Proverbe · 1769

L’heureux naturel

d’Alexandre-Guillaume de Moissy

Représentation
≈ 11 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
41
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Petit de Belmon H 14 ≈ 5 min 3
Monsieur de Belmon H 14 ≈ 3 min 3
Madame de Belmon F 8 ≈ 3 min 1
Laquais N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Heureux Naturel
Le Petit de Belmon
Monsieur de Belmon
Madame de Belmon absentabsent
Laquais absentabsent
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L'Heureux Naturel

Scène 1

Monsieur Belmon, Le Petit de Belmon, Monsieur de Belmon

Il ouvre les rideaux du lit de son fils.

Il lui prend le bras.

seul, assis la tête penchée sur sa main

Monsieur Belmon

Quel moment affreux pour un père qui n'a qu'un fils, un fils unique qui se meurt ! Depuis huit ans, je ne vis plus avec ma femme ; je suis hors de toute espérance d'avoir jamais d'autres enfants : ô Ciel ! J'avais en moi les moyens, et je les semais si bien, d'être bon père, bon mari, faut-il que ma femme m'ait forcé par sa conduite, de me séparer d'elle, et que je perde mon fils ? Que la vie est à charge, quand les liens qui sont faits pour en adoucir les chagrins, deviennent des chagrins eux-mêmes ! Mais voyons où en est ce petit malheureux, les médecins l'ont abandonné, peut-être que la Nature toujours mal connue, mal consultée et plus habile... Eh bien ! Mon ami, mon cher enfant, m'entends-tu ? Il a la fièvre la plus brûlante.

Le Petit de Belmon

Oui, mon Papa, je vous entends ; je suis accablé d'une maladie que je sens qui me fera mourir, si vous n'y apportez le remède que vous seul pouvez y apporter.

Monsieur de Belmon

Moi seul ! Je pourrais te sauver la vie ? Ah ! Mon cher enfant, explique-toi, quel est-il ce remède ? Rien ne sera impossible à ma tendresse, parle.

Le Petit de Belmon

Il y a longtemps, mon cher Papa, que je vous cache un chagrin qui est la seule cause de l'état où je suis, et qui va me faire mourir, si vous ne m'écoutez et ne me satisfaites pas sur ce que je vais vous demander...

Monsieur de Belmon

Parle, parle, demande, et tu seras satisfait.

Le Petit de Belmon

J'ai une mère dans le Monde, je ne l'ai jamais bien connue, j'étais trop enfant quand vous viviez ensemble, pour avoir pu conserver le ressouvenir de ses traits ; depuis du temps vous m'avez dit qu'elle était morte ; dans mon éducation vous m'avez peint le mensonge comme une chose affreuse ; je vous ai cru qur la mort de ma mère ; mais huit jours avant que je sois tombé malade, un fils de vos amis m'a assuré qu'il a su par son père, que ma mère vivait, que vous étiez séparés l'un de l'autre pour des raisons qu'il ne m'a pas pu dire...

Monsieur de Belmon

Eh bien ! Mon ami...

Le Petit de Belmon

Eh bien, le désir de voir, de connaître ma mère, m'a pris si vivement, que j'en suis tombé malade. Presque tous les enfants de mon âge ont chacun leur mère, me suis-je dit à moi-même, ils en éprouvent des douceurs, des caresses tendres, et moi seul qui en ai une comme un autre, je ne la connais seulement pas. On m'a recommandé de ne vous en point parler, je l'ai promis, et la crainte de vous déplaire avec ma promesse m'ont retenu ; mais comme je vais peut-être mourir, mon Papa, et que vous êtes bon, je voudrais au moins avant ; connaître ma mère, l'embrasser expirer dans ses bras et dans les vôtres, et je mourrai content.

Il sonne.

Monsieur de Belmon

Ah ! Mon cher ami, tu m'ouvres le coeur ; eh ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plutôt ? Mais enfin je vais envoyer chercher ta mère, soutiens-toi, ranime-toi, si tu peux, du plaisir de la voir aussi promptement qu'il sera possible.

Scène 2

Monsieur de Belmon, Laquais, Monsieur Belmon, Le Petit de Belmon

Monsieur de Belmon

Donnez-moi tout ce qu'il faut pour écrire un mot de lettre.

Laquais

Oui, Monsieur.

Monsieur Belmon

Je vais écrire une lettre bien positive sur ton désir et ta situation, et je ne doute pas qu'aussitôt...

Le Petit de Belmon

Ma mère n'est donc pas enfermée, comme on me l'a dit ?

Monsieur de Belmon

Non, mon ami ; elle l'a été assez longtemps pour qu'à la fin j'aie pris sur moi de lui laisser mener une vie plus douce : depuis deux ans, elle demeure dans un couvent, d'où elle est maîtresse de sortir quand elle veut.

Le Petit de Belmon

Et elle n'a point eu le désir de me voir, elle ne ma donc jamais aimé ?

Monsieur de Belmon

Si, mon enfant, elle a tout fait pour te voir, mais je n'ai point voulu la satisfaire sur cela ; ton éducation m'était chère, j'ai craint que par de mauvaises impressions, elle ne détruisît mon ouvrage, et ne me noircît dans ton esprit.

Le Petit de Belmon

Mais si en la voyant, elle me rend la vie ; comme je l'espère, mon cher Papa, il faut me promettre que vous lui pardonnerez tout, et que vous revivrez ensemble en bonne intelligence,

Un Laquais apporte de quoi écrire la lettre.

Au Laquais.

Le Laquais sort, et Monsieur de Belmon se met à écrire.

Monsieur de Belmon

Oui, mon ami, je te le promets. C'est bon, mettez là..

Le Petit de Belmon

Écrivez-vous ?

Il lit.

Monsieur de Belmon

Ah ! Voilà qui est fait, deux mots suffisent, je vais te les lire. « Madame, votre fils est a toute extrémité ; il désire de vous voir ; c'est le seul remède qu'il espère le pouvoir ramener à la vie. Venez, ne perdez pas un instant. »

Monsieur de Belmon met l'adresse et sonne.

À un Laquais.

Le Petit de Belmon

C'est bon, mon papa, cette lettre me fait déjà du bien. Portez cette lettre à son adresse en toute diligence.

Laquais

Oui, Monsieur : une Dame demandé à vous parler,

Monsieur de Belmon

Ah ! Qui est elle ?

Laquais

Elle n'a pas voulu dire son nom, mais la voici elle-même.

Le Laquais sort.

Monsieur de Belmon

Rends moi ma lettre.

Scène 3

Madame de Belmon, Monsieur de Belmon, Le Petit de Belmon

Madame de Belmon

Monsieur, j'ouvre la porte sans façon ; je sais la situation cruelle de mon fils, et j'ai crû que vous me pardonneriez une démarche que la tendresse...

Monsieur de Belmon

Ah ! Madame, il est à toute extrémité, abandonné des médecins.

Madame de Belmon

Il y a encore de la ressource, Monsieur, s'il ne l'est pas de la Nature et de sa mère.

Monsieur de Belmon

Je pense comme vous ; dans le moment où vous arrivez, il vous demande, il vous désire ; je vous écrivais de sa part, pour vous prier de venir le voir ; mais ce désir ardent qu'il a de vous connaître, trop brusquement satisfait, peut lui causer une forte révolution ; il est si faible... Ah ! Madame, si vous l'aimez, si vous avez encore quelques égards pour moi, ménageons le moment de vous présenter à lui avec tous vos droits ; offrez-vous d'abord comme si vous n'étiez que l'amie de sa mère.

Elle approche.

Madame de Belmon

Volontiers, ce ménagement est très sage ; je m'intéresse trop à sa vie... Ouvrez ses rideau. Le pauvre enfant ! Il n'en peut plus...

Le Petit de Belmon

Ah ! Madame, vous venez d'arriver, vous avez dit bien des choses à mon Papa ; je crois que je vous ai entendu parler de ma mère, la connaissez-vous, Madame ?

Madame de Belmon

Oui, mon cher ami, c'est ma meilleure amie ; elle est bien chagrine de l'état où vous êtes.

Le Petit de Belmon

Et pourquoi n'est-elle pas venue aujourd'hui avec vous ? C'est qu'elle n'a pas osé... Je sais... Je sais... Mais mon Papa vient de donner des ordres pour qu'on l'aille chercher. Ah ! Madame, puisque vous êtes son amie, au cas que je meure avant qu'elle vienne, dites-lui bien que je meurs de chagrin de ne l'avoir pas connue aussitôt que l'on m'a appris qu'elle vivait, et que je pouvais la connaître.

Madame de Belmon

Mon cher enfant, je vous réponds, comme si c'était elle, qu'elle vous aime de tout son coeur, qu'elle va arriver dans le moment, pour vous en donner les marques les plus tendres ; ranimez vos forces par cette espérance, et comptez sur elle, comme si elle ne vous avait pas perdu un moment de vue.

Le Petit de Belmon

Vous pleurez, en me disant cela ! Si vous n'êtes que l'amie de ma mère, en pleurant ainsi, qu'est-ce qu'elle va donc devenir quand elle me verra dans mon état ? Faut-il qu'elle ne me retrouve, que pour me voir mourir ?... Mais si on ne la trouve pas chez elle, ah bon Dieu !

Madame de Belmon

Si, mon enfant, mon cher enfant, on l'a trouvée chez elle, elle y est, puisqu'elle est ici auprès de toi, mon cher fils !

Il la prend.

Le Petit de Belmon

Quoi ?... C'est vous, Madame, c'est vous qui êtes ma mère ? Mon Papa, embrassez- moi tous deux. Ah ! Je ne me sens pas de joie... et toutes mes forces reviennent pour jouir du plaisir... Vous êtes donc ma mère ?... Je vous tiens... Ah ! Maman, que je vais avoir de contentement à revivre pour vous aimer ! J'ai donc une mère !

Madame de Belmon

Oui, mon ami, tu as une mère, mais une mère tendre qui t'aimait, sans savoir l'âme et la tendresse que tu avais pour elle ; juge maintenant qu'elle te connaît un coeur si sensible à son égard, juge combien tu vas lui être cher !

Le Petit de Belmon

Ah ! Ma chere Maman, vous me rendez la vie, mais ne me quittez plus, ne quittez plus mon Papa, sinon vous m'allez faire remourir de chagrin, je le sens ; ne nous quittons plus jamais.

Monsieur de Belmon

Madame, cette raison de nous réunir et de revivre en bonne intelligence est trop forte, pour que nous ne passions pas sur tout ce qui nous a pu séparer : que l'intérêt de la vie de mon fils nous engage à regarder comme perdus tous les moments où nous n'avons pas été ensemble.

Elle se jette sur son fils.

Madame de Belmon

Ah ! Monsieur, que votre offre me fait de plaisir ! J'ai eu des torts, je les avoue, pour vous faire connaître que je ne les ai plus ; je suis incapable de les avoir jamais. La Nature a éclairé mon âme, par la situation intéressante de mon fils. Tous les plaisirs du Monde, je le sens, ne valent pas un sentiment honnête et tendre. Oui, mon cher enfant, je vais te devoir mon bonheur. Quel plaisir ne me fais-tu pas sentir, si en me revoyant comme pour la première fois je te donne une seconde fois la vie ? Je n'ai pu me cacher à toi longtemps, et tu n'as pas eu peine à sentir que j'étais ta mère. Nous avons éprouvé tous deux que...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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