Le Goûté
Scène 1
Monsieur Blandineau, Madame Blandineau
Monsieur Blandineau
Enfin, Madame, nous voilà donc à notre maison de campagne en pleines vacances pour deux mois , vous trouverez bon, j'espère, que je fasse mon amusement d'instruire ici mon fils et ma fille à ma manière, et de détruire ou du moins de diminuer en eux tous les défauts que la façon dont vous les élevez à Paris, leur inspire.
Madame Blandineau
Et quels défauts, s'il vous plaît, trouvez-vous à détruire en eux ? Voyons, Monsieur, voyons.
Monsieur Blandineau
D'abord en général, vous leur inspirez trop d'orgueil, trop de goût pour le faste des habits et de la parure, trop de penchant pour tous les talents frivoles et même dangereux, comme la Musique, la Danse, etc. Convient-il qu'une fille de procureur soit mise comme une fille de Duchesse, qu'elle exécute toutes sortes de danses, et surtout l'Allemande, comme une fille d'Opéra, et sache mettre en oeuvre tous les moyens de coquetterie comme une fille de joie ?
Madame Blandineau
Oh ! Monsieur, vous voyez tout d'un coup d'oeil si bourgeois, qu'on vous croirait de l'autre siècle ; mais moi, je me conforme dans l'éducation de mes enfants aux usages de celui où je vis.
Monsieur Blandineau
Et c'est en quoi, Madame, vous faites fort mal. Au reste, je veux bien vous laisser un peu maîtresse de former votre fille à votre fantaisie ; les mères malheureusement semblent avoir plus de droits sur l'éducation de leurs enfants semelles que ses pères ; mais pour mon fils, Vous trouverez bon que je n'aie pas la même complaisance, et que je le corrige, si je puis ici, pendant que j'en ai le temps, de tous les défauts qu'il tient de vos mauvais principes.
Madame Blandineau
Et de quoi le corrigerez-vous ?
Monsieur Blandineau
D'abord de se donner des airs de petit Marquis, de prendre un ton méprisant avec ceux qu'il croit au-dessous de lui.
Madame Blandineau
Bon ! Ne voulez-vous pas l'élever comme la fils d'un Vigneron, d'un Paysan, enfin comme le petit Jannot votre illustre filleul ?
Monsieur Blandineau
Eh ! Madame, ne pensez pas plaisanter ; oui, je voudrais que mon dils eût tout le caractère, toute la douceur et toute l'honnêteté qui paraît dans ce pauvre enfant-là, il n'en vaudrait que mieux ; d'ailleurs vous méprisez ce petit bonhomme, parce qu'il est le fils d'un vigneron ; mais après tout, mon fils n'est que le fils d'un procureur, et moi qui n'ai point de vanités, vous savez bien que je ne suis que le fils d'un... Là, ne m'en faites pas dire davantage ; ayez de la hauteur tant que vous voudrez, parce que votre père était marchand ; mais je ne veux pas que non fils en ait, et je prétends, pour mettre sa modestie en exercice, que tant que nous serons ici, il traite avec amitié mon petit filleul, quand il viendra jouer avec lui ; ce n'est que le fils d'un vigneron pauvre, mais c'est le fils d'un honnête homme, utile aux autres hommes, et à bien des hommes qui ne le valent pas.
Madame Blandineau
Ah ! Monsieur Blandineau, voilà de la philosophie, elle se fourre partout.
Monsieur Blandineau
Non, Madame, ce n'est que du bon sens.
Madame Blandineau
Enfin, vous avez votre petit Jannot en tête ; vous n'en démordrez point, je vous connais ; mais si je vous disais que ce fils de paysan est plein de défauts qu'il peut inspirer à mon fils, qu'il est polisson, gourmand, paresseux, menteur, méchant même ; que c'est lui qui vole les fruits de notre petit jardin, auriez-vous encore la fureur de vouloir ?...
Monsieur Blandineau
Ah ! Si vous me prouvez tout cela à n'en pouvoir douter, je lui défendrai de jamais entrer ici.
Madame Blandineau
Si je vous le prouve ? Rien de si aisé. Tenez, je m'en vais faire venir gouter mon fils et ma fille dans ce salon ; c'est toujours dans ce moment, que votre vilain Jannot vient pour attraper quelque chose de leur gouté ; nous nous cacherons tous les deux derrière cette porte ; vous entendrez vous-même les propos de ces enfants, et vous jugerez si je vous en impose.
Monsieur Blandineau
Soit, vous avez raison, voyons.
Un Laquais paraît.
Le Laquais sort.
Madame Blandineau
Lapierre. Apportez ici le Gouté de Mademoiselle et de mon fils, et dites-leur de descendre.
Monsieur Blandineau
Oh ça ! Si Jannot a tort dans la conduite qu'il va tenir avec nos enfants, je vous promets de vous en faire justice ; mais si ce sont nos enfants qui se comportent mal avec lui, promettez moi aussi de les en corriger.
Madame Blandineau
Oui, Monsieur, je vous le promets, mais c'est bien une promesse inutile.
Monsieur Blandineau
Nous allons voir.
Scène 2
Madame Blandineau, Le Petit Blandineau
Il sort.
Madame Blandineau
Allons, mes enfants, mettez-vous là et goutez ; le petit Jannot va venir, faites-le gouter avec vous, mais ayez attention qu'il ne vous mange pas tout.
Le Petit Blandineau
Oh ! Que oui, Maman, car il est bien gourmand. Tenez, il est dans la basse cour qui polissonne avec du fumier.
Scène 3
Monsieur Blandineau, Madame Blandineau, Jannot, Le Petit Blandineau, La Petite Blandineau
Monsieur Blandineau
Le voici. Approche Jannot.
Madame Blandineau
Comme le voila fait !
Monsieur Blandineau
Est-il vrai, Jannot, que tu polissonnais dans la basse-cour ?
Il se lave les mains sur une assiette.
Jannot
Ah ! Mon Dieu, non, mon Parein, demandez plutôt au Jardinier, je lui aidais à porter du terreau avec une pelle dans le potager ; mais je m'en vais me laver les mains.
Au petit Blandineau.
Monsieur Blandineau
Tu travaillais, mon enfant, cela est bien fait. Mon fils, pourquoi disiez-vous qu'il polissonnait ?
Le Petit Blandineau
Dame, mon Papa je l'ai cru.
La Petite Blandineau
Qu'il n'approche pas de nous toujours, car il nous gâterait tout, mon fourreau de demie-Perse, et l'habit d'été de mon frère.
Ils font semblant de sortir, et se cachent derrière la porte à moitié fermée.
Monsieur Blandineau
Allons, pas tant de mépris, Mademoiselle, goutez ensemble, et surtout ayez la paix entre vous trois ; nous allons faire un tour de promenade hors de la maison, votre frère et moi.
Scène 4
Le Petit Blandineau, Jannot, La Petite Blandineau
Ils s 'asseyent.
Le Petit Blandineau
Allons, ma soeur, mets-toi là, et moi ici : Et vous, Monsieur Jannot, vous n'avez qu'à vous tenir debout, et ne point vous donner les airs de nous approcher.
Jannot
Oh ! Comme vous voudrez, je ne suis point las du tout.
La Petite Blandineau
Eh bien ! Tant mieux pour toi. Tiens, mon frère, voilà une tartine de confitures pour toi, une pour moi, et puis chacun la moitié d'une.
Le Petit Blandineau
Tiens, ma Soeur, voilà une poire pour toi, une pour moi, et puis aussi chacun la moitié d'une ; pour Monsieur Jannot, voilà un petit morceau de pain qu'il trouvera bon, car c'est du pain blanc dont il ne mange qu'ici.
Jannot
Je vous remercie, mais ne vous en privez pas pour l'amour de moi, peut-être n'en aurez-vous pas trop ; tenez, je n'ai pas beaucoup faim.
Le Petit Blandineau
Oh ! Tu en mangerais bien avec des poires et des confitures, mais c'est pour nous.
Jannot
Non, je n'ai point coutume de manger de cela à mon gouté, et je n'en mangerais pas quand vous m'en donneriez.
La Petite Blandineau
Tu es bien fier, tant mieux, car tu n'en auras pas ; attends, je m'en vais éplucher ma poire avec ma belle lame d'argent, et je t'en donnerai la pelure.
Le Petit Blandineau
Ma Soeur, qu'il nous aille prendre des poires dans le jardin, et il en aura une pour lui... Veux-tu Jannot ?
Jannot
Oh ! Non. Voilà deux fois que vous m'avez forcé d'y aller ; je l'ai fait par bonne amitié pour vous ; je n'en ai pas voulu manger seulement la queue d'une ; et puis vous dites à votre Maman, que je les vole par gourmandise ; je ne veux plus en aller prendre.
Le Petit Blandineau
Parles-donc, eh ! Petit manant, ne serais-tu pas trop heureux d'avoir le fouet pour nous ?
Jannot
Oui, mais cela n'est pas bien de prendre ce qu'on ne nous donne pas.
Le Petit Blandineau
Veux tu bien y aller tout-à-l'heure ?
La Petite Blandineau
Veux-tu y aller ?...
Jannot
Non, je n'irai pas, et je n'irai plus jamais.
Le Petit Blandineau
Nous t'allons battre...
Jannot
Eh bien ! J'aime mieux être battu, que de faire une chose qui n'est pas bien.
Le petit Blandineau et sa soeur battent Jannot, qui se laisse battre.
Le Petit Blandineau
Ah ! Tu ne veux pas nous obéir ? Ma Soeur, aide-moi ; tiens, prends cette canne, et moi l'autre...
Ils le battent encore, et Jannot s'enfuit dans un coin de la Chambre.
Jannot
Eh bien ! Vous n'en serez pas plus avancés...
Le Petit Blandineau
Ah ça, si tu dis que nous t'avons battu, si tu le dis, nous dirons, comme l'autre fois, que tu as encore volé des fruits dans le jardin.
Jannot
Allez, n'ayez point peur ; vous m'avez déjà battu plus d'une fois, et je n'en ai rien dit.
Le Petit Blandineau
Allons, rends-nous ton pain, puisque tu ne veux pas nous aller prendre des poires, tu ne l'auras pas.
Jannot
Oh ! Tenez, le voilà, gardez-le ; je suis bien-aise à présent de n'en pas avoir mangé du tout ; j'aime encore mieux notre pain-bis, on ne me le reproche pas.
Scène 5
Monsieur Blandineau, Madame Blandineau, Jannot
Monsieur Blandineau
Eh bien ! Madame, est-ce là ce que vous m'aviez promis ?
Madame Blandineau
Ah ! ah ! Vous êtes de jolis enfants, j'ai tout entendu. Voilà donc comme vous m'avez menti tous deux fur le compte de ce pauvre Jannot. Il est gourmand, il vole les fruits, il est méchant, il est menteur, tandis que c'est vous qui avez tous ces vices-là. Oh ! Je suis bien-aise de vous connaître.
Jannot
Ne vous fâchez pas, Madame, par rapport à moi ; tout cela n'était que pour rire, je vous assure, et je ne suis pas fâché du tout ; je vous promets qu'ils ne m'ont point fait de mal, nous jouions ensemble, voilà tout.
Elle les renvoyé.
Madame Blandineau
Vas, mon pauvre Jannot, je te rends justice, et je les punirai tous deux comme ils le méritent. Allons vite, allez-vous en tous deux dans votre chambre, auprès de votre Gouvernante, jusqu'à ce que je vous fasse essuyer la punition que vous méritez.
Monsieur Blandineau
Chargez-vous, Madame, de celle de votre Fille, je ne veux point m'en mêler ; ce que je vous conseillerais seulement, serait de lui ôter jusqu'à nouvel ordre, tous ses Maîtres de Musique, de Danse et de Dessein, et de travailler seulement à lui apprendre à bien coudre, à broder, à filer, et à lui former le coeur et l'esprit. Pour mon fils, la punition qu'il mérite, est que Jannot prenne ici sa place, ses habits, enfin qu'il devienne mon fils, et que ce beau Monsieur-là soit traité comme le fils d'un paysan, je dis plus, comme le plus mauvais sujet de la Nature. Au reste, Madame, serez-vous encore prévenue contre ce qui résulte de la pauvreté de certains états ?
Madame Blandineau
Non, Monsieur : malgré la peine que cela me fait, je suis obligée de convenir que cette fois-ci vous avez raison, et que...