Proverbe · 1769

Le duel

d’Alexandre-Guillaume de Moissy

Représentation
≈ 15 min
Distribution
4 hommes
Répliques
61
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
LE GOUVERNEUR du petit Marquis H 17 ≈ 4 min 4
LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier H 14 ≈ 4 min 4
Le Petit Marquis de Surmont H 15 ≈ 3 min 3
Le Petit Chevalier d'Urzy H 13 ≈ 3 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Duel
LE GOUVERNEUR du petit Marquis absent
LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier absent
Le Petit Marquis de Surmont absentabsent
Le Petit Chevalier d'Urzy absentabsent
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Le Duel

Scène 1

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier, LE GOUVERNEUR du petit Marquis

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Eh bien ! Monsieur, comment vous trouvez vous de Monsieur le Marquis ? Vous donne-t-il bien du mal ?

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Ah ! Monsieur, s'il m'en donne ! C'est le plus terrible enfant par son naturel fier, hautain, insultant même, qu'on puisse imaginer ; joignez à cela un père et une mère qui tournent en bonnes qualités tous les défauts que je voudrais réformer en lui : s'il dit une sottise, c'est une gentillesse ; s'il fait une malice, c'est un trait de vivacité et d'esprit : enfin, tout ce que je pourrais obtenir en bien sur ce caractère par mes avis journaliers, est détruit avant même qu'il ait pu faire quelque progrès sur le sujet qu'on m'a confié.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Avouez que notre état est bien malheureux, quand nous avons des principes de bonne éducation, dont notre affection veut faire profiter nos élèves, et que nous trouvons des pères et des mères si ridicules, si peu au fait de la façon dont on forme le coeur et l'esprit d'un enfant, et si prévenus en sa faveur.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

C'est un métier de chien, une galère continuelle, où l'on rame depuis le matin jusques au soir, et qu'on a encore le chagrin de voir faire naufrage malgré la peine qu'on s'est donnée pour la faire arriver au port.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Vous avez bien raison, et voilà comme toutes les éducations tournent maintenant. Les pères et mères gâtent tout par leurs entêtements, et par l'envie qu'ils ont de mettre leurs enfants dans le Monde, avant qu'ils aient aucuns principes de moeurs. Qu'en arrive-t'il ? Dès la plus tendre jeunesse, les enfants prennent les exemples d'un monde corrompu ; instruisez-les à travers cela ; c'est comme si vous parliez à un mur.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Aussi je vous promets bien que le petit Marquis sera le dernier que j'entreprendrai.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Pour moi, je n'ai pas à me plaindre du mien ; c'est le caractère le plus doux, le plus honnête, la meilleure petite âme... Le père et la mère sont des gens si raisonnables, que je fais de ce petit bonhomme tout ce que je veux, et sûrement j'en ferai un charmant, un excellent sujet. Une seule chose m'inquiète ; il est fait pour être militaire, et je crains que sa douceur, une certaine timidité ne lui donnent pas cette hardiesse de coeur, ou cette bravoure de tempérament si nécessaire à son état ; enfin, je crains qu'il ne soit un peu poltron.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Oh ! Moi, je n'ai pas cela à craindre du mien ; c'est le plus effronté, le plus hardi petit Monsieur... Il semble qu'il ne désire de devenir plus grand garçon, que pour être plus à portée de se battre, en cherchant lui-même querelle. Je crains bien qu'on ne le corrige quelque jour cruellement, car dans le militaire il trouvera à qui parler ; vous savez que ces petits rodomonds-là ne vont par ordinairement loin.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Ce caractère est très inquiétant.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

S'il l'est ? Et par-dessus cela, joignez-y la faiblesse de son père et de sa mère, qui ne voient ces défauts qu'en beau, et qui ne font rien pour g» éviter les dangers : enfin, croiriez-vous qu'avec un sang aussi pétulant, le petit bonhomme a obtenu de ses chers parents, que son épée ne tienne pas dans son fourreau comme c'est l'usage jusqu'à un certain âge ? Aussi je leur ai dit que je ne répondais de rien.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Oh ! L'épée du mien tient, et tient bien, mais je crois sort inutilement, car je ne soupçonne pas qu'il ait envie de la tirer jamais du fourreau, si on ne l'y force absolument, et cela m'inquiète.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Ma foi, j'aimerais mieux votre inquiétude que la mienne. Je ne peux pas perdre le petit Marquis un instant de vue, au-lieu que votre petit Chevalier vous laisse bien des moments de repos. Quand ils seront grands, et que nous ne serons plus auprès d'eux, ma foi s'ils se sont tuer où s'ils se déshonorent, ce sera leurs affaires.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Que vous êtes heureux de penser d'une façon si détachée ! Pour moi, cela ne m'est pas possible, et je m'intéresse à tout ce qui pourra arriver à mon élève pendant toute sa vie, comme je m'intéresse à tout ce qui lui arrive pendant que je l'ai sous ma direction : enfin, je suis d'un caractère à me reprocher d'avance toutes les sottises qu'il pourra faire dans l'avenir, comme si j'en étais la cause. S'il tourne mal, quand on le jettera dans le Monde, j'en aurai, je le sens, le plus cruel chagrin jusqu'à la mort.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Allons, vous êtes trop bon.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Et vous, trop indifférent sur cet objet ; mais au moins vous aurez à vous excuser sur les contradictions qu'on vous fait essuyer, et moi, je n'aurai aucune excuse à me donner, ni aux autres ; cela est bien différent. Ah ! Voilà nos deux petits Messieurs qui viennent de ce côté. Qu'y a-t-il donc entre eux ? Ils ont l'air bien agité.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Oui, leurs gestes sont même assez vifs ; ils viennent le long de cette grande charmille, passons de l'autre côté de l'allée, et mettons la charmille entre eux et nous ; ils ne nous verront pas, et comme ils parlent d'action, nous saurons ce qu'ils ont dans l'âme.

Ils passent de l'autre côté de la charmille, et suivent ainsi les deux jeunes gens, sans en être vus.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

C'est fort bien dit ; passons vite de l'autre côté.

Scène 2

Le Petit Marquis de Surmont, Le Petit Chevalier d'Urzy

Le Petit Marquis de Surmont

Eh bien ! Monsieur, si vous n'êtes pas content, prenez des cartes. Voulez-vous m'appeler en duel ? Oh ! Par exemple, cela me paraîtrait plaisant.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Mauvais propos qui, loin de me satisfaire, ne font, Monsieur le Marquis, qu'augmenter votre tort vis-à-vis de ma soeur, et me forcer de me fâcher tout de bon contre vous.

Le Petit Marquis de Surmont

Vous fâcher, vous fâcher ? Ah ! Voyez le grand malheur ! Pourquoi vous fâchez-vous mal-à-propos comme un enfant ? Est-ce ma faute ?

Le Petit Chevalier d'Urzy

Oui, c'est votre faute, et vous le savez bien pourquoi ; parce que ma soeur ne peut pas apprendre tout d'un coup un jeu que vous nous montrez, pourquoi lui dites-vous grossièrement qu'elle est une bête ?

Le Petit Marquis de Surmont

Grossièrement! Mon petit Chevalier, prenez garde vous-même à ce que vous dites, ou vous me forcerez moi à vous apprendre à parler. Oui, votre soeur est une bête, je l'ai dit, et je vous le répète encore, mais je ne vous le dis pas grossièrement ; il n'y a pas deux façons de le dire, puisque cela est vrai, entendez-vous ?

Le Petit Chevalier d'Urzy

Si vous ne savez pas deux façons de le dire, vous me forcez à vous apprendre qu'il y en a une de vous faire connaître que ma soeur ni moi, ne méritons pas vos insultes ; on peut vous en faire repentir.

Le Petit Marquis de Surmont

Bas, bas, je vous entends ; vous allez vous en plaindre à mon Gouverneur, n'est-ce pas ? Eh bien ! Après ? Allez, mon petit ami, je ne le crains guère ; c'est une bonne bête aussi, dont je fais tout ce que je veux ; vous croyez me faire donner le fouet, comme on vous le donne peut-être encore, ah ! Ah ! Ah !

Le Petit Chevalier d'Urzy

Vous faites tout pour me pousser à bout, mais vous y parviendrez, prenez y garde ; je sens déjà... Enfin, Monsieur, je suis venu ici avec vous, pour vous demander raison de l'insulte que vous avez faite à ma soeur ; voulez-vous convenir que vous avez eu tort et lui demander excuse, ou bien ne le voulez-vous pas ? Voilà ce dont il s'agit entre nous.

Le Petit Marquis de Surmont

Comment ! Vous prenez un ton de brave ; cela ne vous va pas. J'ai dit à votre soeur ce qu'il m'a plu de lui dire, et je vous dirai à vous que vous êtes un enfant auprès de moi, et que vous serez mieux de vous taire, car je vous corrigerais moi-même de vos impertinences.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Monsieur le Marquis, c'en est trop. J'ai crû honnêtement pouvoir vous faire sentir votre tort, vous m'insultez encore au lieu de vous excuser ; eh bien ! Avançons dans ce coin, afin que personne ne puisse nous voir, et vous connaîtrez si je suis aussi enfant que vous le dites.

Le Petit Marquis de Surmont

Eh bien ! Avançons ; que me montrerez-vous ? Que vous faites le petit brave, parce que vous savez que votre épée tient dans le fourreau ; mais la mienne n'y tient pas, et je pourrais bien vous en donner quelques coups sur les épaules pour vous apprendre à vivre ; mais, non, avançons ; vous tirerez votre épée, et moi, je ne veux me servir que de cette baguette : venez, mon petit ami, cela m'amusera...

Il tire son épée nue.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Allons, nous verrons, avançons toujours ; Ah ! Nous voilà bien, personne ne nous voit. Monsieur, cette épée, comme vous voyez, ne tient point dans son fourreau ; voyons si la vôtre n'y restera pas sans y tenir : allons donc, tirez-la donc.

Le Petit Marquis de Surmont

Doucement, Chevalier, êtes-vous fou, et voulez-vous que nous nous égorgions ici pour une bagatelle ?

Il se met en garde.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Il n'y a point de bagatelle qui tienne ; ou promettez-moi de faire excuse à ma soeur, ou je vous perce. Allons donc, allons donc.

Le Petit Marquis de Surmont

Un moment, vous ne savez pas faire des armes comme moi, et j'aurais un avantage...

Le Petit Chevalier d'Urzy

Quand on a du coeur, on se bat bien, sans avoir jamais appris. Eh bien !...

Le Petit Marquis de Surmont

Oui, mais si nous allions nous tuer tous les deux d'un coup fourré ; deux enfants de condition et deux fils uniques ; ce serait un grand malheur.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Mauvaise raison. Finissons, vous dis-je ; où tirez votre épée, ou promettez -moi de faire les excuses que vous devez.

Le Petit Marquis de Surmont

Eh bien ! Je vous le promets, car j'ai un an plus que vous, il faut que je sois le plus sage ; mais, Chevalier, promettez-moi aussi de ne rien dire de tout ceci à personne.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Volontiers.

À part.

Haut.

Il tire son épée.

Ils approchent, jusqu'à toucher leurs épées, que le Gouverneur sépare en se mettant entre eux deux.

Le Petit Marquis de Surmont

Bon, on va nous séparer. Mais après tout, je suis trop bon. Eh bien ! Battons-nous donc, Monsieur, puisque vous le voulez.

Scène 3

LE GOUVERNEUR du petit Marquis, Le Petit Chevalier d'Urzy, LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier, Le Petit Marquis de Surmont

Le petit Marquis veut revenir à la charge, pendant que le petit Chevalier remet tranquillement son épée dans le fourreau.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Hé bien ! Messieurs, y pensez-vous? Otez-vous, Monsieur, que je corrige ce petit insolent-là.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Ne faites pas le méchant, Marquis, ce n'est pas le moment ; remercions plutôt ces Messieurs, et qu'ils jugent qui est-ce qui a tort de nous deux, cela vaudra mieux.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Nous avons tout entendu, Monsieur et moi ; Monsieur le Marquis, vous avez le plus grand tort, et vous seriez perdu d'honneur dans le Monde, si on savait cette aventure.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Ah ! Mon cher Chevalier, que je vous embrasse ! Vous êtes charmant. Ah ! Que je vous avais mal jugé ! Mais où avez-vous pris cette épée là ?

Le Petit Chevalier d'Urzy

C'en est une petite que j'ai trouvée dans le salon. Messieurs, ne donnez pas à Monsieur le Marquis le chagrin qu'on sache notre querelle, j'aime mieux tout oublier.

Le Petit Marquis de Surmont

Promettez moi de n'en parler à personne, je vous en prie, me le promettez-vous ?

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Oui, mais à condition que vous serez à la soeur de Monsieur le Chevalier, les excuses que vous lui devez.

Le Petit Marquis de Surmont

Eh bien ! Je serai tout ce que vous voudrez.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

La voilà qui vient sort à propos ; quand elle sera près de nous, dites-lui bien honnêtement tout ce qu'il faut lui dire, ou je raconterai votre histoire à toutes les personnes qui sont dans le salon.

Scène 4

Mademoiselle d'Urzy, LE GOUVERNEUR du petit Marquis, Le Petit Marquis de Surmont, LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier, Le Petit Chevalier d'Urzy

Mademoiselle d'Urzy

Mon Frère, j'étais inquiète de toi ; je t'ai vu sortir dans le jardin avec Monsieur, j'ai regardé par la fenêtre, j'ai vu que vous vous menaciez i et puis j'ai vu que je ne vous ai plus vus... J'ai eu peur que votre petite querelle à mon sujet.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Allons, Monsieur le Marquis... Eh bien !... Voilà le moment...

Le Petit Marquis de Surmont

Mademoiselle, j'ai eu tort de vous parler tantôt comme j'ai fait, je vous en demande excuse ; je vous prie de l'oublier et de n'en parler à personne.

Mademoiselle d'Urzy

Ah ! Monsieur, je n'y ai pas pris garde ; vous dites tant de choses qui... Sans mon Frère que j'ai vu que cela a fâché, je n'en aurais jamais paru offensée.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Allons, embrassez-vous tous trois.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Oui, mais que cela vous serve de leçon, Monsieur le Marquis.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Voilà qui est fini, remontez tous trois au Salon, et paraissez comme si de rien n'était.

Le Petit Marquis de Surmont

Surtout vous me promettez de n'en rien dire.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Non, certainement.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

Ni moi, je vous assure.

Ils s'en vont tous trois en se tenant embrassés.

Le Petit Chevalier d'Urzy

Ni moi, ni ma soeur non plus ; allons, Marquis, redevenons bons amis.

Scène 5

LE GOUVERNEUR du petit Marquis, LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Eh bien ! Monsieur, nous nous sommes trompés tous deux, comme vous voyez, sur ces caractères-là. Que vous devez être content de votre petit Chevalier ! Qu'il est honnête, et qu'il est brave ! Quelle douceur en même-temps !

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier

J'en suis enchanté, et je vous plains bien d'avoir affaire à un petit Monsieur qui ne fait le méchant, que quand il croit être le plus fort et n'avoir rien à craindre.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis

Par toutes ses incartades et ses propos insultants, il justifie bien le Proverbe qui dit que...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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