Molière

Très bien, maître Pinel !... Je vous donne un bonsoir... Adieu !...

Georges Pinel

Par Jupiter !... Venez donc vous asseoir Et m'écouter, Monsieur...

Molière

Non pas de sermon, maître. Sur ce point-là je suis sourd autant qu'on peut l'être ; Je serai, malgré tout et tous, comédien, Et cent mille discours ici ne feront rien...

Georges Pinel

Comédien ! - Corbleu, l'enviable carrière ! Mais, fou, regarde donc un instant en arrière ! Pense à ce que, là-bas, tu laisses pour jamais. Vois la maison honnête et riante où tu mets Le déshonneur plus rude encore que la peine ; Où tu romps méchamment l'antique et forte chaîne Faite par le travail et par la probité Dont chacun des tiens fut un anneau respecté ! Vois, dans cette maison, le soir, ta place vide Qu'un vieux père au front pâle où se creuse la ride Contemple avec des yeux que les pleurs ont brûlés. Vois tes frères, ta soeur, ces doux inconsolés, Regarder à leur tour d'un oeil timide et triste Le siège abandonné par l'ingrat Jean-Baptiste... Où sera-t-il alors, ce vagabond sans coeur ? Il sera, tout meurtri par le destin moqueur, Au revers d'un fossé, mourant de faim sans doute !...

Sérieusement.

Molière

Bah ! - J'ai peu d'appétit. - Non, Je suivrai la route Que je me suis tracée, et d'un coeur sans effroi !

Georges Pinel

Tapissier, et valet de la Chambre du Roi ! Comme ton père, et riche ! Et bourgeois de la ville ! Salué d'un chacun d'une façon civile ! Tel est le sort heureux qui t'attend si tu veux Renoncer à l'objet de tes absurdes voeux !... Allons c'est entendu... C'est une folie ? La tempête est passée, et voici l'embellie.

Molière

Le dessein que j'ai pris nul ne le changera : Comédien veux être ; advienne que pourra ! Mais que parliez-vous donc de déshonneur, mon maître ? Quel que soit son métier, l'homme ne peut-il être Ferme et droit dans le bien, s'il le veut ? Et pourquoi N'aurait-il pas, - fût-il un acteur comme moi, Si dans le bon chemin son pas n'a rien d'oblique, Le même droit que tous à l'estime publique ? Non ! Les honnêtes gens, en tous lieux, vont de pair. Soc de charrue ou bien lame d'épée, un fer Pur et de bonne trempe a partout son mérite. L'honneur n'est pas un bien qu'en naissant on hérite. On l'acquiert, on le gagne à force de vertu ; Seul on est l'artisan de son honneur, vois-tu. Mais le talent, ami, ne gâte pas la chose. En entrant au théâtre enfin je me propose De marcher le front haut, fidèle à l'équité, Serviteur du beau seul et de la vérité. Au théâtre on en sait qui furent l'honneur même ! Vous m'apprîtes jadis comment Aristodème Fixa longtemps des Grecs les changeantes humeurs ; Cet acteur excellent et d'excellentes moeurs Étant trouvé par tous aux grands rôles idoine Devint ambassadeur de Grèce en Macédoine. Bien d'autres, - dont les noms ne sont point superflus, Ésope, Roscius, Théodore, Polus, Furent très estimés des gens de leur époque. Leur science, leur art, dont le nom seul vous choque, Étaient fort enviés par leurs contemporains, Philosophes, héros, voire des souverains ; Et votre Cicéron lui-même, votre idole, Réglait sur Roscius son geste et sa parole, Et de plus le traitait et de maître et d'ami. Eh bien ! Je veux aussi, moi, figurer parmi Ces braves gens de coeur dont s'honore la scène Et le monde ! Est-ce donc ambition malsaine ? Je ne suis qu'un enfant, soit, et présomptueux, Sans talent encor, soit ; mais fier et vertueux, Résolu de bien faire en toute circonstance Tout en vouant à l'art mon entière existence. Oui, c'est la gloire, ami, que je veux obtenir ; Mais, si ce rameau d'or je ne puis le tenir Dans mes mains en mourant, oh ! Va ! Du moins mon âme S'envolera sans tache et pure de tout blâme ! Je veux qu'on dise, après la chute du rideau : Molière ? Transiit benefaciendo.

Georges Pinel

La gloire ? - Est-ce la gloire, enfant, que ces nasardes, Que ces coups de bâton ou de pied ?...

Molière

Tu hasardes, En ce moment, des mots du vulgaire chéris ! La gloire d'un acteur de son bel art épris C'est de ne faire qu'un avec son rôle en somme ; C'est de prendre des mots et d'en créer un homme, Fût-ce un valet, - qui soit criant de vérité. Donc le coup de bâton par l'acteur supporté Avec génie et grâce est digne de louange ; Ce sont là jeux de scène, et sot est qui les range Parmi les faits réels dont se ternit l'honneur. Réserve ton dédain, mon cher, pour cet acteur Titré qui devant rien de honteux ne recule, Pour ce marquis de cour, histrion ridicule, Qu'on voit, le poing aux reins et le regard vainqueur, Recevoir en riant des coups de pied au coeur. Réserve ton mépris surtout pour l'hypocrite, Comédien infâme, et dont nul ne s'irrite En ce monde où chacun masque sa lâcheté Sous le nom de bel air et de civilité, Où rien n'est plus haï qu'une mâle franchise. Il faudra que quelqu'un pourtant vous brutalise En vous criant tout net vos vérités un jour, Faux amis, faux dévots, coquette au faux amour, Menteurs masqués et fats dont l'âme est basse et louche ! Oui, quelqu'un le dira, l'écoeurement farouche, Que l'honnête homme en soi sent parfois bouillonner, En vous voyant autour de lui tourbillonner, Coquins polis, charmants, la beauté sur la joue, L'habit pailleté d'or, le coeur taché de boue ! Ah ! Celui-là sera plein d'intrépidité ! Ce n'est pas sans péril qu'on te sert, Vérité, Et qu'on t'éveille enfin, Conscience assoupie. Oui, sa vertu sera de la misanthropie Et contre elle ameutés, hurleront tour à tour * Le Temple et le Palais, et la Ville et la Cour.

Georges Pinel

Comme il fronde la Cour ! Ô jeunesse hardie !

Molière

D'ailleurs, je suis porté, moi, vers la tragédie...

Georges Pinel

Toi !

Molière

Moi ! J'ai mon projet. - ou je me trompe fort, Ou, grâce à mes travaux, devant que je sois mort, Je ferai, je le crois, un bon auteur tragique.

Georges Pinel

Diablezot ! Un auteur ! Un acteur ! Ô magique Changement ! En dix ans à peine ! J'ai rêvé ! Un poète est éclos de l'oeuf que j'ai couvé !

Molière

Poète, tu l'as dit. - Et la première ride Me viendra que j'aurai fini ma Thébaïde Depuis longtemps !

Georges Pinel

Ah bah ! - C'est une farce ?

Molière

Oh ! Non. C'est une tragédie, et j'en veux du renom. Je ne dédaigne pas, je trouve fier et haute, La gloire que jadis, dans le comique, Plaute, Térence, Aristophane ont acquise.

Georges Pinel

Ah bien !

Molière

Mais La gloire que j'envie, et dont je me promets De tenter la conquête, est celle d'Euripide, D'Eschyle et de Sophocle !... Aussi ma Thébaïde A-t-elle tous mes soins ; et ce modeste enfant Suivra de loin, qui sait ? Corneille triomphant !

Georges Pinel

En attendant, mon cher ?

Molière

En attendant, mon maître À l'Illustre-Théâtre, où je viens de me mettre, Accommodant au goût du spectateur français Les auteurs étrangers, nous jouons des essais Qu'inspire la gaieté d'Espagne et d'Italie. Oui, nous nous enivrons du rire de Thalie ! Oh ! Le joyeux métier que le nôtre !

Georges Pinel

Joyeux ?

Molière

Eh ! Qui serait morose aux rayons des grands yeux Si tendres, bleus et noirs ?...

Georges Pinel

Oui, je comprends de reste : Madeleine Béjard ! Une femme funeste !

Molière

Madeleine ! Funeste ! Ô blasphème infernal ! Alors, appelle aussi funeste le fanal Qui guide le pilote errant dans la tempête Vers le port souriant où la vie est en fête ! Madeleine est ma joie et ma force et mon but ! L'espoir, c'est dans ses yeux que mon âme le but ! C'est elle qui l'a faite invincible et ravie ! L'amour de Madeleine, à présent c'est ma vie ! Ah ! Condé qui vainquit, l'autre jour, à Rocroi, Ne peut être plus fier ou plus heureux que moi ! Oui, je l'adore ! - Mais de loin ; - L'humble Molière, Ébloui par l'éclat de cette étoile altière, Rêve, les yeux fixés sur elle ; rêve vain, Sans doute, rêve fou ! - Mais quel rêve divin ! Oh ! Comme l'avenir auprès de ce doux ange M'apparaît tout fleuri d'un bonheur sans mélange ! Madeleine !... Ma femme !... Ô sort délicieux ! Ne souris pas ! - Son coeur n'est point capricieux. Va, ne crains pas pour moi quelque triste aventure. Non ! C'est une fidèle et noble créature ! Tu verras si j'ai tort de l'aimer, mon ami, Quand tu la connaîtras, quand tu seras parmi Les joyeux compagnons de l'Illustre-Théâtre...

Georges Pinel

Hein ! - Que dis-tu ! Qui moi ? Moi ? Que je couvre de plâtre Mon visage et devienne à mon tour bateleur ! Moi ! Pinel ! Magister !

Molière

On connaît ta valeur, Ta science étendue et ta faconde habile, C'est justement pourquoi...

Georges Pinel

Reste froide, ma bile ! Voyons, mon cher enfant, tu te moques...

Molière

Non pas ! On compte absolument sur ton concours, là-bas.

Georges Pinel

Tu veux !... Mais malheureux ! Mais c'est de la démence Après ce que j'ai dit... Quoi ! Que je recommence Ma vie et me transforme en bohémien errant ? Ton métier, eh bien, soit ! N'est pas déshonorant, Et peut-être, jadis, ma fougueuse nature Avait-elle, elle aussi, le goût de l'aventure Et de la gloire, mais à quarante ans passés, On a d'autres désirs. - Ainsi, mon cher, assez. Je vis de bonne soupe et non de belle gloire, Et - Pourquoi le cacher ? - Mon plaisir est de boire (Avec discrétion et quand je me sens las) Le jus de ces grains noirs que soutient l'échalas Lorsque la vigne, - À l'heure où septembre s'achève, Semble avoir un peu trop pris de sa propre sève... Ah ! La jeunesse peut parler d'un autre ton ! Mais à mon âge, foin des poulets de cartons, Des jambons en bois peint et des superbes fioles D'où les vins généreux ne coulent qu'en paroles ! Pauvres comédiens ! Quand arrive le soir, Soupez-vous seulement d'eau claire et de pain noir ? Rarement, n'est-ce pas ? J'en appelle à toi-même : Là, de quoi dînes-tu ?

Molière

Mais de ce que Dieu sème Pour les oiseaux et pour les faiseurs de sonnets.

Georges Pinel

Allons donc ! - À vingt ans, certes, je reconnais Que ce sont là festins dont le coeur se contente ; Mais la gloire, l'amour, eh ! Cela ne sustente Que médiocrement un ventre à cheveux gris !

Molière

On aurait des repas pour vous d'un autre prix, Si jamais vous veniez vous joindre à notre troupe. Elle n'est pas toujours en bois doré, la coupe Où nous buvons ! Le vin qu'on y met, rouge et vif, Non, ce n'est pas toujours un liquide fictif.

Georges Pinel

Ah ! Vous videz parfois...

Molière

Des bouteilles réelles ! Souvent ! Et les pâtés qu'on éventre près d'elles Sont authentiques.

Georges Pinel

Bah !

Molière

Tel est notre destin ! Tenez, - C'était hier, - On partit le matin, Libres et sans soucis...

Georges Pinel

Ah ! Loin de moi ces rêves ! Ah ! M'en aller, au frais, et fuyant mes élèves, Boire modestement un petit coup de vin...

Molière

Sous des arbres touffus ?...

Georges Pinel

Ah ! Ce serait divin !

Molière

Donc nous étions partis, en emportant nos rôles, Pour certain cabaret de Meudon, sous des saules, Dont le chaume étoilé d'iris en fleur sourit, De loin au batelier...

Georges Pinel

Que ce toit a d'esprit !

Molière

Nous suivions dans les prés le bord de la rivière ; Le brouillard matinal, où riait la lumière, S'évaporait, laissant tomber sur les rameaux Des perles et rubis comme en ont les émaux, Ce qui charmait les yeux de nos belles compagnes. Nous récitions des vers au milieu des campagnes, En taillant des bâtons avec nos vieux couteaux. Cependant l'horizon étageait ses coteaux Verdoyants, d'où venait cette odeur âpre et fraîche Dont le Parisien que sa ville dessèche Se grise tout d'abord en rêvant que plus tard Surgiront le vin clair et l'omelette au lard. On riait. On chantait. Sur les herbes des rives Courait, en les moirant, le reflet des eaux vives...

Georges Pinel

Ah ! Poète !... Le pur et ravissant tableau ! Ton paysage exquis me fait presque aimer l'eau.

Molière

On chantait. On riait. Rien d'ailleurs dans les poches ! Mais, bercés dans le cuir de diverses sacoches, Quelques flacons, remplis d'excellent jurançon, Mêlaient à nos refrains leur gentille chanson...

Georges Pinel

Tais-toi ! Tais-toi, serpent ! Ou rends-moi ma jeunesse !

Molière

Un jambon de Gascogne et des pains de Gonesse Chargeaient les dos... émus de Beys et de Clairin. Catherine Bourgeois portait le sel marin Que nous livre à des prix effrayants la gabelle... Puis venait Madeleine... Ah ! Dieu ! Qu'elle était belle ! Puis venait, blanche et fine et droite comme un lys, Un pâté sous le bras, la blonde Des Urlis ; Nicolas Bonenfant, qui ne fut jamais pingre, Accompagnait, de près, Catherine Malingre, Une longe de veau de Rivière à la main ; Puis, s'avançaient encore, émaillant le chemin, Geneviève et Joseph Béjard, graves et dignes, Et ceux-ci - Saluez ! - portaient le jus des vignes ! Et moi qui les suivais, regardant les oiseaux Qui se parlaient d'amour aux pointes des roseaux, Et j'avais dans les mains, pensive arrière-garde, Le vinaigre rosat, le poivre et la moutarde !

Georges Pinel

Ô délices ! Tais-toi !

Molière

Voici le cabaret...

Georges Pinel

Ah ! Je le vois d'ici ! - Tais-toi ! Point de portrait ! Non ! Grâce ! Je me meurs de soif rien qu'à t'entendre.

Négligemment.

Molière

Que te dirai-je, ami ? Le jambon était tendre Et le vin fut trouvé digne de Rabelais ; Tandis que son velours caressait nos palais Lentement, fréquemment, en pieuse rasade, Pinel se passe la langue sur la lèvre. Nous pensions à trouver un nouveau camarade Qui daignât partager nos glorieux travaux, (Vin compris) et reçût avec nous des bravos. Il nous manque un Docteur, enfin, celui qu'on nomme En scène le Pédant... - Et tu serais cet homme, Toi, si tu le voulais, et parfait, c'est certain ! Ton éloquence est grande et tu sais du latin.

Georges Pinel

C'est vrai.

Molière

Tu meurs d'ennui dans ta classe poudreuse, Attaché par la patte, - et c'est viande creuse Ce que met sous ta dent le métier d'écrivain.

Georges Pinel

C'est encor vrai.

Molière

Voyons, sans te montrer trop vain, Tu peux dire : je vaux mieux que cela ! - Mon maître, Jette-moi la férule au diable ! Et viens paraître Sur un théâtre illustre où tes talents cachés, Qu'en pure perte ici je trouve desséchés, Éclateront au jour, applaudis de la foule ! Ta vie en ce trou noir absurdement s'écoule ! Rien de vivifiant, et jamais un plaisir ! L'occasion est bonne, allons, viens la saisir !

Georges Pinel

Au fait et pourquoi pas ?

Molière

Ah ! Peut-être... ton âge ?...

Jean Poquelin sort du cabinet.

Georges Pinel

Mon âge ? Eh ! Que dis-tu ? Mais je fais bon ménage Avec mes quarante ans... à peine... et j'ai bon oeil. Mon âge ! - Je n'ai pas commandé mon cercueil ! Mon âge ! Tu verras si j'ai la jambe sûre ! Je serai le Pédant, tudieu ! Par la fressure D'Aristote ! - Partons !

Scène 3

Jean Poquelin, Georges Pinel, Molière

Jean Poquelin

Cordieu, Maître Pinel ! Ah çà ! Votre sermon est-il donc éternel ? Ou bien m'oubliez-vous dans cette affreuse salle Dont les chats et les rats ont fait une Pharsale ? Par la corbleu, j'enrage ! - Ah ! N'était mon métier, Oui, j'eusse là-dedans tout brisé sans quartier ! Mais, tapissier, je dois le respect aux demeures... Est-ce fini, voyons - J'attends depuis trois heures !

Georges Pinel

Oh ! - Je n'y pensais plus !

Jean Poquelin

Êtes-vous endormi ? Corbleu ! Répondez-moi !

Georges Pinel

Ma foi, mon bon ami...

Molière

Mon père !

À Pinel.

Jean Poquelin

Non, monsieur ! À moins que ce digne homme Ne vous ait converti, - Je vous regarde comme Un étranger... Allez avec vos baladins ! Eh bien, Maître Pinel ?

Georges Pinel

Criblez-moi de dédains, Maître Jean Poquelin ; j'en suis tout à fait digne.

Jean Poquelin

Comment ? Que dites-vous ?

Georges Pinel

Monsieur, demain je signe Un long engagement avec votre fils.

Jean Poquelin

Quoi ! Vous vous faites acteur !

Georges Pinel

Oui, monsieur, dans l'emploi Du Pédant.

Jean Poquelin

Ah ! Vieux fou !

Georges Pinel

Monsieur !

Jean Poquelin

C'est effroyable !

Molière

Mon père ! Un mot ! Pardon !

Georges Pinel

Monsieur !

Sortie furieuse de Poquelin.

Jean Poquelin

Allez au diable !

Scène 4

Georges Pinel, Molière

À Molière.

Georges Pinel

Cet homme assurément n'aime pas les beaux-arts. Bah ! Vive le théâtre et ses joyeux hasards ! Mais te voilà maudit comme le jeune Oreste ?

Molière

Va, contre cet arrêt déjà mon coeur proteste. Il m'aime : avec le temps je serai pardonné. Oui, mon père, et le nom que je me suis donné, Je le jure, toujours frappera ton oreille Honnêtement, orné d'une estime pareille À celle qu'à ton nom chacun accorde. Enfin Je veux que ce vieux nom respecté, Poquelin, C'est mon ambition et je te la révèle, Doive au nom de Molière une gloire nouvelle !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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