Proverbe · 1769

LA PIÈCE DE VERS ou LE DÉJEUNER DES ACADÉMISTES

d’Alexandre-Guillaume de Moissy

Représentation
≈ 14 min
Distribution
5 hommes
Répliques
77
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur Dandino H 22 ≈ 5 min 1
Monsieur Courencel H 17 ≈ 3 min 1
Monsieur Longchamp H 15 ≈ 3 min 3
Monsieur Beaupré H 11 ≈ 2 min 2
Monsieur Saint-Paul H 12 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Pièce de Vers ou le Déjeuner des Académistes
Monsieur Dandino absentabsent
Monsieur Courencel absentabsent
Monsieur Longchamp
Monsieur Beaupré absent
Monsieur Saint-Paul absent
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La Pièce de Vers ou le Déjeuner des Académistes

Scène 1

Monsieur Longchamp

Il appelle dans le Corridor.

On entend répondre.

Monsieur Longchamp

Allons, voilà mon déjeuner prêt, voyons donc s'ils veulent venir ; les petits pâtés vont être froids, et les huîtres vont être chaudes. Beaupré, Saint-Paul. Allons, allons.

Scène 2

Monsieur Saint-Paul, Monsieur Beaupré, Monsieur Longchamp

Monsieur Saint-Paul

Me voilà.

Monsieur Beaupré

Et moi aussi. Eh bien ? Peste, voilà un déjeuner dans toutes les formes ; il me paraît que tu fais les choses grandement.

Monsieur Longchamp

Meilleurs, ne nous moquons point ; je les fais de bon coeur, voilà tout.

Monsieur Saint-Paul

Oh ! Pour cela, nous te rendons justice, tu n'es pas comme ce petit vilain Dandino, qui s'est plus fait tirer l'oreille avant-hier pour nous donner un mauvais cervelas et une bouteille de vin ; où est-il donc, ce Docteur là ?

Monsieur Beaupré

Oui, docteur, tu as raison de l'appeler ainsi ; s'il ne l'est pas, il le fait beaucoup toujours ; il parle de prose, de vers, de pièces de théâtre, d'ouvrages nouveaux, comme s'il était Académicien, il ne pense pas qu'il n'est qu'Académiste.

Monsieur Longchamp

Il a un amour propre insoutenable.

Monsieur Beaupré

Est ce que nous ne pourrions pas trouver l'occasion de l'humilier un peu ?

Monsieur Saint-Paul

Je le voudrais pour beaucoup. À propos, Longchamp, t'a-t- il dit qu'il fait une tragédie ?

Monsieur Longchamp

Oui, il m'a assuré même que ce serait du Voltaire au moins : tout ce qui le fâche, c'est qu'il craint que les comédiens n'ayent pas assez de talents pour jouer laa pièce, car il les traite tous et en plein parterre, de maladroits et de comédiens de campagne. Mais chut, le voici, et Monsieur Courencel notre Maître.

Scène 3

Monsieur Longchamp, Monsieur Courencel, Monsieur Saint-Paul, Monsieur Dandino, Monsieur Beaupré

Ils se mettent tous à table, et mangent.

Monsieur Longchamp

Ah ! Messieurs, soyez les bien arrivés ; allons, mettons-nous à table tout de suite, car il y a une demie-heure que le déjeuner vous attend.

Monsieur Courencel

Allons, Messieurs, ma foi, je vous apporte un bon appetit, car je viens de la plaine où j'ai travaillé un cheval diabolique, qu'une dame de condition qui a pensé mourir, veut que je lui dresse pour se promener doucement pendant sa convalescence.

Monsieur Saint-Paul

Elle choisit bien ses montures, cette dame-là, à ce qu'il me paraît.

Monsieur Dandino

J'en ai hier monté un au Bois de Boulogne, qu'un de mes amis veut acheter d'un maquignon ; je défie bien que le vôtre soit plus terrible, et pour cela le maquignon le donne à très bon compte ; eh bien, cet animal-là, sous moi, est devenu un vrai mouton.

Monsieur Beaupré

Oh ! Vous, Monsieur Dandino, vous avez un art tout particulier pour venir à bout des choses les plus difficiles ; encore trois mois de manège, je gage que vous serez le premier Écuyer de France, à votre avis s'entend.

Monsieur Saint-Paul

Oui, mais cela sera d'autant plus surprenant, qu'en même temps, Monsieur Dandino deviendra aussi le premier poète de l'Europe.

Monsieur Dandino

Vous plaisantez, Messieurs, mais enfin vous avouerez qu'il y a des personnes qui saisissent plus promptement les choses, qui ont de certaines dispositions à tout, une certaine intelligence précoce...

Monsieur Courencel

Il est vrai que Monsieur Dandino dompterait le cheval d'Alexandre s'il revenoit au monde ; oh ! Je réponds qu'il sera homme de cheval plus qu'on ne l'imagine, s'il continue.

Monsieur Longchamp

Et votre Tragédie, Monsieur Dandino, où en est-elle ?

Monsieur Dandino

J'en suis au quatriéme acte, et je tiens le cinquième.

Monsieur Longchamp

Nous l'aurons donc cet hiver ? Monsieur Courensel, cela va illustrer votre Académie, et...

Monsieur Courencel

Monsieur fait très bien de s'occuper l'esprit ; c'est une belle chose qu'une tragédie, cependant je ne vous le cacherai pas, je ne me soucie guères que mon Académie s'illustre par là.

Monsieur Dandino

Et pourquoi donc, je vous prie ?

Monsieur Courencel

Ma foi, c'est que j'ai peur que les parents ne s'imaginent que l'on donne chez moi dans le bel esprit ; que mes Écoliers, au lieu de s'occuper de toutes les choses utiles qu'ils doivent apprendre ici, s'amusent à faire des vers et des tragédies ; cela débauche l'esprit, et le rend souvent incapable d'autres applications solides : enfin on sçait dans le monde que ceux qui font le mieux des vers, ne sont pas ceux qui montent le mieux à cheval, et des faiseurs de tragédie chez moi pourraient me faire tort.

Monsieur Dandino

Mais, Monsieur, voilà Monsieur Longchamp qui est un de vos plus forts écoliers en tout, et cependant on sait qu'il fait très joliment des vers.

Monsieur Longchamp

Moi, Monsieur Dandino, je ne m'amuse qu'à dire quelques petites pièces fugitives qui ne demandent aucune tenue, aucune application... Vous savez que j'appelle ces petits ouvrages-là des miettes, au lieu qu'une tragédie c'est un gros pain de cinq livres qui est capable de rassasier toute une maison.

Monsieur Dandino

Oh ! Monsieur Courensel, soyez tranquile, ma tragédie me coûte si peu à faire, qu'elle ne nuit point à mes autres occupations ; j'en suis à la fin, et je vous assure d'honneur, que je ne me fuis pas encore aperçu avoir travaillé un moment.

Monsieur Beaupré

Cela est possible, vous la faites peut-être de mémoire ?

Monsieur Dandino

Comment, de mémoire ?

Monsieur Beaupré

Oui : comme vous allez tous les jours au spectacle, et que vous déclamez beaucoup de tragédies dans votre chambre, votre mémoire se meuble de tout plein de vers tragiques ; vous vous en ressouvenez, et les écrivez comme de vous, en changeant quelques hémistiches ; on a connu beaucoup de jeunes gens qui se sont crûs auteurs à aussi bon marché que cela.

Monsieur Dandino

Allons, vous voulez plaifanter, Monsieur Beaupré, vous verrez que ma tragédie est toute neuve, qu'elle ne ressemble à rien, et que jamais, peut-être, on n'en verra de pareilles.

Monsieur Saint-Paul

Oh bien ! Pour cela, par exemple, je le croirais assez.

Monsieur Courencel

Mais, Monsieur, avant que d'entreprendre un si grand ouvrage, est ce que vous ne vous êtes pas essayé à faire quelques petits vers de société... quelques petites pièces courantes, qui se disent plus aisément en compagnie, que toute une grande tragédie qui est bien longue ?...

Monsieur Dandino

Si, j'en ai fait quelques-uns de ces vers-là, en mettant mes bottes ; mais je ne fais pas de cas de ces sortes d'ouvrages ; c'est de la misère en fait de poésie, et cela ne donne point d'étendue, de ressort au génie.

Monsieur Longchamp

Peut-être, Monsieur Dandino, mais on s'en amuse...

Monsieur Dandino

Monsieur, quand je dis cela, je n'entens point parler des petits vers que vous faites, ils font charmants.

Monsieur Courencel

Vous nous en avez récité que j'aimerois mieux avoir faits que toutes les tragédies de Corneille ; en avez-vous quelques-uns de nouveaux ? Régalez-nous en.

Il cherche dans ses poches.

Monsieur Longchamp

J'ai une petite pièce que j'ai faite hier matin, mais je serais bien embarrassé de m'en ressouvenir... Je vais voir si je l'ai dans ma poche, le brouillon ou la copie.

Monsieur Beaupré

Ah ! Voyez, je serai charmé de l'entendre.

Il prend la bouteille.

Monsieur Saint-Paul

Et moi aussi ; vos vers sont délicats, légers, agréables, et présentent toujours de jolis tableaux, enfin ils n'ont rien de cette pesanteur scolastique qu'on trouve souvent dans certains rimailleurs. Allons, Monsieur Dandino, buvons un coup.

Monsieur Longchamp

Je ne les trouve point, je les aurai perdus ; ma foi, en tout cas, ce n'est pas grande perte ; Messieurs, ce sera pour une autre fois.

Monsieur Courencel

Oh ! Cherchez bien dans toutes vos poches.

Monsieur Longchamp

C'est inutile, ils seront tombés sûrement en tirant mon mouchoir.

Monsieur Dandino

Si vous voulez, Messieurs, je m'en vais pour vous dédommager de mon mieux, vous faire part d'une petite pièce de Vers que vous ne connaissez sûrement pas, et qui ne vous paraîtra peut-être pas tant sotte, ni si pesante que celle de ces rimailleurs dont parle Monsieur de Saint-Paul.

Monsieur Courencel

Ah ! Voyons ; elle est de vous ?

Il tire un papier de sa poche, et lit.

Monsieur Dandino

Vous allez voir ce que c'est d'abord. LES DEUX AMOURS.

Monsieur Courencel

Le titre est galant.

Monsieur Saint-Paul

Écoutons.

Monsieur Dandino

Quoiqu'aussi fou qu'en amour on peut l'être, Quand on n'est pas en effet libertin, Malgré cela, l'Amour ma fait connaître Que sur l'estime il fonde son destin. Plaisirs grossiers sont de peu de durée, Pourquoi ? C'est qu'ils ne vont pas jusqu'au coeur. L'Amour durable a l'âme timorée, L'Amour qui fuit permet tout sans pudeur. J'aimais Cloris, tendre quoique novice, Son coeur ému dirigeait son esprit, Ou son esprit adroit sans artifice Empêchait que son coeur trop tôt ne la surprît ; Un doux baiser refusé sans colère En désirant me rendait satisfait, Entreprendre au-delà, ç'eût été lui déplaire, J'étais content d'un plaisir imparfait. Tout est changé, Cloris vive et coquette Ne m'a laissé de ma simple Cloris Que les attraits, encore à sa toilette Elle en ternit les roses et les lys ; Propos joyeux et léger badinage À son esprit donnent un vif effort, On me permet de cesser d'être sage, Ce que je veux je l'obtiens sans effort, Je fuis heureux, et je ne sais si j'aime ; Cloris coquette enchante mes esprits, Mais, pour mon coeur, ah ! Qu'il n'est plus le même ! Du changement j'ai lieu d'être surpris. Oh ! Ma simple Cloris, qu'êtes-vous devenue ? Vous m'avez du plaisir trop permis le chemin ; Reprenez, s'il se peut, votre fierté perdue, J'avais plus de plaisir à vous baiser la main. Eh bien, comment la trouvez- vous ?

Monsieur Courencel

Charmante, en vérité, charmante.

Monsieur Beaupré

On ne peut pas plus délicatement parler d'amour.

Monsieur Saint-Paul

Et la chute en est ravissante.

Monsieur Longchamp

C'est ma pièce de vers que je voulais vous lire ; il l'a trouvée apparemment hier matin aux Tuileries, où je me suis promené, et ou elle sera tombée.

Monsieur Courencel

C'est bon à savoir. Voyons un peu... Monsieur Dandino, c'est sûrement vous qui avez fait ces vers-là, recevez en mon compliment.

Monsieur Dandino

Je suis fort aise qu'ils soient de votre goût.

Monsieur Saint-Paul

Il y règne une facilité dont je ne vous croyais pas capable, malgré la bonne idée que j'ai de votre muse.

Monsieur Dandino

Il est vrai qu'ils sont assez jolis.

Monsieur Beaupré

Si jolis, qu'il faut que vous nous disiez au vrai, si c'est vous qui les avez faits.

Monsieur Dandino

Vous les trouvez donc bien ?

Monsieur Courencel

Oui, mais je doute qu'ils soient de vous ; je vous en demande pardon... Mais... Ils ont une certaine finesse...

Monsieur Beaupré

J'en douterai aussi, si vous ne nous dites positivement ce qui en est.

Monsieur Dandino

Eh ! Messieurs, tout comme il vous plaira, si vous me forcez pourtant de dire la vérité.

Monsieur Saint-Paul

Eh bien, vous nous direz qu'ils sont d'un autre, n'est ce pas ?

Monsieur Courencel

Non, dites-nous qu'ils ne vous ont pas beaucoup coûté, cela nous conservera dans le doute, et vous empêchera...

Il donne son papier.

Monsieur Dandino

Vous êtes singuliers, et je le vois, très peu prévenus en ma faveur ; enfin, Messieurs, personne de vous ne les connaît, les voilà...

Monsieur Courencel

Et copiés d'une très belle écriture.

Monsieur Dandino

Il faut être vrai, ce n'est pas la mienne... Mais si je vous en montrais le brouillon, que penseriez-vous ?

Monsieur Saint-Paul

Je penserais... Je penserais... Ma foi, j'en douterais encore...

Monsieur Dandino

Quelle prévention ! Elle me pique. Eh bien, Messieurs, le voilà le brouillon.

Monsieur Longchamp

Eh ! Messieurs, pourquoi voulez-vous que Monsieur Dandino n'ait pas fait ces vers-là ? Je les ai bien faits, moi.

Monsieur Courencel

Comment ! Il est possible... Voyons... Oui, voilà l'écriture de Monsieur Dandino, elle-même.

Monsieur Longchamp

Monsieur, pardonnez-moi, si je me déclare l'auteur de ces vers comme vous, car on vous poussait de façon à vous les faire adopter par complaisance ; tenez... Voilà mon brouillon aussi que je retrouve heureusement pour vous, Monsieur Dandino. Messieurs, confrontez-le avec la pièce ; Monsieur ou moi, nous cherchons à vous tromper.

Monsieur Beaupré

Le brouillon de Monsieur Longchamp est totalement conforme à la pièce. Ah ! Ah ! Monsieur Dandino.

Monsieur Dandino

Messieurs, il me semble que je n'ai rien dit sur cela d'assez positif, pour que vous imaginiez que j'aie voulu m'approprier ce petit ouvrage ; il est vrai que j'ai trouvé hier ces vers, et puis qu'ils sont à vous, Monsieur Longchamp, je vous les rends.

Monsieur Courencel

Et ce brouillon que vous en avez fait, à quel dessein ?

Monsieur Dandino

Ah ! Ce brouillon ? J'avais dessein d'y changer quelques mots, mais je n'ai trouvé rien à corriger, après quelques ratures, et voilà d'où vient ce brouillon.

Monsieur Courencel

Ma foi, vous alliez nous persuader à tous que ces vers étaient de vous, vous vous le persuadiez vous-même ; mais par l'événement du brouillon, nous voyons que...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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