La Comédie
Scène 1
Monsieur Rozelly, Monsieur Dorval
Monsieur Rozelly
Eh bien ! Mon cher Dorval, voilà donc nos deux petits marmousets revenus de leur pension de Village : ils ont l'air bien brut, bien paysan, pour des enfants de sept ans.
Monsieur Dorval
Oui, mais ils sont sorts et robustes pour leur âge, et cela fera des hommes ; voilà tout ce que je voulais et toi aussi, en les faisant élever au Village ; ainsi jusqu'à présent nous avons réussi.
Monsieur Rozelly
Soit, mais maintenant je vais garder le mien avec moi, et l'élever à ma mode ; son éducation fera mes plaisirs.
Monsieur Dorval
Tu ne vas pas le mettre là en trop bonne école : mon cher ami, ne nous flattons point, notre état de comédien ne prête point du tout à l'éducation d'un enfant, quand on veut en faire autre chose.
Monsieur Rozelly
Pourquoi donc ? Sans vouloir en faire un comédien, ne puis-je pas lui apprendre à bien lire, à déclamer, talent qui mène à l'amour des Belles-Lettres, qui au moins développe l'esprit ; s'il aime le travail, on lui obtient un emploi, et il est comme tout le monde par la suite.
Monsieur Dorval
Oui, mais cette vie libre par où nous commençons dans notre jeunesse, pour peu que l'exemple nous y engage ; la débauche d'esprit que le Théâtre inspire, et qui dégoute de toute application sérieuse ; ne crains-tu pas cela pour ton fils, en le gardant auprès de toi ? D'ailleurs l'état de Comédien est regardé d'un oeil si défa vorable.. .
Monsieur Rozelly
Mais point du tout, tu me parles là de la vie et de l'état des comédiens de Province, encore il y a longtemps ; aujourd'hui à Paris et dans les grandes Villes, nous vivons assez honnêtement ; nos moeurs sont si corrigées, que nous nous sommes attiré un certain degré d'estime que le talent rend intéressant ; nous nous marions à présent de bonne heure et en vrai mariage ; nos actrices ne nous épousent que pour devenir sages et nous le rendre ; nous soutenons nos pères, nos mères, nos parents, quand ils ont besoin de nos secours, avec une humanité et une tendresse exemplaire ; cela nous fait estimer, et du reste nous vivons comme tous les honnêtes gens.
Monsieur Dorval
Tu diras tout ce que tu voudras, il y a un certain préjugé contre notre état, que nous ne pouvons qu'endormir dans les esprits, mais qui se réveille et reprend toute sa force au moindre moment d'humiliation qu'on veut nous faire essuyer ; tout cela n'est point fait pour élever l'âme d'un enfant ; et quand un enfant apprend que son père à un état qui ne le fait point estimer, il y a bien à craindre qu'il ne se mette de la partie ; voilà l'humanité ; voilà pourquoi, moi, je ne veux pas que mon fils reste encore chez moi vingt-quatre heures, et je prends des moyens pour lui cacher mon état, que je quitterai, si je peux, quand il sera dans l'âge de s'en humilier par réflexion.
Monsieur Rozelly
Tu t'y prends bien pour cela ; n'était-il pas hier à la Comédie ? Il t'a vu jouer, et il saura aisément que tu es comédien.
Monsieur Dorval
Bon, il ne connaît rien de nos usages ; je lui ai fait accroire pour cette seule fois ce que j'ai voulu : d'ailleurs je n'ai pas pu refuser cela à sa mère ; j'espère au reste qu'il n'y aura rien entendu ; à son âge, les enfants sont si bornés...
Monsieur Rozelly
Tu y seras attrapé, prends-y garde ; les enfants sont plus pénétrants qu'on ne pense, ils tiennent leur petit Conseil à part, et tirent souvent de tout ce qu'ils voient faire et dire, des conséquences qui nous surprendraient, si nous pouvions voir tout ce qui se passe en eux : voilà sur quoi presque tous les pères et mères se trompent, en élevant leurs enfants dans le Monde : le mien vient de me voir jouer le rôle de Roi, je suis curieux de savoir l'impression que cela lui a pu faire.
Monsieur Dorval
Oh ! Pour le mien, il ne pourra pas tirer vanité du rôle de Valet qu'il m'a vu jouer hier, aussi il m'a fait sur cela des questions assez plaisantes, dont je me suis tiré adroitement ; il croie que ce n'est que pour mon plaisir que je me suis prêté à faire ce personnage.
Monsieur Rozelly
Oh ! Pour le mien, j'ai bien peur pour cette seule fois qu'il m'a vu représenter un Roi, de ne pouvoir pas lui persuader sur cela ce que je voudrai ; où sont-ils tous les deux ?
Monsieur Dorval
Dans le corridor, je crois, qui jouent ensemble.
Scène 2
Monsieur Dorval, Le Petit Dorval, Monsieur Rozelly, Le Petit Rozelly
Monsieur Dorval
Ah ! Te voilà tout seul, où est donc ton petit camarade ?
Le Petit Dorval
Il est là, dans le corridor.
Monsieur Rozelly
Mais, qu'a-t-il donc ? Il semble qu'il pleure.
Le Petit Dorval
Oh ! Monsieur, oui, c'est que le petit Rozelly m'a dit tout plein de sottises ; il ne veut plus jouer avec moi, il est fier, il me rebute, il me donne des coups, et me traite comme un polisson, comme un enfant des rues.
Monsieur Rozelly
Eh ! Bon Dieu, pourquoi cela ? Vous étiez si bons amis à votre pension, encore hier quand vous êtes arrivés, encore ce matin.
Le Petit Rozelly
Oh ! Si vous saviez ce qu'il dit de vous, mon Papa, vous seriez fâché, je vous assure.
Monsieur Dorval
Et qu'est-ce qu'il dit de moi ?
Le Petit Dorval
Dame, il dit que vous n'êtes qu'un laquais, qu'il l'a bien vu hier devant tout le monde, et qu'aujourd'hui qu'il a vu que son père est un Roi, un Seigneur de grande qualité, il ne veut plus jouer avec moi, parce que le fils d'un Roi n'est pas fait pour aller avec le fils d'un domestique, ni pour jouer avec lui.
Monsieur Rozelly
Oh ! La bonne histoire ! Et ce n'est donc que de tout-à-l'heure qu'il t'a traité si mal ?
Le Petit Dorval
C'est un peu depuis hier qu'il a vu mon Papa habillé en Laquais dans la grande Maison d'en-bas où il y avait tant de monde ; mais il a fait encore bien pis tout-à-l'heure, que nous sommes revenus de vous voir être Roi.
Monsieur Dorval
Cela est trop plaisant, ton fils a pris nos rôles à la lettre, et nous croit sérieusement être ce que nous représentons.
Monsieur Rozelly
Les drôles d'enfants !
Monsieur Dorval
Mais toi, qu'as-tu répondu à tout ce qu'il t'a dit ?
Le Petit Dorval
Moi, j'ai répondu que si vous étiez laquais dans ce moment-là, ce n'était que pour rire et pour vous amuser, mais que cela ne durait pas toujours.
Monsieur Rozelly
Et lui, qu'a-t'il dit à cela ?
Le Petit Dorval
Il a dit à cela que l'on n'était pas Laquais devant tant de monde pour rire, qu'il falloit que cela fût vrai, comme il était vrai que son père venait d'être Roi, et que tout le monde n'était rassemblé que comme on fait quand on veut voir le Roi.
Monsieur Rozelly
Le voici, laissez-moi faire, je m'en vais bien le corriger de sa petite vanité, peste elle va grand train ; mais il va bien en rabattre, et mon habit de paysan dans lequel il va me voir jouer, va dissiper toutes ses petites idées folles...
Scène 3
Monsieur Rozelly, Le Petit Rozelly
Monsieur Rozelly
Qu'est-ce donc, Monsieur, j'apprends de vous de jolies choses ; pourquoi, s'il vous plaît, maltraitez-vous votre petit ami Dorval ? Hen ?
Le Petit Rozelly
Je ne lui ai pas fait grand mal... Mais enfin... Mais comme vous voilà donc, mon Papa, je ne vous reconnais plus, qu'est-ce que cela veut donc dire ?
Monsieur Rozelly
Cela veut dire, Monsieur, que j'étais Roi tout-à-l'heure, et que je ne suis plus à présent qu'un simple villageois, un paysan ; et voilà comme tout change dans la vie.
Le Petit Rozelly
Allons donc, mon Papa, vous voulez rire ; un Roi ne devient pas comme ça tout d'un coup paysan ?
Monsieur Rozelly
Cela est pourtant vrai, je ne suis plus qu'un paysan ; ainsi l'orgueil que vous avez pris de m'avoir vu Roi, doit vous quitter entièrement.
Le Petit Rozelly
Mais vous n'allez pas paraître là-bas, comma cela devant tout ce monde ; pourquoi cesser d'être Roi ? C'est si beau ! Tant de grands soldats à votre suite... J'étais si content !... Vous aviez si bonne mine !... Allons, vous vous êtes mis comme ça pour vous moquer de moi, n'est-ce pas?
Il le prend par la main.
Monsieur Rozelly
Je vous le dirai quand nous remonterons ; voilà l'heure, venez avec moi, et vous aller voir si je ne suis pas devenu paysan tout de bon, venez.
Le Petit Rozelly
Non, mon Papa, n'allez pas là-bas comme çà ; il y a trop de monde, on se moquera de vous.
Monsieur Rozelly
Oh ! Il faut que j'y aille absolument ; je suis las d'être Roi, c'est un métier fatiguant ; tu as vu combien il a fallu que je me fâche, que je crie contre mes Ministres, contre mes Généraux : le métier de paysan est plus tranquille, et m'amuse davantage.
Le Petit Rozelly
Fi donc, mon Papa, soyez Roi toujours ; eh ! je vous en prie.
Monsieur Rozelly
C'est votre goût, mais ce n'est pas le mien ; allons descendons vite, et vous, Dorval, causez avec votre petit bonhomme, je remonte dans l'instant, ma paysannerie ne sera pas longue.
Le Petit Rozelly
Ah ! Tant mieux, et vous redeviendrez Roi, n'est-ce pas ?
Il sort avec son fils.
Monsieur Rozelly
Nous verrons, peut-être bien demain.
Scène 4
Monsieur Dorval, Le Petit Dorval
Monsieur Dorval
Eh bien ! Mon ami, qu'est-ce que tu dis à cela ?
Le Petit Dorval
Oh ! Je dis, mon Papa, que je ne sais que dire : mais vous, est-ce que vous serez laquais toujours, toujours ?
Monsieur Dorval
Oui, mon ami ; que veux-tu ? C'est mon état ; mais tout laquais que je suis, on peut être honnête homme dans cet état, et un honnête homme n'est méprisable dans aucun état ; d'ailleurs je ne suis pas toujours laquais, comme tu vois ; je suis mis en Monsieur comme un autre, la plus grande partie du jour.
Le Petit Dorval
Oui... Mais... Je n'entends rien à tout cela. Vous voilà un Monsieur à présent ici, et à votre maison où il n'y a pas grand monde, et vous êtes laquais quand il y a bien des personnes qui vous regardent ; cela me chagrine, et ça fait que le petit Rozelly se moque de moi, et me dit des sottises.
Monsieur Dorval
Oh bien ! Quand il va remonter, tu pourras lui dire aussi qu'il n'est que le fils d'un paysan.
Le Petit Dorval
Oui, mais son père a été roi avant et longtemps ; si ce n'est que pour rire qu'il s'est mis en paysan, et qu'il redevienne roi demain, comme il le dit... Et puis d'autres jours, et que vous soyez laquais tout de bon tous les jours, je serai dans le cas d'être... Tenez, mon Papa, il y a quelque chose là-dessous que je n'entends pas du tout.
Monsieur Dorval
Je vais te l'expliquer : en changeant d'habits en très peu de temps, Rozelly, moi, et beaucoup d'autres que tu as vu avec nous, nous représentons aux hommes, pour les instruire, tous les changements d'états et de fortune qui peuvent arriver pendant la vie de ces mêmes hommes ; cela leur fait faire des réflexions sur l'incertitude des choses humaines, et ils viennent nous voir en grand nombre, pour profiter des bonnes leçons que nous leur donnons, dans ces différents états que nous prenons d'un jour à l'autre.
Le Petit Dorval
Je commence à comprendre... Vous n'êtes donc pas véritablement ni rois, ni laquais, ni paysans ?
Monsieur Dorval
Non ; nous sommes payés par le Roi, pour représenter à ses sujets, comme je te le dis, sous différentes formes, sous différents caractères et sous différents habits, tous les ridicules, tous les vices et toutes les mauvaises actions, afin d'en détourner, d'en dégouter ces mêmes hommes, et toutes les bonnes, pour les engager à les imiter.
Le Petit Dorval
Oh mais ! C'est un emploi bien beau et bien amusant ; et dites-moi, mon Papa, ainsi le petit Rozelly n'est donc pas plus que moi, quoique son père fasse le Roi, et que vous ne représentiez qu'un laquais ?
Monsieur Dorval
Non, mon ami ; si même j'avais plus de talent à représenter un laquais, qu'il n'en a à représenter un roi, je serais plus considéré, et j'en tirerais plus de profit.
Le Petit Dorval
J'entends ; oh bien ! moi, je crois que j'aurois des dispositions à être Roi.
Monsieur Dorval
Si tu m'entends, il ne faut pas dire que tu aurais des dispositions à être roi, mais que tu aurais des dispositions à faire le rôle de roi.
Le Petit Dorval
À faire le rôle de roi... Oui, oui, c'est ce que je voulais dire ; oh ! Me voilà au fait, et je vais bien me moquer de la fierté de Rozelly ; son père va revenir de faire le rôle de paysan, eh bien ! Il n'y a pas là de quoi se croire plus gros seigneur que moi, n'est-ce pas ?
Monsieur Dorval
T'y voilà, mais Monsieur Rozelly a fini son rôle, je les entends qu'ils remontent.
Le Petit Dorval
Oh ! À présent, si le petit Rozelly me traite comme un fils de laquais, moi je le traiterai comme un fils de paysan.
Scène 5
Monsieur Rozelly, Monsieur Dorval, Le Petit Rozelly
Monsieur Rozelly
Et tu auras raison, mon petit ami ; allons, embrassez-vous maintenant, car, mes chers enfants, vous n'êtes pas plus fils de rois, de paysans et de laquais, l'un que l'autre.
Monsieur Dorval
J'ai mis le mien au fait, sans lui donner mauvaise idée de mon état.
À son fils.
Monsieur Rozelly
J'en ai fait autant au mien, et son orgueil vient d'être réduit en poudre. Eh bien, Monsieur, traiterez-vous encore avec hauteur le petit Dorval ?
Le Petit Rozelly
Non, mon Papa ; je vois bien que ce ne sont que des manières de rois, de laquais et de paysans, que vous faites pour attirer du monde, et comme vous m'avez dit, pour leur apprendre de bonnes choses en les amusant, mais que tout cela n'est pas vrai. Allons, Dorval, nous sommes toujours camarades.
Monsieur Dorval
Fort bien, mon ami, mais tu nous a fait voir que l'orgueil se fourre partout, qu'il va grand train quand il n'est pas réprimé promptement, et que chez les hommes à tout âge...