Proverbe · 1769

La petite vérole

d’Alexandre-Guillaume de Moissy

Représentation
≈ 17 min
Distribution
3 femmes, 1 homme
Répliques
59
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Larcis F 24 ≈ 5 min 4
Mademoiselle Larcis F 12 ≈ 5 min 3
Madame Durcé F 19 ≈ 5 min 4
Monsieur Durcé H 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Petite Vérole
Madame Larcis
Mademoiselle Larcis absent
Madame Durcé
Monsieur Durcé absentabsentabsent
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La Petite Vérole

Scène 1

Madame Larcis, Madame Durcé

Madame Larcis

Madame, j'ai l'honneur d'être votre servante ; vous voilà donc enfin arrivée de votre terre.

Madame Durcé

Oui, Madame, d'hier seulement, et mon amitié m'amène dès le matin m'informer moi-même de l'état de votre santé.

Elle pleure.

Toutes deux s'asseyent.

Madame Larcis

Ah ! Madame, ma santé toute mauvaise qu'elle est, est encore meilleure qu'elle ne devrait être après le malheur qui m'est arrivé.

Madame Durcé

Quel malheur donc, Madame ? Je n'ai rien appris... Je vous demande pardon... Je suis bien votre amie... Daignez...

Madame Larcis

Ah ! Madame, ma pauvre fille aînée sur qui vous saviez que je fondais toutes mes espérances, la plus belle, la plus aimable enfant...

Madame Durcé

Eh bien ! Madame, je n'ose... Votre fille aînée... Auriez-vous eu le malheur de la perdre ?

Madame Larcis

Hélas ! Madame, autant vaut, et peut-être aurais-je un chagrin moins cuisant, et plus fait pour être adouci par le temps, si elle n'était plus.

Madame Durcé

Ah ! Bon Dieu !... Je ne devine pas... Que lui est-il donc arrivé ?

Madame Larcis

Jugez en, Madame, elle sort de la petite Vérole la plus affreuse qu'on ait jamais eu.

Madame Durcé

Y a-t-il encore quelque danger ? Ou cette cruelle maladie se serait-elle attachée à quelques parties du visage délicates et marquantes, comme les yeux, le nez ?

Madame Larcis

Non, Madame, et même sa santé n'en est point-du-tout altérée, elle se porte le mieux du monde ; mais vous savez comme elle était belle, comme j'étais flattée de sa beauté.

Madame Durcé

Et vous aviez raison ; j'enviais de bonne foi votre bonheur, car la beauté est un si précieux trésor dans une femme, que je ne mets rien à côté.

Madame Larcis

Eh bien, Madame, ce teint de lys et de roses, ces traits que l'Amour même avoit pris soin de former, et dont la délicatesse et l'accord enchanteur la rendaient aussi jolie que belle, tout cela est moissonné, Madame ; elle est laide maintenant... autant..... Ah ! Madame, quel malheur pour une mère !...

Madame Durcé

Je le sens comme vous, Madame, car sans la beauté, à présent plus que jamais, comment regarde-t-on une femme ? Comment est-elle desirée, considérée ? Quelle ressource a-t-elle ? Vous n'avez jamais éprouvé ces chagrins-là, grâces à la Nature qui vous a si favorisée.

Madame Larcis

Madame, je crois que vous les avez ignorés encore plus que moi : il est vrai qu'une jeune personne très laide, n'a d'autre parti à mon gré que celui de se cacher dans le fond d'un couvent, et d'y gémir toute da vie de la perte qu'elle a faite, car elle est sans remède,

Madame Durcé

Cela est affreux, cruel, mais je suis de votre avis ; et Mademoiselle votre fille, comment soutient-elle ce malheur ?

Madame Larcis

Ah ! Madame, elle n'a que trop de courage, et son détachement sur la perte de sa beauté, me confond, me désole même dans certains moments. Croiriez-vous qu'elle pousse sa sermeté jusqu'à l'entêtement ? Tous ses discours ne tendent qu'à vouloir me persuader que ce désastre affreux de tous ses charmes est un bonheur pour elle, et c'est moi seule qu'elle oblige de sentir tout le chagrin qu'elle devrait en avoir.

Madame Durcé

Voilà bien de la philosophie pour son âge, mais quand elle aura quelques années de plus, et qu'il sera question de paraître, c'est alors qu'elle connaîtra toute la perte qu'elle a faite ; les femmes lui pardonneront, mais les hommes lui seront sentir par leur indifférence, leur froide politesse et leurs brusques procédés, qu'une femme laide est un être qui n'a point de rang dans la Nature, ni de place dans le Monde.

Madame Larcis

Précisément, voilà ce qui en est, et ce que ma fille ne veut pas se mettre dans la téte ; aussi comme il ne faut plus qu'elle pense à ce monde, je voudrais l'amener doucement au parti de se faire religieuse, car je l'aime assez pour ne vouloir pas que ce monde la rende malheureuse. Madame, je vais la Caire venir, tâchez de m'aider adroitement à lui persuader cette retraite raisonnable, comme le seul parti qui lui reste.

Madame Durcé

Volontiers, mais vous savez que nous avions un projet de mariage entre elle et mon fils ; vous n'y pensez donc plus ?

Madame Larcis

Comment y penserais-je encore, après le malheur de ma fille ! Votre fils, je le sais, paroissait avoir du goût pour elle, qui sera bientôt détruit quand il la verra, ainsi....

Madame Durcé

Je le crois comme vous, et il est très sage à nous de ne point exposer des enfants, en les mariant, à se détester l'un ou l'autre dès le premier jour ; le mariage dans la suite ne produit que trop tôt ce triste effet.

Madame Larcis

Pour ne point perdre de vue votre alliance qui m'honore, Madame, j'ai ma fille cadette qui n'a qu'un an moins que cette aînée, et si vous imaginez que Monsieur votre fils... Elle n'est point mal, sans être tout ce qu'était sa soeur, ainsi... dès demain je la fais sortir du Couvent et prendre auprès de moi la place de sa soeur, qui, j'espere, prendra la sienne.

Madame Durcé

C'est fort bien pensé : mon fils même, entre nous, m'a paru assez indécis, et le malheur de l'aînée le fera bien aisément pencher pour la cadette ; d'ailleurs, comme vous désirez que cette aînée soit Religieuse...

Elle appelle.

Madame Larcis

Ah ! Je vous en prie, Madame, je vais vous la faire venir, tâchez sans affectation de la déterminer à prendre ce parti, je vous aurai les plus grandes obligations. Mademoiselle Larcis.

Scène 2

Mademoiselle Larcis, Madame Durcé, Madame Larcis

À Madame Durcé.

Mademoiselle Larcis

Me voilà, Maman.... Ah ! Madame, je ne vous savais pas là ; votre santé me paraît bonne.

Madame Durcé

Très bonne, Mademoiselle, je reviens de ma terre, et je n'apprends que dans le moment le fâcheux, le cruel, le détestable accident qui vous est arrivé.

Mademoiselle Larcis

Ah ! Madame, ce n'est rien que cela, j'en suis déjà toute consolée, et pourvu que Maman, mes parents et tous nos amis ne m'en aiment pas moins, je vous assure que je n'y penserai plus du tout dans quelques jours.

Madame Durcé

Vous avez du courage, ma chère amie, et c'est bien fait. Sûrement toutes les personnes que vous venez de nommer là, ne diminueront rien de leur affection pour vous ; mais attendez vous à trouver un monde qui n'est pas si affectueux, qui vous fera essuyer bien des désagréments, et vous rappellera à chaque instant la perte que vous venez de faire. Il veut qu'on soit belle, ou au moins jolie ; vous réunissiez ces deux avantages, il le savait déjà, et il vous mortifiera d'autant plus ce monde, que c'était un engagement que la Nature vous avait fait prendre avec lui : par votre malheureuse aventure, vous lui manquez de parole ; ce n'est pas votre faute... J'en conviens... Mais enfin...

Elle se lève et va chercher son ouvrage.

Mademoiselle Larcis

Enfin, Madame, si ce monde ne me trouve plus à son gré, je me passerais de le voir ; je me renfermerai dans un petit cercle d'honnêtes gens qui comptent le coeur et l'esprit pour quelque chose, et qui nous font grâce des agréments de la figure, comme un mérite passager et qui ne dépend pas de nous.

Madame Larcis

Comment la trouvez-vous ?

À Mademoiselle Larcis assise.

Madame Durcé

Mais, comme vous, bonne à faire une religieuse... Ma chère enfant, j'ai eu la petite vérole précisément à votre âge, et dès ce temps-là je savais déjà un peu comme le monde pense ; j'en fus si peu marquée, qu'au bout de trois mois, on doutait si j'avais eu cette maladie, et on me le demandait.

Mademoiselle Larcis

Cela est fort heureux, Madame : ah bien moi, je ne laisserai point les gens dans cette incertitude, et me voilà débarrassée d'une pareille question.

Madame Durcé

Assurément, mais je voulais vous dire qu'avant de savoir comment me traiterait cette maladie, je m'étais bien promise que si elle me faisait un certain ravage, je me retirerais pour la vie dans un couvent, plutôt que de m'exposer à tous les désagréments journaliers qu'on essuie à un certain dégré de laideur.

Scène 3

Mademoiselle Larcis, Madame Durcé, Madame Larcis

Mademoiselle Larcis

J'entends, Madame ; ce que vous auriez fait est un avis que vous me donnez sur ce que je devrais faire ; vous me trouvez donc bien laide, bien affreuse...

Madame Durcé

Mais, non... Je ne dis pas cela...

Madame Larcis

Ah ! Madame, vous êtes trop polie pour le dire, mais ma fille se rendra elle-même justice, elle sait bien ce qui en est.

Mademoiselle Larcis

Oui, Maman, je le sais ; je sais qu'avant ma petite vérole, j'étais jolie, très jolie, belle même ; maintenant que je ne le suis plus, il m'est permis de dire que je l'étais, voilà déjà un petit avantage que je n'aurais pas sans ma maladie ; mais il y en a bien d'autres qui doivent résulter de la perte que j'ai faite de ma beauté.

Madame Larcis

Et quels sont-ils ? Pour moi, je ne les imagine pas.

Mademoiselle Larcis

D'abord, j'aurais peut-être été vaine, orgueilleuse, coquette... Que sait-on ? D'ailleurs, cette beauté dont on fait tant de cas dans le monde, est- elle toujours donnée aux personnes pour faire leur bonheur ?

Madame Larcis

On peut, avec ce mérite-là, tout espérer ; tout entreprendre, enfin prétendre à tout ; et puis le plaisir de se voir adorer à chaque pas, à chaque minute par tous les yeux, de voir tous les coeurs voler autour de vous, s'empresser à vous rendre de sincères hommages... Ah ! Ma fille...

Mademoiselle Larcis

Eh bien, Maman, voilà le brillant côté que vous m'offrez, dans ce qui peut arriver à une belle personne ; mais entre mille peut-être qu'il y a à Paris, combien y en a-t'il que cette même beauté a rendu, rend, et rendra malheureuses. L'envie qu'elle excite, la jalousie qu'elle inspire, l'ivresse qu'elle produit, les sottises qu'elle vous met toujours à portée de faire par les sollicitations perpétuelles et dangereuses auxquelles elle vous expose ; ah ! Maman, vous le savez mieux que moi, que de femmes ou perdues de réputation, ou esclaves, qui ne doivent leur malheur qu'à leur beauté ! Eh bien, moi, je ne craindrai plus du tout cela.

À sa fille.

Madame Larcis

Vous l'entendez, Madame, et vous voyez que je vous ai dit vrai ; voilà comme elle se console, cela n'est-il pas désolant ? Et vous comptez donc avec ce beau raisonnement là rester dans le monde, et pouvoir supporter les chagrins qui vous y attendent ?

Mademoiselle Larcis

Assurément, Maman, si votre tendresse pour moi veut bien me conserver les moyens d'y rester, mon Dieu, comptez que je n'y aurai pas tant de chagrin, par la façon dont j'y vivrai ; j'y resterai dans ce monde, sans desirer de déparer ses assemblées, ses spectacles, ses promenades, ses beaux cercles, et ce fera encore un avantage que je tirerai de mon prétendu malheur.

Madame Larcis

Elle se fait des avantages de ce qui devrait la désespérer, quel entêtement !

Mademoiselle Larcis

Mais, ma chère Maman, pourquoi appelez-vous cela de l'entêtement ; au lieu de perdre mon temps à présenter ma figure dans tous ces endroits, après en avoir déjà trop perdu à une toilette fort longue ; avec de bons livres je me formerai le coeur et l'esprit, je m'apprendrai tout plein de choses dont je n'aurais jamais rien su, car une belle femme ne sait qu'être belle, : et voilà toute son occupation, ce qui fait souvent qu'elle ne sait qu'être sotte : voyez si je n'ai pas maintenant à me louer de la Providence, qui a bien voulu m'ôter tout ce qui aurait pu me rendre sotte ou malheureuse, et peut-être toutes les deux à la fois.

Madame Larcis

Et un mari, Mademoiselle, car enfin dans ce monde il faut se marier.

Mademoiselle Larcis

Un mari ! Oh ! Tous les maris qui se présenteront seront pour ma soeur, que vous faites sortir du couvent ; je ne me marierai point moi.

Scène 4

Monsieur Durcé, Madame Larcis, Madame Durcé, Mademoiselle Larcis

Monsieur Durcé

Vous ne vous marirez point, Mademoiselle, et que sont donc devenus les projets que ma mère et Madame ont formés de nous unir ensemble ?...

Madame Larcis

Ah ! Monsieur, où étiez-vous donc ?

Monsieur Durcé

Derrière ce paravent, Madame, où j'ai entendu avec le plus grand plaisir tout ce que Mademoiselle vient de dire ; j'en suis ravi ; oui, son âme est celle qu'il faut à la mienne ; et loin que la petite vérole l'ait enlaidie à mes yeux, je la trouve plus belle qu'auparavant, mais d'une beauté qui ne peut changer qu'en augmentant. Ah ! Ma mère, ah ! Madame, dites, pensez tout ce que vous voudrez, mais vous en êtes convenues, et je n'aurai jamais d'autre femme, si Mademoiselle veut bien accepter ma main, en connaissant le peu de cas que je fais de la figure, et l'avantage raisonnable que je donne sur elle aux qualités du coeur et aux grâces de l'esprit.

Madame Larcis

Mais, Monsieur, regardez-moi bien... Je suis si laide, qu'en vérité je ne peux pas croire... Allons, je vous aime trop pour consentir que vous ayez une femme si laide...

Monsieur Durcé

Et moi, je vous aime trop pour me prêter jamais à en avoir une autre.

Madame Durcé

Qu'en dirons-nous ? Madame.

Madame Larcis

Tout ce qu'il vous plaira, Madame.

Madame Durcé

Si vous me permettez d'ouvrir un avis, mon fils est vrai, je le connais, et dès que Mademoiselle votre fille peut faire son bonheur, je vous demande votre consentement à ce mariage, en lui donnant le mien.

Madame Larcis

C'est une affaire faite, Madame, à laquelle je ne m'attendais pas, je vous l'avoue.

Monsieur Durcé

Eh bien, Mademoiselle, après cela puis-je me flatter de vous obtenir aussi de vous-même ?

Mademoiselle Larcis

Je vous ai, Monsieur, bien des obligations de pouvoir m'aimer encore malgré mon petit accident, dont on a voulu me faire un monstre ; vous m'enhardissez à être laide par votre propre courage : puisque vous voulez bien m'épouser, il ne me convient plus de faire la petite cruelle ; mais il me restera toute ma vie le désir de m'acquitter envers vous de tout ce que vous doit ma reconnaissance ; vous me prouvez en ce moment, comme je le pensais déja, que...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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