Vaudeville · 1904

Le seul bandit du village

de Tristan Bernard

Représentation
≈ 20 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
90
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Arsène H 28 ≈ 9 min 4
La Baronne F 18 ≈ 4 min 4
Bonne N 19 ≈ 3 min 2
Le Gentleman Farmer H 6 ≈ 2 min 1
Le Commissaire H 8 ≈ 1 min 1
Le Baron H 11 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Seul Bandit du Village
Arsène absent
La Baronne absent
Bonne absentabsentabsent
Le Gentleman Farmer absentabsentabsentabsent
Le Commissaire absentabsentabsentabsent
Le Baron absentabsentabsentabsent
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Le Seul Bandit du Village

Scène 1

Arsène, Bonne

La bonne entre, en précédant Arsène, un bougeoir à la main.

Arsène

Vous êtes sûre que personne nous a vus ?

Elle sort.

Bonne

Mais non, mais non. Attendez-moi quelques instants. Je remonte tout de suite. Je vais voir au bas de l'escalier si j'ai bien refermé la porte de service.

S'asseyant sur le fauteuil, et consultant un petit calepin.

Il s'assoit.

On entend du bruit. Arsène se lève précipitamment. Entre la bonne.

Arsène

...Y a rien d'aussi ennuyant que de s'introduire pour voler chez des gens qu'on ne connaît pas... Et puis, c'est bête, c'est maladroit... On ne devrait jamais voler que chez des gens qu'on connaît... Il faut voler là où qu'on a coutume de fréquenter, et là où votre présence n'a rien d'extraordinaire. Quand on voit un mal vêtu comme moi dans une aussi belle chambre, on pense tout de suite que sa place n'est pas ici... Mais quoi ? Je me dis toujours ces choses-là quand c'est trop tard pour refuser... Quand on me propose une affaire, je ne réfléchis pas. Je vois l'occasion, je dis : faut pas la manquer, et je marche... C'est que la saison est tellement dure ! Quand je pense à ce que j'ai volé depuis un mois : quatre... cinq... six... poules... et une brouette cassée. Ma plus belle affaire a été le porte-monnaie d'une dame, où il n'y avait qu'une pièce de quarante sous sans couronne et un bout de taffetas gommé. Le mois dernier avait été meilleur, à cause de l'incendie de l'épicerie : j'ai sauvé une caisse de chocolat... Sans parler d'un vieux monsieur que j'ai retiré des flammes à mon second voyage. Ce qui m'a fait une petite prime de quinze francs. Il fait bon dans ce fauteuil. Si j'avais un fauteuil comme ça, et du pain et du fromage à discrétion, j'en connais un qui se retirerait des affaires.

Bonne

Voilà. Pas de danger. Madame ne sera guère ici avant une demi-heure. Elle est allée reconduire Monsieur jusqu'au tournant du parc.

Arsène

Il part à Paris, votre monsieur ?

Bonne

Mais oui. C'est pour ça qu'il fallait profiter de cette nuit-là. C'est la première nuit qu'il s'absente. Depuis son mariage, il n'a pas découché.

Arsène

C'est un vieux monsieur ?

Bonne

Et quinteux ! Et grognon ! Ah ! Le sale bonhomme !

Arsène

Expliquez-moi ce qu'il y a à faire.

Bonne

Ça n'est pas sorcier. Vous allez vous installer dans ce cabinet à robes, et vous attendrez que madame soit couchée. Quand vous jugerez qu'elle dormira, vous sortirez à pas de loup et vous lui prendrez ses ciels qu'elle pose toujours sur ce petit guéridon. Puis, vous irez à cette porte qu'elle aura fermée, vous l'ouvrirez doucement, et vous me donnerez les clefs. Je serai dans le couloir. Je n'aurai plus qu'à descendre au salon où j'ouvrirai le coffre-fort. Je prendrai les papiers que veut avoir Monsieur Niquedan, celui qui se présente contre notre monsieur à la députation. Je les lui porterai dès ce soir. Je toucherai la somme et je vous remettrai trois cents francs. On m'a donné mon compte ici, il y a deux jours. Je ne suis pas fâchée de leur jouer ce petit tour-là.

Arsène

Mais pourquoi est-ce que vous n'avez pas pris ces clefs vous-même ?

Bonne

Parce que Madame s'enferme toujours le soir, après m'avoir renvoyée.

Arsène

Enfin !... C'est bien compliqué tout ça ! Il faut que je vous prévienne d'une chose. Si votre Madame se réveille, je ne lui toucherai pas un cheveu. Je n'ai apporté ni instrument contondant, ni aucune arme à feu. En fait d'armes, je n'ai même pas un cure-dent sur moi.

Bonne

Elle ne se réveillera pas, soyez tranquille.

Arsène

Moi, vous savez, donner des coups de lingue, c'est pas ma spécialité. Une fois, je me suis évanoui dans un château pour avoir tué un traversin.

Bonne

Un traversin ?

Arsène

Oui, c'était chez un garde. J'étais venu la nuit, j'avais forcé la porte. Je m'étais rué sur le lit... Seulement mon garde n'avait pas couché là. Je me suis aperçu le matin que j'avais tapé dans un lit vide...

Bonne

Mais il ne s'agit pas de toucher à Madame. Elle a toujours été gentille pour moi, elle. C'est une brave dame tout à fait, et il faut vraiment que ça soye mon intérêt, pour que j'y fasse du tort.

Arsène

C'est donc bien entendu que, si elle se met à crier, je m'excuse. Je veux bien voler ce que vous voudrez, à part ça. Y a-t-il ici quéque bibelot qui vous fasse plaisir ? Je ne sais pas, moi : voyez ce qui peut faire votre affaire. Parce que, dame, une fois que je serai sorti, je ne rentrerai pas... Tout de même, j'aimerais mieux être ailleurs, qu'ici... Ah ! Marguerite ! Pourquoi est-ce que vous m'avez choisi ?

Bonne

Je ne m'appelle pas Marguerite.

Arsène

C'est possible... Vous n'avez pas vu jouer la Tour de Nesle ? Y a une femme qui s'appelle Marguerite. Ah ! Marguerite ! Pourquoi est-ce que vous m'avez choisi ?

Bonne

Il n'y a que vous de voleur dans le village.

Arsène

C'est vrai. Il faut être un propre à rien comme moi pour venir travailler dans un trou pareil.

Il entre à gauche.

Bonne

Voici le moment de vous cacher. Entrez dans ce cabinet à robes... Je vous laisse la porte entr'ouverte. Vous guetterez madame. Quand vous verrez qu'elle dort, vous sortirez doucement...

Arsène

Ah ! Ne parlez pas de ça, vous l'avez déjà dit. Rien que d'y penser, ça me fait mal au coeur. Parlez-moi plutôt de mes trois cents francs. Dire que le mois dernier, j'ai refusé une place de professeur de bicyclette dans un manège.

Bonne

Il fallait accepter.

Arsène

On m'a dit que c'était fatigant... Écoutez, Marguerite...

Bonne

Qu'est-ce qu'elle fait, Marguerite ?

Arsène

Si je réussis dans mon entreprise, vous m'avez promis...

Bonne

Tout ce que vous voudrez.

La regardant de côté.

Arsène

Quoi ? Non, simplement ce qui est convenu : trois cents francs. Je pense pas à ça pour le moment.

Bonne

À quoi ?

Arsène

À rien.

Bonne

Je vais chercher Madame...

Elle sort.

Arsène

Prenez votre temps, prenez votre temps.

Scène 2

Arsène, La Baronne, Bonne

Après avoir secoué la tête comme pour chasser une idée.

Il va écouter à la porte du fond et revient à l'avant-scène.

Il entre dans le cabinet à robes dont il laisse la porte entr'ouverte. On l'aperçoit dans l'entrebâillement. La baronne et sa bonne entrent par la porte du fond.

Arsène

Celui qui regarderait ce qui se passe dans moi, en ce moment... Ah ! Là là là là !... Qu'est-ce que je vais faire avec mes trois cents francs ?... Je vais commencer par m'acheter une bicyclette comme ça, je pourrai aller travailler dans tout l'arrondissement, excepté toutefois à Marcigny... Parce qu'il y a une côte trop dure... Je m'achèterai un vieux clou de cinquante francs, et je l'échangerai contre une machine beaucoup plus belle quand je trouverai une occasion. On en trouve comme ça de très bien au bord du trottoir... Et puis, qui sait ? Je retournerai peut-être à Paris... J'allais tous les dimanches aux courses... J'étais en relations avec les gens les plus chics... à la sortie... C'est toujours moi qui demandais le cocher Hubert de l'avenue Kléber, et le cocher Justin de l'avenue d Antin. Ah ! c'était le bon temps... Zut ! J'entends monter l'escalier... Si quelqu'un voulait ma place, je la lui céderais dans de bonnes conditions.

La Baronne

Julie, vous pouvez aller vous coucher.

Bonne

Madame se déshabillera seule ?

La Baronne

Oui.

Bonne

Je vais fermer les volets.

Exit la bonne. La baronne, pendant ce qui suit, ôte son chapeau.

La Baronne

Non... Je laisserai la fenêtre ouverte. Il fait un peu chaud... Allez.

Scène 3

Arsène, La Baronne

Regardant le fond du cabinet.

Regardant la porte.

Pendant cette dernière phrase, la baronne s'est approchée du cabinet à robes. Elle en ferme la porte.

Arsène

Il n'y a pas à dire, ma place n'est pas ici. La place d'un vagabond est partout, excepté dans un cabinet à robes... Je suis chez des étrangers. On est bien dur pour les voleurs. Si on savait toutes les gênes et toutes les humiliations qu'on a dans ce métier-là ! Enfin, cette dame ouvrirait la porte et me demanderait ce que je viens faire ici, je ne serais pas à mon aise. C'est triste, ici. Il y a des robes qui doivent sentir bon. Mais j'ai le nez bouché... Heureusement qu'il me vient un peu de lumière. Ça m'égaie un peu. Quand cette lumière s'éteindra, je verrai que la baronne est couchée.

Descendant à l'avant-scène.

Elle va à la fenêtre et revient à l'avant-scène.

Elle va à la fenêtre et revient à l'avant-scène.

Elle regarde la fenêtre, puis tourne la tête du côté opposé.

On voit l'extrémité d'une planche qui entre par la fenêtre.

Elle se retourne. Le gentleman apparaît sur la planche. Il saute à terre.

La Baronne

Personne encore. Le fossé est sombre... Le champ en face est faiblement éclairé par la lune... Triste décor pour une première faute... Dans cinq minutes il sera ici... C'est curieux, cet événement décisif ne produit en moi qu'une impression bien faible... Évidemment, ça me fait quelque chose de tromper mon mari. Mais quand je compare cette impression avec l'idée que je me faisais de la première faute ! La première faute ! Comme ces mots avaient une importance dans mes rêves de jeune fille. C'était plus grave encore, plus imposant que la nuit nuptiale... Et ça va être encore plus toc, j'en ai peur... Mon mariage au moins s'était accompli au milieu d'un appareil solennel, et de gens qui me regardaient, qui m'enviaient... L'adultère manque décidément de musique et de spectateurs. Seul à seul, dans le silence d'une chambre, c'est d'un froid !... Quand, cédant aux pressantes sollicitations de ce gentleman-farmer, je lui ai permis de venir ce soir... C'est curieux ce que j'y tenais peu. Seulement mon mari s'absentait, il fallait profiter de l'occasion. L'occasion ! C'est bête ! Mais les raisonnements les plus sages échouaient contre cette idée fixe : mon mari s'en allait, il fallait le tromper. Le tromper ! C'était du nouveau, de l'inconnu. Ah ! tous les raisonnements ne pèsent pas lourd, quand ils vous conseillent le statu quo. Ce gentleman-farmer a pour lui d'être élégant et distingué. C'est évidemment ce qu'il y a de mieux dans le pays. Et puis, il m'a laissé entendre qu'il m'aimait. C'est bien difficile, quand on se trouve avec un gentleman-farmer qui vous aime, de ne pas l'aimer soi-même, un petit peu... Il est onze heures. J'entends le cri de la hulotte. C'est lui... Il imite d'une façon parfaite les cris de tous les animaux et des automobiles. Il est convenu qu'il doit venir avec deux serviteurs muets et une grande planche que ses serviteurs enverront par-dessus le fossé, en l'abaissant comme un pont-levis sur l'appui de la fenêtre. Je n'ose pas regarder.

Scène 4

Le Gentleman Farmer, La Baronne

Avec recueillement.

Le Gentleman Farmer

Je ne fais que passer. Bonjour. Ma bien-aimée ! J'hésitais à venir ; mais il fallait bien vous prévenir. Votre mari a des soupçons. Vous le croyez sur la route de Paris ? Pas du tout ! Il est allé jusqu'à la première station. Il revient sur un tricycle à pétrole, en ramenant derrière lui dans une petite voiture le commissaire de police de la ville voisine.

La Baronne

Dépêchez-vous de partir, alors.

Le Gentleman Farmer

J'ai le temps.

La Baronne

C'est très courageux d'être venu, rien que pour me prévenir.

Tristement.

D'un ton simple.

Le Gentleman Farmer

Oui... C'est même imprudent. Mais j'ai vingt-cinq ans. Si je ne fais pas de ces belles imprudences à vingt-cinq ans, à quel âge donc que j'en ferai ?... Ne suis-je pas gentilhomme ? Et ne sied-il pas qu'à notre époque de veulerie démocratique les gentilshommes donnent l'exemple des belles témérités. Du panache... Du panache... Et puis la planche était achetée. Les hommes étaient commandés. Il fallait en profiler. D'autant plus que votre mari ne se doutera jamais que j'aie pu venir par ici... N'entendez-vous pas de bruit à la porte de la cour ?

La Baronne

Si ! Sauvez-vous !

Le Gentleman Farmer

Fuyons ensemble !

La Baronne

Vous m'effrayez ?

Il l'embrasse.

Cherchant.

Le Gentleman Farmer

Je n'insiste pas... Je m'en vais... Un baiser... Adieu... Tenez, voici une pièce de vers de cent cinquante vers, que j'ai fait faire pour vous, par mon plus jeune frère... Et puis, voici mon portrait... Un mouchoir de batiste taché de mon sang... Un gant... ... J'avais aussi une fleur... Je l'avais mise dans cette poche-là.

La Baronne

Allez, allez... Vous me la donnerez une autre fois... J'entends des pas dans l'escalier...

Il s'en va par la fenêtre au moment où l'on frappe à la porte.

Le Gentleman Farmer

La première fois que monsieur votre mari s'absentera pour de bon, ne manquez pas de me prévenir. J'imaginerai, Madame, quelque moyen de vous venir voir, qui soit encore plus extraordinaire que celui que j'employai aujourd'hui. Adieu... Ma bien-aimée !

Scène 5

La Baronne, Le Baron, Le Commissaire, Arsène

On voit la planche disparaître. La baronne referme la fenêtre. Coups prolongés à la porte.

La Baronne

Retirez votre planche.

La Baronne

Qui est là ?

Le Baron

Moi.

La Baronne

Qui ça, vous ?

Le Baron

Moi, Octave.

La Baronne

Comment, vous n'êtes donc pas parti ?

Le Baron

Non, et vous savez pourquoi je suis revenu.

La Baronne

Non... Je ne comprends rien à ce que vous voulez dire.

D'un ton ferme.

La baronne tressaille.

Il montre la porte du fond. La baronne le regarde avec étonnement ; puis elle pousse un soupir de soulagement.

Le Baron

Monsieur le commissaire de police... Écoutez, Madame, ne perdons pas de temps en dénégations inutiles. Un homme s'est introduit ici tout à l'heure. Le groom a vu Julie introduire un homme par cette porte.

La Baronne

Ah ! Il est entré par la porte de cette chambre ! Vous êtes bien renseigné, Monsieur. Ils vous ont donné de bonnes indications... Ah ! Vous venez me surprendre. Mais commencez vos recherches, Messieurs ! Qu'attendez-vous donc ? Il est là, mon amant. Il est caché. Il est dans cet appartement. Oui, j'ai un amant, Monsieur. Je ne suis pas fâché de vous le dire devant Monsieur. Il est jeune, il est beau, il est cent fois plus élégant que vous. Il a de la race, il a de l'allure. Mais cherchez-le donc. Où peut-il bien être ? Ne serait-il pas sous le lit ? Non, il est plutôt dans ce cabinet à robes. Voilà la cachette des amants. Allez-y donc.

Le Baron

Voyons, Hermance, me serais-je trompé ? M'aurait-on mal renseigné ?

Au commissaire, en lui désignant la porte du cabinet.

La Baronne

Mais non. On ne vous a pas trompé. Puisque je vous dis qu'il est là. Ouvrez cette porte, Monsieur, puisqu'on vous dit qu'il y a un homme là.

Le Commissaire

Voyons... En effet, il y a un homme là !

La Baronne

Il y a un homme là !

Arsène sort du cabinet. Stupéfaction prolongée.

Le Baron

Ah ! Femme perfide !... Sortez, monsieur ! Sortez, godelureau ! Gandin musqué !

Arsène

Je ne sais pas si, d'après la loi, le fait d'être trouvé dans une maison habitée, la nuit, peut entraîner une poursuite pour vol, du moment que le vol n'est pas consommé. Je voudrais bien être renseigné là-dessus.

La baronne recule effarée, au commissaire.

Le Baron

Ainsi donc, c'est avec cet homme... Mais ce sont des moeurs du bas-empire !... Je suis absolument écrasé ! Mais tout de même, j'aime encore mieux ça. Le fait de choisir un individu pareil correspond évidemment à un état morbide... Je ne suis pas l'époux d'une femme coupable, mais d'une malade.

Au commissaire.

La Baronne

Monsieur, de pareils soupçons sont horribles, sont affreux. Je ne connais pas cet homme. C'est un voleur qui s'est introduit là.

À Arsène qui s'est tenu à l'écart.

Le Commissaire

Oui, c'est là votre système de défense... Je pense que monsieur l'adoptera également, comme la galanterie lui en fait un devoir. Vous êtes un voleur, paraît-il, Monsieur ?

Illuminé d'une idée subite.

Arsène

Pas du tout, monsieur. Je ne suis pas un voleur ! Les apparences sont contre moi. Mais je ne suis pas un voleur ! Si je me suis introduit ici... C'est une histoire de femme !

Le Baron

Ah ! Le goujat !

Au commissaire.

Le Baron

Voilà ce qui arrive, Madame, aux femmes qui, comme vous, vont chercher leurs amants dans les bas-fonds de la société. Voilà les délicatesses qu'elles y trouvent. Laissez-moi châtier cet homme.

Le Commissaire

Non, monsieur, je regrette, mais je ne peux pas. Ne vous emballez pas, d'ailleurs... Je crois que vous faites fausse route... Cet homme doit être un voleur, puisqu'il se défend d'en être un. S'il était autre chose qu'un voleur, il dirait qu'il en est un. C'est irréfutable...

Arsène

En somme, je n'ai rien volé, je n'ai encore commis aucun crime. Ah ! Si j'avais un code dans la main. On devrait toujours avoir un petit code sur soi. Il y a des éditions minces comme ça, du Code pénal, qui coûtent soixante-quinze centimes.

Le Commissaire

Voulez-vous un bon conseil, Monsieur ? Faites vos excuses à votre dame... Et arrangez-vous pour que nous puissions étouffer cette affaire-là. La présence de cet homme chez vous, l'excuse qu'il en donnera, tout cela ferait courir dans le village des fables ridicules.

Le baron va à la baronne et lui tend la main. Elle la lui donne après une hésitation.

Le Baron

Tenez, voilà mille francs. Donnez-les-lui.

Le Commissaire

Comment vous appelez-vous ?

Arsène

Arsène, c'est mon petit nom.

Le Commissaire

Et votre autre nom ?

Arsène

Aussi Arsène.

Le Commissaire

Quels sont vos moyens d'existence ?

Arsène

Marchand de confettis d'occasion.

Le Commissaire

Écoutez. Il y a un train à minuit trente pour Paris. Je vais vous y conduire. Voici mille francs que vous donne Monsieur, ici présent, pour quitter le pays sans retard. Et tachez que je ne vous y repince pas ; sans ça je vous fais coffrer.

Arsène

Merci, monsieur... Vous êtes bon. Mais je ne suis pas un ingrat. Je vais vous donner un conseil. Ne laissez pas dans votre coffre-fort les papiers qui s'y trouvent. Ils ne sont pas en sûreté.

Le Baron

Comment savez-vous ?

Avec sérénité.

Au public.

Allant vers le fond.

Arsène

Ne cherchez pas à comprendre... Il se passe depuis dix minutes des choses où je ne comprends rien. Eh bien ! Vous voyez, je ne cherche pas à comprendre... Vous me donnez mille francs, ça me suffit. C'est très moral ce qui m'arrive là. Si j'avais été canaille, j'aurais touché trois cents francs. Je reste honnête (d'ailleurs, malgré moi !) et ça me rapporte mille francs. C'est une leçon que je n'oublierai pas tant que durera... ce billet de mille francs... Au revoir, Monsieur ; au revoir, Madame. J'ai déchiré mon paletot à un clou dans votre cabinet. Mais je ne vous réclame rien.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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