Un Homme Dans la Maison
Scène 1
Capitaine, Irma, Monsieur Lemorandel, Un Homme
se levant
Capitaine
Monsieur Lemorandel, Madame Chérolaz, je vais être obligé de vous quitter, il est dix heures et j'ai bien deux heures de bicyclette avant de rejoindre mon cantonnement. Nous partons demain dès le matin.
Irma
Et votre régiment se rend à Mayence ?
Capitaine
Par petites étapes. Nous allons jusqu'à Nancy, où un train nous attend.
Monsieur Lemorandel
D'ailleurs, nous n'allons pas tarder non plus à nous en aller. Le voiturier de Clos-Fontaine doit venir nous prendre d'ici un quart d heure.
Capitaine
Vous serez bien mal installés à l'auberge...
Monsieur Lemorandel
Oh ! J'ai tellement mal dormi ici la nuit dernière... Ma nièce n'était pas tranquille non plus.
Irma
Mon oncle dit que c'est un pays perdu...
Capitaine
Évidemment, il n'y a pas une habitation a une lieue à la ronde, mais il n'y a pas un être vivant non plus. Que pouvez-vous craindre ?
Irma
Mon oncle dit que la route est parcourue par des individus qui sortent de la Maison Centrale. Il craint que leur séjour dans cet établissement ne les ait pas suffisamment moralisés.
Capitaine
Vous n'avez pas d'arme, Monsieur le Conseiller ? Voulez-vous que je vous prête mon revolver ?
Monsieur Lemorandel
Oh ! Non, Capitaine, je suis trop nerveux. J'ai toujours peur de me tromper et d'abattre un innocent. Par contre, si je me trouvais en présence d'un malfaiteur, je suis sûr que je le manquerais. Enfin, que voulez-vous ? Nous ne serons plus ici dans un quart d heure.
Capitaine
Monsieur le Conseiller, nerveux comme vous êtes, vous avez peut-être tort de voyager.
Irma
Mon oncle ne vous dit pas qu'il est la complaisance même. Comme mon mari ne pouvait pas m'accompagner, parce que son cours de droit le retient à Paris, et comme nous avions à régler des affaires de famille dans différentes villes de province, j'avais décidé de partir avec une procuration. Mais mon oncle n'a pas voulu me laisser voyager seule.
Capitaine
Quel heureux hasard tout de même m'a amené ce matin à Brégecy avec ma compagnie ! Je n'avais pas vu Monsieur Lemorandel depuis la guerre et vous, Madame, je n'avais eu le plaisir de vous apercevoir qu'une fois.
Irma
J'espère, Monsieur, que lorsque vous viendrez en permission, vous passerez par Paris et que vous nous demanderez à déjeuner. Nous inviterons mon oncle à dîner ce soir-là.
Se levant.
Capitaine
Mais certainement, Madame... Vous êtes trop aimable... et le plaisir que j'aurai de vous revoir... me fera... courir le risque d'être indiscret... Au revoir, Madame..., au revoir, Monsieur...
Irma
Je vais vous reconduire jusqu'en bas...
Monsieur Lemorandel
C'est-à-dire...
Sortent Irma et le Capitaine. Lemorandel, resté seul, met son manteau de voyage. Il donne des signes d'inquiétude et d'énervement.
Irma
Non, mon oncle, ne vous dérangez pas... Habillez-vous pour partir, car la voiture ne tardera pas à venir nous prendre.
Il va jusqu'à la porte.
Monsieur Lemorandel
Eh bien ! Elle ne remonte pas ?...
Irma
Ce pauvre capitaine, nous lui avons offert un dîner de fortune.
Monsieur Lemorandel
Il sait que nous n'avons pas de domestiques ici, puisque ta maison n'a pas été habitée depuis sept ans. D'aillleurs, les victuailles que nous avions apportées de Châlons n'étaient pas à dédaigner.
Irma
Il leur a fait largement honneur...
Monsieur Lemorandel
C'est un brave garçon ; en voilà un qui ne songe pas ; à te faire la cour.
Irma
Vous êtes obsédé par cette idée, mon oncle. Depuis le commencement de notre voyage, vous ne voyez autour de moi que des soupirants.
Monsieur Lemorandel
Ne parlons pas de cela. Je suis très tourmenté par certaines observations que j'ai faites au cours de ce voyage et dont j'aime mieux ne pas te parler.
Irma
Mon oncle, c'est votre nervosité...
Monsieur Lemorandel
On met bien des choses sur le compte de ma nervosité. Je suis très chagriné par ta conduite.
Irma
Par ma conduite ?
Monsieur Lemorandel
Tu te disculperas après ; laisse-moi d'abord te dire ce que j'ai sur le coeur. Nièce d'un magistrat...
Irma
... Connu par l'austérité de ses moeurs...
Monsieur Lemorandel
Il y a dans ce que tu dis une nuance de moquerie.
Irma
Oh ! Mon oncle!
Un peu déclamatoire.
Monsieur Lemorandel
Je suis connu par l'austérité de mes moeurs, c'est la vérité. Il est inutile de le dire avec une nuance de raillerie. Parce que tu es ma nièce, parce que tu as toujours été sous ma férule, c'est cela, pour dis-je, que ton mari t'avait choisie en toute confiance. Et dernièrement encore, quand il s'est agi pour toi d'aller régler dans différentes villes des affaires de famille, c'est le coeur plein de tranquillité qu'il te plaçait sous ma sauvegarde... Ce n'est pas moi qui avais sollicité ce rôle... On m'avait déjà rapporté sur ton compte différentes choses que je n'avais pas voulu croire.
Irma
Qu'a-t-on pu vous dire ?
Monsieur Lemorandel
Je n'y ai pas cru, te dis-je. Pour refuser la mission de confiance que me donnait ton mari, il aurait fallu lui dire la raison de mon hésitation... Ton mari est une magnifique figure...
Irma
Une magnifique figure ?...
Monsieur Lemorandel
Je parle au moral. J'acceptai donc de te chaperonner quand tu partis à Lyon régler la cession de ces terrains que tu tiens de ta mère, ma vénérée soeur ; il s'agissait de te rendre chez le notaire avec la procuration que ton mari t'avait remise. Nous nous trouvons en présence d'un notaire, jeune, trop jeune, qui te retient pendant deux heures et demie dans son cabinet. Deux heures et demie !... Je t'attendais, moi, dans la salle où se trouvaient des clercs, qui n'ont cessé de sourire et de chuchoter ; quand le notaire sortit avec toi de son cabinet, tu étais très rouge et lui aussi ; il n'y avait pourtant pas dans la discussion de cet acte de vente de quoi vous passionner si fortement et surtout si longtemps.
Irma
Je t'assure...
Monsieur Lemorandel
À Chambéry, où nous nous rendîmes ensuite, tu avais à t'occuper d'un fonds de commerce de vins et liqueurs qui, par suite de l'insolvabilité du locataire, était tombé entre tes mains ; un acquéreur se présente, moins jeune celui-là, mais de belle prestance encore. Était-il de toute nécessité que vous allassiez, toi et lui, faire cet inventaire dans la cave où il y avait une centaine de bouteilles de vin que tous mîtes deux heures à compter ?
Irma
Mon oncle, je vous assure...
Monsieur Lemorandel
Tu as raison de nier. Un aveu cynique me révolterait. Toutes les probabilités sont contre toi, mais ce ne sont pas absolument des certitudes.
Irma
Que puis-je dire pour vous convaincre ?
Monsieur Lemorandel
Ta mère était un véritable parangon de vertu. On me dira : cela peut sauter une génération. Mais la renommée de ta grand'mère est inattaquable. Il en est de même de ta bisaïeule. Dans ton ascendance paternelle, aucune hérédité fâcheuse qui pût laisser prévoir ta conduite.
Irma
Ma conduite ?...
Monsieur Lemorandel
Je te répète que ce ne sont là que des présomptions ; songe à notre famille, songe aussi à l'homme que tu trahirais.
Irma
Le voiturier ne vient pas...
Reprenant.
Monsieur Lemorandel
Il n'y a pas encore de retard... Ton mari...
Irma
Une magnifique figure, vous l'avez déjà dit.
Monsieur Lemorandel
Et je me plais à le redire... C'est vrai tout de même que ce voiturier est en retard...
Irma
Attention !...
Monsieur Lemorandel
Qu'est-ce que c'est ?
Irma
C'est le voiturier. Quelqu'un est entré en bas dans l'antichambre.
Monsieur Lemorandel
Mais je n'ai pas entendu la voiture. Pourquoi serait-il venu sans sa voiture ?
Irma
Je vais voir.
On frappe à la porte. Lemorandel donne des signes de vive agitation.
Monsieur Lemorandel
Non... n'y va pas...
Irma
Ce ne peut être un malfaiteur, qui se donne la peine de frapper.
Il lève les bras.
Monsieur Lemorandel
Qui sait ? Il est peut-être armé, avec deux pistolets en mains, comme ces terribles Américains que j'ai vus dans les cinémas. Moi, tu sais, je lève les bras !
Irma
Il faut tout de même lui dire d'entrer !
Entre un homme de la campagne. Voyant qu'il n'a pas de pistolet au poing, Lemorandel, toujours les bras levés, se donne l'air de corriger la position d'un tableau qui n'est aucunement de travers.
Monsieur Lemorandel
Entrez !
Un Homme
Je viens de la part de Monsieur Nicolas, le loueur de voitures. Il m'avait dit de venir vous prendre avec la calèche et voilà que j'ai cassé mon essieu sur la route
Monsieur Lemorandel
Ce n'est pas réparable ?
Un Homme
Pensez-vous ! Il va falloir que je rentre à pied à Clos-Fontaine. Demain je viendrai avec le charron. Mais ne vous bilez pas, Monsieur, un autre cocher amènera le char-à-bancs demain matin et vous conduira directement à la gare.
Monsieur Lemorandel
On pourrait peut-être aller à pied à Clos-Fontaine avec vous ?
Irma
C'est loin, mon oncle, vous savez.
Monsieur Lemorandel
Une lieue tout au plus !
Irma
C'est si simple de coucher ici.
Un Homme
Et puis dans le bois, dessous les arbres, les chemins sont boueux de l'orage d'hier.
Monsieur Lemorandel
Eh bien, nous coucherons ici.
Un Homme
Au revoir, Monsieur, au revoir, Madame...
Irma
Vous retrouverez le chemin pour sortir ?
Il sort.
Un Homme
Oh! je connais la maison.
Monsieur Lemorandel
Ah ! Je suis plus contrarié que je ne saurais le dire... Tu n'es pas tranquille non plus... Tu ne veux pas en avoir l'air pour ne pas accroître ma nervosité.
Irma
Allez vous coucher, mon oncle, vous êtes fatigué de la nuit dernière ; vous dormirez bien.
Il reste dans son fauteuil, silencieux et inquiet. — Au bout d'un instant.
Monsieur Lemorandel
Oh ! Je ne crois pas ! Cet homme qui est venu tout à l'heure, est-ce que c'est vrai ce qu 'il t'a raconté ? Il a peut-être décommandé le voiturier de notre part, à moins qu'il ne l'ait assailli sur la route... pour venir ensuite s'attaquer à nous. Es-tu sûre qu'il soit reparti ?
Irma
Mais oui; j'ai entendu la porte se fermer en bas, et une fois tirée, on ne peut l'ouvrir du dehors si on n'a pas la clef.
Monsieur Lemorandel
Cet homme a peut-être refermé la porte avec bruit, sans sortir de la maison...
Irma
Mon oncle, pourquoi voulez-vous qu'on ait choisi ce moment pour piller le château ? Il ne s'y trouve personne en temps ordinaire qu'un vieux gardien, qui a profité de notre visite pour aller voir sa famille à la ville voisine. Si nous n'étions pas restés ce soir, le château aurait été abandonné cette nuit. Si donc cet homme avait voulu faire un mauvais coup dans la maison, il nous aurait au contraire laissé nous éloigner.
Monsieur Lemorandel
Il s'est dit qu'il n'y avait rien à prendre ici et que, par contre, nous avions peut-être de l'argent ; j'aurais dû m'arranger pour lui laisser supposer dans la conversation que nous n'avions pas grand'chose sur nous. Au besoin je lui aurais dit que j'avais laissé mon argent à l'hôtel de Clos-Fontaine et demandé vingt francs à me prêter jusqu'à demain matin.
Irma
Vous n'avez plus votre bon sens, mon oncle... Je crois qu'il vaudrait mieux que vous alliez dormir.
Il va jusqu'à la porte de la chambre.
Monsieur Lemorandel
Allons ! Cet homme, c'est vraiment un homme de Clos-Fontaine ?
Irma
Mais oui, avant la guerre il conduisait déjà la voiture. Depuis, il a été mobilisé. Il a repris son service aussitôt après.
Il entre dans la chambre au premier plan à droite, Irma restée seule éteint les lampes et vient à la table... s'arrête, tend l'oreille au bruit du dehors, et entre dans la chambre au deuxième plan à gauche.
La scène reste obscure et vide pendant quelques secondes, après lesquelles entre Lemorandel, toujours en costume de voyage.
Monsieur Lemorandel
Évidemment cela me satisfait... Tu ne me le dis peut-être que pour me rassurer... Enfin bonsoir, ma petite, nous reprendrons demain notre conversation de tout à l'heure... Mais, pour le moment, je suis un peu énervé. Ah ! Que je voudrais avoir réintégré mon paisible appartement de la place Saint-Sulpice !
Il s'assied près d'une table où il pose la bougie. Il est en proie à une inquiétude croissante.
Silence.
Silence.
Brusquement, son visage devient livide. Il entend un bruit. Il tremble.
Il prête l'oreille. Il semble entendre un bruit persistant. On monte l'étage. Sa tête effarée scande les pas de quelqu'un qui monte. Il souffle sa bougie et va se cacher derrière un rideau. La porte s'ouvre. On voit d'abord le rayon d'une lampe de poche. Puis, un homme entre avec précaution. C'est le capitaine, il a son casque et son revolver. La porte de la chambre d'Irma s'ouvre doucement.
Monsieur Lemorandel
Oh ! Ces bruits vagues qui ne cessent pas... On croit que ça s'apaise... Puis ça recommence... Ces émotions ne sont plus de mon âge. Dire qu'elle va se coucher et dormir tranquillement... Moi je suis brisé de fatigue et ne pourrai fermer l'oeil... J'aurais dû aller à pied au village. Cet homme... Est-ce qu'il est sorti de la maison ?... Restons ici un moment... On aurait peut-être pu le faire coucher en bas... Et cette route où il passe des prisonniers libérés !... La porte est fermée, mais ces gens-là ont des outils... Enfin ! Espérons que tout se passera bien... Oh ! Mais, voilà la porte qui s'est ouverte en bas !
Irma
Mon oncle est couché. Je ne l'entends plus...
Capitaine
Voici votre clef... L'homme du voiturier est venu ?
Irma
Oui...
Capitaine
Je lui avais donné cent francs pour casser son essieu.
Irma
Qu'est-ce que vous allez penser de moi ?
Il l'enlace tendrement et entre dans la chambre avec elle.
Capitaine
Que je vous adore !
Avec une énergie un peu artificielle.
Il se dirige vers la porte de sa chambre.
Monsieur Lemorandel
C'est effrayant ! Je ne peux pas tolérer... Il faut que j'aie une conversation grave avec elle... Dès demain... pour le moment il n'y a qu'une chose à faire... dormir... je vais dormir... je vais dormir...