Proverbe · 1769

L’habit sans galons

d’Alexandre-Guillaume de Moissy

Représentation
≈ 15 min
Distribution
4 hommes
Répliques
96
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur des Vertus H 42 ≈ 7 min 6
Le Petit des Vertus H 29 ≈ 5 min 5
Jacquot H 19 ≈ 2 min 3
Jacques H 6 ≈ 2 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Habit Sans Galons
Monsieur des Vertus absent
Le Petit des Vertus absentabsent
Jacquot absentabsentabsentabsent
Jacques absentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Habit Sans Galons

Scène 1

Monsieur des Vertus, Jacques

Monsieur des Vertus

Ah ! Te voilà, mon pauvre Jacques ; est-ce que tu n'es plus malade ?

Jacques

Si, mon cher Monsieur, la fièvre ne me quitte pas, mais je sors de mon grabat, pour venir vous remercier de vos bonnes charités ; sans vous, notre boulanger m'allait refuser du pain et à ma pauvre famille ; la bonté que vous avez eu de lui payer tout ce que nous en devions...

Monsieur des Vertus

Ce n'est rien, mon cher Jacques... et ta femme ?

Jacques

Elle est en couche, Monsieur, mais c'est une couche malheureuse dont j'ai bien peur qu'elle ne se tire pas.

Monsieur des Vertus

A-t-elle les secours nécessaires à son état ?

Jacques

Oui, Monsieur, à peu près.

Monsieur des Vertus

Allons, j'y penserai...

Jacques

Ah ! Monsieur, vous n'en avez déjà que trop fait ; sans vous, elle moi et mes cinq enfants nous serions déjà péris de misère ; le pain est si cher ! Moi toujours malade, et mon fils est si jeune, que le pauvre enfant malgré la bonne envie qu'il a de bien faire, les forces lui manquent il ne peut pas satisfaire toutes mes pratiques ; j'en ai déjà perdu les trois quarts.

Monsieur des Vertus

Allons, j'y aurai attention, ne te chagrine pas ; dès aujourd'hui...

Jacques

Ce n'est pas, Monsieur, pour cela que je viens, mais pour vous remercier de toutes vos bontés, et savoir si Jacquot vous contente et a bien soin de frotter ici comme il faut.

Monsieur des Vertus

Oui, oui, on en est content ; vas, tiens-toi tranquille, et ne songe qu'à te guérir,

Jacques

Mon fils va venir tout-à-l'heure frotter ici, je lui ai bien recommandé encore ce matin de faire sa besogne de son mieux... Adieu, mon charitable Monsieur, je vais me remettre dans mon lit, car actuellement je tremble la fièvre...

Jacques sort.

Monsieur des Vertus

Vas, mon enfant, et ne t'inquiète pas plus qu'il ne faut ; le Bon Dieu aide les malheureux, quand ils sont honnêtes gens comme toi.

Scène 2

Monsieur des Vertus, Le Petit des Vertus

Monsieur des Vertus

Eh bien ! Mon fils, vous venez de voir et et d'entendre un exemple assez vif du malheur, qu'en dites-vous ?

Le Petit des Vertus

Le pauvre Jacques ! Il m'a fait bien de la peine.

Monsieur des Vertus

Tant mieux, mon fils, c'est une preuve que vous avez l'âme compatissante ; conservez ce sentiment-là pour secourir les pauvres, aussitôt que vous serez en âge de cela.

Le Petit des Vertus

Mais, mon Papa, ne puis-je pas déjà faire quelque chose pour eux ?

Monsieur des Vertus

Oui, sur l'argent de vos menus plaisirs.

Le Petit des Vertus

Ah ! C'est bon ; mais dites-moi un peu, il y a tant de gens si riches, si riches, qu'ils paraissent ne savoir que faire de leur argent, comment souffrent-ils qu'il y ait tant de pauvres ?

Monsieur des Vertus

Mon cher ami, c'est qu'ils ont le coeur dur, et le malheur des autres ne les touche point.

Le Petit des Vertus

Oh bien ! Ce sont de vilaines gens, n'est- il pas vrai ? Car s'ils pensaient tous comme vous, je gage qu'il n'y aurait plus de pauvres.

Monsieur des Vertus

Tu as raison, mon ami, mais les hommes qui sont frères, et qui devraient vivre comme tels ne pensent pas seulement qu'ils soient de la même espèce, quand la disproportion de la fortune fait de l'un à l'autre une différence un peu considérable.

Le Petit des Vertus

En ce cas-là, on est bien malheureux d'être homme, quand on est pauvre, car il y a plus d'égalité entre les animaux.

Monsieur des Vertus

C'est qu'ils vivent plus dans l'ordre de la Nature, et par leur propre existence, ont moins les facultés d'oublier ou de mépriser les Lois de cette bonne Maîtresse.

Le Petit des Vertus

Allons, mon Papa, voilà qui est fini, si je désire jamais d'être riche, si je le deviens, ce sera pour être bon et utile aux autres hommes qui ne sont pas moins hommes que moi, vous verrez, vous verrez.

Monsieur des Vertus

Voilà le moyen, mon cher ami, d'imiter la Divinité, autant qu'il est en vous, et vous me rendez d'avance le plus heureux père du monde à penser ainsi. Oh ça ! Comme je suis bien content de vous, que vous remplissez tous vos devoirs avec exactitude, je vais vous faire faire un habit neuf, où je serai mettre un joli galon d'argent, pour qu'il soit plus honnête.

Le Petit des Vertus

Oh ! Mon Papa, vous êtes bien bon, et je vous remercie, mais je pense à une chose, mon petit Papa.

Monsieur des Vertus

À quoi ?

Le Petit des Vertus

Vous ne portez jamais de galons sur vos habits, vous, et moi je ne m'en soucie pas beaucoup, si vous vouliez, mon Papa, au lieu d'acheter ce galon, me donner l'argent qu'il doit coûter...

Monsieur des Vertus

Pourquoi faire ? Est-ce que vous n'avez plus rien des deux Louis de vos étrennes ?

Le Petit des Vertus

Non, mon Papa.

Monsieur des Vertus

Qu'en avez-vous fait ?

Le Petit des Vertus

J'en ai fait... j'en ai fait... Oh ! Je ne saurais vous le dire à présent.

Monsieur des Vertus

Et pourquoi ?

Le Petit des Vertus

Parce que... Ah ! Mon Papa, n'ayez pas peur, j'en ai fait un bon usage ; mais je vous en prie, puisque vous le voulez savoir, ne me le demandez que demain,

Monsieur des Vertus

Allons, soit, à demain, et si, comme vous le dites, vous en avez fait un bon usage, demain aussi je vous remettrai l'argent de votre galon ; je veux que vous ayez toujours de l'argent, en le sachant employer à propos.

À son père.

Le Petit des Vertus

J'ai encore mes deux louis, mais je sais bien maintenant ce que j'en serai. Ah ! Voilà Jacquot qui vient pour frotter.. .

Monsieur des Vertus

Allons, Jacquot, courage mon ami, je viens de rendre bon témoignage de toi à ton pauvre père ; travaille, mon enfant, et Dieu ne t'abandonnera pas.

Scène 3

Jacquot, Le Petit des Vertus

Il se met à frotter.

Au petit des Vertus.

Jacquot

Ah ! Monsieur, j'ai bonne envie. Monsieur, ne restez pas dans la poussière.

Le Petit des Vertus

Oh ! Je n'en ai pas peur. Eh bien ! Mon pauvre Jacquot, ta mère est donc en couche ?

Jacquot

Oui, mon cher Monsieur, elle est bien malade.

Le Petit des Vertus

Bien malade ? Et tu as donc quatre petits frères à la maison ?

Jacquot

Il y en a cinq et moi, c'est six ; mon père ne nous compte que cinq, parce que je suis en était de gagner ma vie, moi.

Le Petit des Vertus

Oui, mais tu ne peux pas la gagner pour ton père, pour ta mère, et pour cinq petits frères.

Jacquot

Enfin, Monsieur, je fais ce que je peux ; dame le Bon-Dieu fera le reste.

Le Petit des Vertus

Tu as raison : eh bien ! Prends que je sois le Bon-Dieu; tiens, mets ces deux louis-là dans ta poche, pour les donner à ta mère.

Jacquot

Oh ! Monsieur... deux Louis !... Oh ! Mon cher Monsieur, je ne les prendrai pas. ....

Le Petit des Vertus

Prends-les, et ne t'inquiète de rien ; ce sont les deux louis de mes étrennes, et mon Papa m'a dit qu'il voulait que j'en fasse tout ce que je voudrais... Eh bien ! Prends donc...

Jacquot

Non, Monsieur, vous êtes un jeune... Monsieur.... et je ne dois pas... mon père et ma mère me gronderaient...

Le Petit des Vertus

Tu leur diras que je te les ai donnés pour eux.

Jacquot

Cela est vrai, mais Monsieur votre père le saurait... Enfin, je ne peux pas les prendre, sans lui en parler.

Le Petit des Vertus

J'entends. Ah ! Tu me traites comme un petit garçon, je le vois bien ; mais je suis bien aise de te dire que mon Papa ne me traite pas de même, et que je peux te donner ces deux louis-là, comme je pourrais les jeter par la fenêtre ; ainsi vois comme j'en suis maître, et fais la différence... Si tu ne les prends pas, je vais les y jeter, ils feront du bien à quelque pauvre qui les ramassera,

Jacquot

Oh bien ! Monsieur, je les prends, mais....

Le Petit des Vertus

Mais, tu le diras à mon Papa, n'est-ce pas ?

Jacquot

Sûrement.

Le Petit des Vertus

Si tu le dis, si tu le dis, je t' assure que je n'aurai plus tant d'amitié pour toi, tu verras.. .

Scène 4

Monsieur des Vertus, Le Petit des Vertus

Monsieur des Vertus

Mon Fils, votre Maître à écrire vous attend, allez donc.

Il fait à Jacquot le signe du silence, et sort.

Le Petit des Vertus

J'y vais mon Papa.

Scène 5

Monsieur des Vertus, Jacquot

Monsieur des Vertus

Ah ! Voilà des papiers que j'ai oublié là, et que je cherchais partout.

Jacquot

Monsieur, voulez-vous bien que je vous remette... Ces deux Louis là... que Monsieur votre fils vient de me forcer de prendre, quoi, que je n'en aie pas voulu ?...

Monsieur des Vertus

Mon fils t'a forcé de prendre ces deux louis, et par quelle raison ?

Jacquot

Parce que ma mère est en couche, malade, mon père aussi, que nous sommes six enfants, car il ma demandé tout cela.

Monsieur des Vertus

Eh bien ! Mon enfant, s'il te les a donné après toutes ces questions-là, les raisons de mon fils sont bonnes, et je suis bien aise qu'il fasse un aussi bon emploi de son petit argent ; garde ces deux louis-là, et donne-les à ta mère ou à ton père : va, je suis charmé de ce que tu me dis-là, plus que les deux louis ne valent.

Jacquot

Ah ! Monsieur, vous le voulez ; au moins vous direz à mon père, que c'est vous qui avez voulu que je les prenne.

Monsieur des Vertus

Oui, mon enfant, vas, sois tranquille.

Jacquot

Que ma mère vous donnera de bénédictions et à Monsieur votre fils !

Monsieur des Vertus

Écoute, si mon fils, d'un moment à l'autre, te donnait encore de l'argent, prends-le toujours, je te l'ordonne...

Jacquot

Mais, Monsieur, il m'a défendu de vous le dire, ou bien qu'il m'en voudrait, et qu'il n'aurait plus de bonne amitié pour moi du tout.

Monsieur des Vertus

Tant mieux, je suis encore enchanté qu'il t'ait dit cela, c'est une preuve qu'il ne met point d'orgueil dans sa bonne action ; en ce cas, je te défends de lui dire que tu m'en as parlé, entends-tu ?

Jacquot

Oui, Monsieur.

Monsieur des Vertus

S'il te donne encore, prends toujours, je le veux, et pour ne te pas brouiller avec lui, je paraîtrai ne rien savoir.

Jacquot

Oui, Monsieur.

Monsieur des Vertus

Mon fils m'acquitte, par la seule bonté de son ame, de ce que je voulois faire aujourd'hui pour ces pauvres gens - là : quel plaisir pour un pere qui pense comme moi ! et que je serais content, si l'idée de ne point vouloir de Galons fur son Habit, venoit. . . .

Scène 6

Le Petit des Vertus, Monsieur des Vertus, Jacquot

Le Petit des Vertus

Mon Papa, voilà le Tailleur.

Monsieur des Vertus

Qu'il attende un moment, et vous, mon fils, venez ici. Dites-moi, vous me remettez à demain pour m'apprendre l'emploi que vous avez fait de votre argent, n'est-il pas vrai ?

Monsieur des Vertus

Oui, mon Papa, puisque vous le voulez absolument savoir.

Monsieur des Vertus

Et moi, je vous avais aussi remis à demain, pour vous donner l'argent du galon dont vous ne voulez pas sur votre habit.

Le Petit des Vertus

Vous me l'avez promis comme ça.

Monsieur des Vertus

Oh bien ! Moi, j'ai plus de confiance en vous ; tenez, voilà vingt écus à quoi se monte le galon que je voulais vous faire acheter ; je ne vous regarde plus comme un enfant, vous me direz, quand vous voudrez, l'usage que vous en ferez, comme de vos deux louis ; je ne vous gêne plus là-dessus.

Le Petit des Vertus

Ah ! Mon Papa, si j'en avais fait un mauvais usage, je vous l'aurais déjà dit ; vous êtes si bon, que vous m'auriez pardonné.

Il se remet à ses Papiers tout debout.

Monsieur des Vertus

Allons, voilà qui est entendu...

bas à Jacquot.

À son père.

Le Petit des Vertus

Prends donc... mais prends donc. Eh bien ! Mon Papa, descendrai-je dire au tailleur que vous allez venir, ou voulez-vous qu'il monte ici ?

Le petit des Vertus se met à regarder par la fenêtre ouverte.

Monsieur des Vertus

Non, laissons finir Jacquot.

Bas à Monsieur des Vertus.

Jacquot

Monsieur, j'ai tout fini : voilà ce qu'il vient encore de me donner.

Monsieur des Vertus

Vingt écus ?

Jacquot

Oui, Monsieur.

Haut à Jacquot

Monsieur des Vertus

C'est mon compte ; tant mieux : donne-les à ton père de la part de mon fils, et dis que c'est avec ma permission : Allons, mon cher ami, voilà qui est bien, vas-t'en, et travaille pour ton père et pour ta mère ; ils ont travaillé pour toi.

Il sort.

Jacquot

Ah ! Monsieur, je ne m'épargne pas... et si les forces voulaient fournir... Enfin, le Bon-Dieu par-dessus tout, vous voyez bien qu'il ne nous abandonne pas.

Monsieur des Vertus

Oui, adieu, mon enfant.

Scène 7

Monsieur des Vertus, Le Petit des Vertus

Monsieur des Vertus

Eh bien ! Mon fils, je ne peux donc absolument savoir que demain l'emploi que vous avez fait de vos deux Louis, malgré la curiosité que j'en ai ?

Le Petit des Vertus

Non, mon Papa, je vous en prie... Si vous vouliez cependant le savoir maintenant.. . .

Monsieur des Vertus

Si je le voulais, je vous y forcerais à l'instant, sans employer mon autorité.

Le Petit des Vertus

Et comment, mon Papa ?

Monsieur des Vertus

Comment ? Où sont les vingt écus que je viens de vous donner tout-à-l'heure ?

Le Petit des Vertus

Ils font... Ils sont avec mes deux Louis... Eh bien ! Mon Papa, c'est vrai... Vous avez vu que je les ai donnés à Jacquot, et il vous l'a dit... Ah ! Mon Papa, vous pensez trop bien, pour ne pas trouver bon l'emploi que je viens de faire de tout cet argent. Je soutiens une femme en couche, et cinq enfants avec un père malade, tous dans la misère ; un habit galonné peut-il jamais me donner autant de plaisir que j'en ai ?

Monsieur des Vertus

Tu as raison, mon cher fils, et continue à penser toujours de même, tu me prouveras que...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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