La Disgrâce des Domestiques
Scène 1
Guillot
Il se cache.
Guillot
Cependant que le Sieur Fabrice Fait l'amoureux et le jocrisse, Auprès d'Angélique aux yeux doux, Je vais boire cinq ou six coups, Mais qui diable vois-je paraître C'est notre vieux marsouin de maître, Mettons notre pot dans ce coin Nous le reprendrons au besoin, Car me trouvant vidant la pinte Il me donnerait quelque atteinte.
Scène 2
Policarpe, Fabrice
Policarpe
Vite sortez d'ici faquin Comment vous faites le bouquin, Le godelureau, l'agréable Le doucereux, le beau, l'affable, Le dolent, l'amoureux transi Encor un coup sortez d'ici Et sans plus mugueter mes filles Prenez votre sac et vos quilles, Mais dépêchez de détaler Sinon je vais vous étrangler.
Fabrice
Monsieur quelle faute ai-je faite ?
Policarpe
Délogez vite et sans trompette, Autrement vous verrez sur vous Tomber une grêle de coups, Vous savez que les coups de gaules Sont antipodes des épaules, Songez donc à vous évader Ou je vais vous antipoder.
Fabrice
Mais pourquoi faut-il que je sorte ?
Policarpe
Sans plus jaser gagne la porte, Promptement vous dis-je, sinon Je vous vais à coups de bâton D'une fureur épouvantable Envoyer la cervelle au Diable.
Scène 3
Fabrice
Fabrice
Hélas ! Quel destin est le mien ? Faut-il abandonner mon bien, Faut-il par un malheur extrême Quitter Angélique que j'aime, Mais s'il est ordonné du sort Perdant ce bien cherchons la mort, Oui, oui, mourons...
Scène 4
Guillot, Fabrice
Guillot
Fabrice arrête Il ne faut pas être si bête, Mais à propos ne craignons rien Ce sont tours de Comédien, Loin de mourir sur ma parole Il boira tantôt comme un drôle, La peste qu'il n'est pas si sot.
Fabrice
Est-ce toi cher ami Guillot, Sais-tu le malheur qui m'accable Dit...
Guillot
Non, ou je me donne au Diable, Si tu ne me le fais savoir.
Fabrice
Guillot je suis au désespoir Mon Maître m'a mis à la porte.
Guillot
Notre maître veut que tu sortes, Au moins ne t'a-t-il pas chargé.
Fabrice
Non, mais il m'a donné congé, Juge par là de ma disgrâce.
Guillot
Quoi donc notre Maître te chasse.
Fabrice
Oui.
Guillot
Tu n'es plus dans la maison, Et l'on ne te veut plus voir.
Fabrice
Non, Et je n'ai plus nulle espérance.
Guillot
Il t'a banni de sa présence.
Fabrice
Oui, vois quel malheur est le mien.
Guillot
Il a fait en homme de bien, Et si m'en avait voulu croire Il t'aurait brisé la mâchoire, Il eut bien eu le diable au corps, S'il ne t'avait pas mis dehors, Va va bien loin qu'il m'en déplaise, Je jure que j'en suis fort aise, Étant chez nous il prit le train De me faire enrager de faim, Le traître employa son ménage Jusques à rogner mon potage, Et mon écuelle au bout d'un mois Fut plus petite de trois doigts, L'on ne voyait jamais en troupe Rien qu'une misérable soupe, Étendue tout de son long Dans un malencontreux bouillon, Encor pour avoir cette soupe Il me fallait le vent en poupe, Et pour l'attraper au plutôt Me jeter en nage pataud, Jugez si ce bel économe Que la fièvre quartaine assomme, Que ce lutin puisse manger Sur ce point me fit enrager, Mais je suis sûr que si j'enrage Qu'il enrage encor davantage, Et qu'étant hors de la maison Le voilà plus sot qu'un oison.
Fabrice
Ah ! Guillot sois plus raisonnable N'insulte point un misérable, Je suis tellement abattu.
Guillot
Tu n'es rien qu'un gueux revêtu, Et je veux que chacun t'appelle Grandissime rogneur d'écuelle, Car tu mérites bien ce nom Pour une si sotte action, Mon Maître devait je te jure Battre sur ton dos la mesure, Pour son bien et pour mon repos Jusques à te briser les os, Et pour te faire chère entière Te jeter dedans la rivière, Ma foi j'en eusse été ravi.
Fabrice
Mais quoi n'ai-je pas bien servi, Monsieur Policarpe mon maître Et n'ai-je pas bien fait paraître, Le zèle d'un bon serviteur.
Guillot
Non, tu n'es qu'un affronteur, Et quand je te chantai ta gamme Il enthousiasma mon âme, Mon potage étant réformé Je voudrais qu'il t'eût assommé, Alors qu'il était nécessaire D'aller pour mon Maître en affaire, Le drôle passait tout le jour À fricasser chez nous l'amour, Et ne pouvait quitter nos filles Tant elles lui semblaient gentilles, Parfois faisant semblant de rien J'écoutais tout leur entretien, Il disait poussant des fleurettes Ah ! Que vous me semblez bien faites, Et comment voir des yeux si doux Sans se rendre aussitôt à vous, Il leur composait une phrase Qui les ravissait en extase, Enfin Monsieur le cajoleur Leur donnait tout de son meilleur, Sa maudite et chienne de patte Rajustait toujours leur cravate, L'épingle de votre mouchoir Malheureusement vient de choir, Disait-il, si cela vous fâche Souffrez que je vous la rattache, Tout cela c'était des façons Pour leur manier les tétons, Si bien que tu n'es qu'une bête Et par les pieds et par la tête, Et pour avoir fait tout ce mal Je te condamne à l'Hôpital.
Fabrice
Quoi me traiter de ces manières.
Guillot fait semblant de s'en aller.
Guillot
Tu mérites les étrivières, Mais tiens-toi gaillard sur ce point Tu les auras n'en fut-il point, Bonsoir.
Fabrice
Écoute deux paroles Guillot tu me dois six pistoles, Que tu sais que je te prêtai Lorsque dans le logis j'entrai, L'argent prêté qu'il faut qu'on rende Enfin jamais ne se demande.
Guillot
Pourquoi donc le demandes-tu Tu pourrais bien être battu, Cela ne se devant pas faire D'où vient que tu fais le contraire. Je te trouve bien insolent.
Fabrice
Je prétends avoir mon argent.
Guillot
Sais-tu ce que tu peux prendre, C'est qu'un jour tu te feras pendre, Lorsqu'on veut avoir de l'argent Ce n'est pas là comme on s'y prend, Sache qu'il faut qu'on s'humilie Pour approcher ma Seigneurie, Et pour avoir tes dix Louis Qu'il me faut traiter de Marquis, De Vicomte de duc d'Altesse.
Fabrice
Quoi faut-il donc que je m'abaisse, Jusques à souffrir qu'un maraud.
Guillot
Diable que tu le portes haut, Quand on souhaite quelque grâce On ne montre point tant d'audace, Prends donc un style différent Traite-moi d'Illustre, de grand, Si de ces titres tu me traites Va parbiou ta fortune est faite.
Fabrice
Bien faisons donc ce qu'il voudra Monseigneur quand il vous plaira, Par votre premier gentilhomme De me faire donner ma somme, Pour m'en aller en mon pays Monseigneur, mon Duc, mon Marquis, Mon Comte.
Guillot
Comte, conte conte, **** Parbleu l'humilité me dompte, Ce faquin me gagne le coeur En me traitant de grand Seigneur, Et par ma foi ma Seigneurie Même en généalogie, N'avait jamais eu le bonheur De recevoir si grand honneur, Ce fat me touche jusqu'à l'âme Et son discours d'aise me pâme, Ce n'est pas avoir peu de sens Que savoir l'art de plaire aux grands.
Fabrice
S'il plaît à votre courtoisie.
Guillot
Dieu me damne tu m'extasies, J'aime les hommes de vertu Et bien que me demandes-tu.
Fabrice
Je prie humblement votre Altesse Qu'elle me tienne sa promesse, En me donnant les six Louis Que tantôt elle m'a promis.
Guillot
Enfin doncques tu me demandes.
Fabrice
Une somme qui n'est pas grande, Dont pourtant je serai ravi.
Guillot
Va Dieu t'assiste mon ami.
Scène 5
Fabrice
Fabrice sort.
Fabrice
Vit-on jamais telle disgrâce Un Maître d'avec lui me chasse, Un coquin se moque de moi Je suis sans argent sans emploi, Mais quoi ma plainte est inutile Il faut mieux chercher dans la ville, Quelqu'un qui puisse me donner De quoi m'en pouvoir retourner, Oui c'est là ma dernière épreuve.
Scène 6
Policarpe, Angélique
Policarpe
Promptement faisons Maison neuve, Cependant que je suis en train Je prétends faire un nouveau train, J'ai déjà mis dehors Fabrice.
Angélique
Mais mon père quelle injustice, De chasser de votre maison Cet incomparable garçon, Que vous deviez avoir sans cesse Pour votre bâton de vieillesse, Ah ! Mon petit Papa mignon Retenez votre fabrisson.
Policarpe
Taisez-vous petite Friquette Ne faites plus tant la coquette, Quand vous m'en priez, sur ma foi C'est bien plus pour vous que pour moi, Mais cessez sur cette matière De me faire aucune prière, Je vous promets qu'il s'en ira.
Angélique
Moi je dis qu'il demeurera.
Policarpe
Ah ! Qu'il faut ici de mystère Dites-moi voulez-vous vous taire, Car à la fin votre caquet Ferait mettre au vent daguenet, Ne soyez donc plus mal apprise Autrement je vous daguenise.
Angélique
Diantre soit du dagueniseur Du renfrogné du vieux rêveur, Dont la rigueur me désespère.
Policarpe
Est-ce ainsi qu'on parle à son père, Mais j'aperçois venir Guillot D'où viens-tu donc plaisant falot.
Scène 7
Guillot, Policarpe, Marotte
Guillot
Je viens de parler à Fabrice Qui se plaint de votre caprice, Disant que vous l'avez cassé.
Policarpe
Il est vrai que je l'ai chassé, Et ne pouvais jamais mieux faire Pour mon honneur et pour me plaire, Que bannir cet esprit coquet.
Guillot
Monsieur que vous avez bien fait, Vous allez être dans l'Histoire Pour cette action de mémoire, Ce faquin faisait l'entendu Il croyait que tout lui fut dû, Il tranchait chez vous du capable Il faisait le beau, l'agréable, Votre fille avait des appas Qui ne lui désagréaient pas Il lui voulait faire comprendre Ce qu'était la Carte du Tendre, Mais ce n'est rien qu'un sot tout pur Avecque son tendre et son dur.
Policarpe
Est-il parti ton camarade.
Guillot
Jusques à demain il retarde, Ne le pouvant pas aujourd'hui.
Policarpe
Tu n'as qu'à partir avec lui, Et mon âme sera ravie Si tu n'en reviens de ta vie, Pars donc vite et sans raisonner Ou je te vais bien gourdiner.
Guillot
Vous vous moquez de votre esclave Donnez-moi la clef de la cave, Donnez que j'aille visiter Votre vin qui se va gâter.
Policarpe
Tu le bois avec tant de hâte Que malaisément il se gâte, Mais je veux être au rang des morts S'il en entre plus dans ton corps, Ce traître avec sa gargamelle Donne à mes tonneaux la gravelle, Et les va si bien caresser Qu'il les empêcher de pisser, Je ne veux plus de ton service Prends donc le chemin de Fabrice, Car après m'avoir outré Sais-tu bien que je te tuerai.
Guillot
Ah ! Monsieur c'est une imprudence Que me tuer en ma présence, Vous m'allez voir mourir d'effroi Si vous me tuez devant moi, Quand nous ne serons plus ensemble Vous me tuerez s'il bon vous semble.
Marotte
Quoi vous chassez aussi Guillot Ce pauvre enfant qui ne dit mot, Qu'il va devenir maigre échiné S'il s'en va de votre cuisine, Ah ! Monsieur ne le chassez point Pour conserver son embonpoint.
Policarpe
Rentrez au logis idiote Vous aussi Madame la sotte, Qui ne faites que contester Sinon vous vous ferez frotter.
Scène 8
Guillot
Guillot
Ah ! Vieux rabbin de synagogue Dont la tête est comme un gogue, Dont l'esprit est tout de travers La cervelle tout à l'envers, La mine toute rechignée L'âme éternellement damnée, Puisses-tu trouver vieux démon Chez toi mille coups de bâton, Et qu'après ce misérable homme Qui souvent les brigands assomme, Te mène durant quinze jours Visiter tous les carrefours, Et qu'ensuite ton sort s'achève Dans le beau milieu de la Grève, Voilà la bienheureuse fin Que je souhaite à ton destin, Va que la foudre te confonde.
Scène 9
Fabrice, Guillot
Fabrice
Je suis le plus content du monde, Mon bonheur n'eût jamais d'égal Un ami me prête un cheval Et pour m'obliger davantage Cent pistoles pour mon voyage ; Je pars d'ici fort satisfait.
Guillot
Va, tu n'as jamais si mal fait, Qu'alors que tu chassas Fabrice, Ce garçon parfait et sans vice, L'économe de la Maison Qui n'a rien en soi que de bon, Mais pour cette malice étrange Que bientôt quelque loup te mange, Et qu'avant de t'avaler Il te puisse bien étrangler, Que la rage te batte au ventre Que la terre t'ouvre son centre, Afin que tu tombes en Enfer Entre les bras de Lucifer, Et que si fort il t'y retienne Qu'au grand jamais tu n'en reviennes, Tu seras bien là sur ma foi.
Fabrice
Qu'as-tu donc.
Guillot
Je parlais pour toi, À notre vieux serpent de Maître De ce qu'il t'a paru si traître, En te mettant dehors ainsi.
Fabrice
Guillot n'en soit point en souci, Pour bannir ma mélancolie Je m'en vais jusqu'en Italie, De là je passe en Portugal J'ai cent Louis un bon cheval, Et je m'en vais mener bonne vie.
Guillot
Je te veux tenir compagnie, Pour me divertir avec toi.
Fabrice
Mais Guillot auras-tu de quoi, Car il en faut pour te conduire.
Guillot
Tes cent Louis pourront suffire, Ne suffisant pas, bien et beau Nous irons vendre mon manteau, Fais donc seller ta haridelle Puis je mettrai le cul sur selle, Et par pitié quand je voudrai La croupe je te prêterai, J'oblige de belle manière.
Fabrice
C'est me faire la grâce entière, Mais parlons avecque raison N'es-tu point hors de la Maison, Je pense connaître à ta mine Qu'on t'a banni de la cuisine, Et je jurerais sur ma foi Qu'on t'en a fait autant qu'à moi.
Guillot
Non pas, mais mon Maître, Fabrice, M'a bien dit que je te suivisse, Et qu'il m'étrillerait enfin Si je ne prenais ton chemin, C'est le discours du galant homme.
Fabrice
Sais-tu comment cela se nomme, Justement valet à louer Et je te veux bien avouer, Que je sens une joie extrême De ce qu'il t'a traité de même, Tantôt tu te moquais de moi Maintenant je me ris de toi, Ah ! Monsieur de la Guillotière Ton humeur était par trop fière, Tu voulais des titres exquis Que l'on te traitât de Marquis, D'Altesse, de Duc, de Vicomte Et tout cela rien qu'à ta honte, Car te voilà changé soudain D'un grand Seigneur en un gredin, Ah ! Que si j'aimais la vengeance.
Guillot
Voilà comme tourne la chance, Hier j'étais tout à fait heureux Aujourd'hui je ne suis qu'un gueux, Et la plus grande gueuserie S'est mise sur ma friperie, Ah ! Que mon destin est cruel Me voilà capon éternel, Quiconque verra ma figure Il verra la pauvreté pure, Tantôt je faisais du cancan Et je ne suis plus qu'un croquant, Mais qui faire c'est la fortune Qui m'en a voulu bailler d'une, Et quand même je m'en tuerai Elle n'en fera qu'à son gré, J'aime donc mieux la laisser faire.
Fabrice
Mais conte-moi, tout le mystère, Notre maître t'a-t-il chassé.
Guillot
Oui, Fabrice et fort menacé, Et si bien fait le Diable à quatre Que je croyais qu'il m'allait battre, Et me mettre au rang des occis.
Fabrice
Quoi tu n'es plus dans le logis, Il t'aurait fait cette incartade.
Guillot
Je m'en suis sevré mon camarade, Il m'a mis dehors comme un chien.
Fabrice
Il a fait en homme de bien, Et devait faire tintamarre Sur ton dos à grand coup de barre, Et te donnant du pied au cul Te mettre à la porte tout nu, C'eût été te rendre Justice.
Guillot
Cesse de me railler Fabrice, Et songeons plutôt à partir.
Fabrice
Guillot je n'y puis consentir, Et plus à partir je m'applique Moins je puis quitter Angélique, Comment abandonner ces lieux Après avoir vu ces beaux yeux.
Guillot
Fabrice quand je m'imagine Qu'il faut quitter cette cuisine, Où je buvais comme un bacchus Où je chantais gaudeamus, Où je me délectais sans cesse.
Fabrice
Ah ! Quand je songe à ma Maîtresse À son mérite à sa beauté.
Guillot
Ah ! Quand je songe à ce pâté, De quoi je coupais une tranche.
Fabrice
Ah ! Quand je pense à sa main blanche, De quoi si délicatement Elle touchait un instrument, Qu'elle me ravissait l'oreille.
Guillot
Quand je pense à cette bouteille, Dont le ventre a six pieds de tour Que je vidais trois fois par jour.
Fabrice
Que j'aime à contempler sa grâce.
Guillot
Que j'aime une bonne bécasse.
Fabrice
Et que je chéris ses appas.
Guillot
Que je chéris un grand repas.
Fabrice
Quel plaisir de voir ce bel Ange.
Guillot
Quel plaisir quand on boit et mange.
Fabrice
Qu'on aime un ouvrage si beau.
Guillot
Que j'aime une longe de veau.
Fabrice
Ah ! Que je ne vois son visage.
Guillot
Ah ! Que ne vois-je un grand potage.
Fabrice
Auprès duquel tout autre est laid.
Guillot
Que n'ai-je un gros cochon de lait, Ah ! Que je ferais bien ripaille.
Fabrice
Quand je pense à sa belle taille, À son port, son esprit divin.
Guillot
Quand je pense à ce broc de vin, Qui me dégoutait dans le ventre Ah ! Que j'étais bien dans mon centre.
Fabrice
Faut-il quitter ces yeux si beaux.
Guillot
Faut-il quitter ces Aloyaux, Ces Dindons, ces bonnes viandes Si délicates, si friandes, Chapons et Gigots de Mouton Dont je m'engraissais le menton, Et faisais ma plus grande gloire De m'en donner par la mâchoire.
Fabrice
Mais, mes regrets sont superflus Puisque je ne la verrai plus, Guillot je suis inconsolable.
Guillot
Que je regrette cette table.
Fabrice
Tu ne songes qu'à manger.
Guillot
Toi rien qu'à me faire enrager, Laisse là cette amour avide Et comme moi songe au solide.
Fabrice
Je ne songe qu'à mon chagrin.
Guillot
Moi qu'à rassasier ma faim, Et si j'avais bien de quoi frire Je verrais finir mon martyre.
Fabrice
Mais sans faire tant de regrets Recherchons plutôt les secrets, De nous mettre bien en grâce Auprès du Maître qui nous chasse, Regarde donc par quel moyen Nous pourrons nous y mettre bien, Cherche en ta tête.
Guillot
Ah ! Quelle bête : Oui, je m'irai casser la tête, Pour te trouver l'invention De rentrer dedans la Maison.
Fabrice
Guillot il n'est pas temps de rire Comprends mieux ce que je veux dire, Il faut nous employer tous deux S'il se peut pour nous rendre heureux, Et nous ne saurions tous deux l'être Qu'en rentrant avec notre Maître, Sa fille dont je suis aimé Et son bon vin qui t'a charmé, Méritent bien tous deux qu'on fasse Quelque effort pour rentrer en grâce, Songes-y donc mon cher Guillot.
Il boit.
Il boit.
Il boit.
Guillot
N'a-t-on point escroqué mon pot, Je veux dans son jus délectable Trouver un moyen admirable, Cherchons j'ai retrouvé mon vin Tu n'as qu'à bannir ton chagrin, Comme le vin fait des miracles Nous rentrerons sans nuls obstacles, Prends donc que cette pinte soit Notre vieux Maître qui paraît, Je vais avec ma rhétorique M'étendre sur le pathétique, Et son coeur fût-il de rocher De ma harangue le toucher, Çà commençons donc la harangue Mais las, je sens sécher ma langue, Il faut avant que babiller Et l'humecter, et la mouiller ; Or çà maintenant je commence Exprimons notre doléance, Notre Maître si vous vouliez Nous voyant tous deux à vos pieds, Montrer en nous votre clémence, Un peu de jus de sapience, Il commence de s'adoucir Que nous allons bien réussir, Recommençons donc à reprendre Le délicat, le doux, le tendre, Accordons-nous sur le plaintif, Que le temps est alternatif, Ma harangue a beaucoup de charme Et notre Maître se désarme, De toute sa mauvaise humeur Ne connais-tu point un tailleur, Il nous serait bien nécessaire.
Fabrice
Pourquoi Guillot qu'en veux-tu faire.
Guillot
Pour faire un habit à ce pot Qui montre le cul comme un sot.
Fabrice
Ah ! Que ta sottise me gêne.
Ils rentrent.
Guillot
Sortons ne te mets point en peine, J'imagine une invention Qui nous mettra dans la Maison,
Scène 10
Policarpe, Angélique, Marotte
Policarpe
Enfin je suis fort à mon aise Je n'ai plus rien qui me déplaise, Je suis défait de mes valets Plus d'ivrogne plus de muguets.
Angélique
Mon Père que vous êtes rude Si vous étiez en servitude, Prendriez-vous fort grand plaisir Que l'on vous fit ainsi souffrir.
Policarpe
Quand je fais ce que je désire Est-ce à vous à me contredire, Diable voilà bien des façons Pour avoir chassé deux fripons
Angélique
Ah ! Vous deviez garder Fabrice.
Policarpe
Gardez que je ne vous meurtrisse, De quelque bon coup de tricot.
Marotte
Ah ! Vous deviez garder Guillot.
Policarpe
Ah ! Que d'inutiles paroles Pour moi je crois qu'elles sont folles, Et qu'elles veulent sottement Me perturber le jugement, Mais quoi je vois encor Fabrice.
Scène 11
Fabrice, Policarpe, Angélique
Fabrice
Oui qui vous offre son service, Et croirait manquer son devoir. S'il n'avait l'honneur de vous voir, Ainsi Monsieur je m'en acquitte Par cette dernière visite, En vous suppliant en ce lieu De daigner souffrir mon adieu, Je sais qu'ayant su vous déplaire Me montrant je suis téméraire, Et qu'assurément mon aspect M'ayant banni vous est suspect, Mais las, qu'elle eût été ma peine De partir avec votre haine, Daignez donc n'en avoir jamais Et vous quittant je vous promets, Que je n'aurai plus d'autre étude Qu'à vivre dans la solitude, Qu'à regretter avec mes pleurs Au fond d'un bois tous mes malheurs, Car je ne dois jamais paraître Ayant perdu un si bon Maître.
Policarpe
Ce garçon me touche le coeur Et j'ai pitié de sa douleur, Mais encor quelle est votre envie.
Fabrice
De ne plus servir de ma vie, Et du monde me retirer.
Policarpe
Je vous ferais redemeurer, Si vous bannissiez ces fleurettes Ces douceurs et ces amourettes, Mais alors qu'on a de l'amour On ne le perd pas en un jour.
Fabrice
Moi Monsieur, ni fille ni femme N'ont jamais régné sur mon âme, Et loin d'être ma passion Ce sexe est mon aversion.
Policarpe
C'était donc une médisance.
Fabrice
Toute pure et sans apparence, Et si chez vous je demeurais, Monsieur je vous conjurerais, Avecque toute ma puissance De ne voir plus en ma présence, Ce sexe qui me fait horreur.
Policarpe
Voyez quelle était mon erreur, Sans sujet de chasser Fabrice Allez rentrez en mon service, Je vous commande absolument D'y rester éternellement.
Angélique
Mon père chassez cet infâme Qui n'aime ni fille ni femme, Que ferons-nous de ce cagot.
Policarpe
Taisez-vous, mais je vois Guillot, Te voilà donc bonne pécore Comment je te revois encore.
Scène 12
Guillot, Policarpe, Angélique, Fabrice
Guillot
Monsieur je n'osais détaler Ni partir avant m'en aller, Vous quittant j'ai le coeur si tendre Qu'il se va par la moitié fendre, Et suis tellement éperdu Que je le crois déjà fendu, Mais qu'il se fende, ou qu'il se fonde Que l'on m'envoie en l'autre monde, Me chassant comme un animal Tout cela me doit être égal, Ah ! Monsieur c'est être barbare Que de souffrir qu'on nous sépare, Et notre séparation Est une cruelle action, Par exemple daignez m'entendre Et je vous vais faire comprendre, Ce qu'est le Maître, et le valet C'est un assemblage complet, Le Maître représente une âme Exempte de vice et de blâme, Et dont le valet est le corps Tous deux joints par de doux accords, Or ces deux choses assorties Par d'admirables sympathies, Alors qu'il les faut séparer Il faut étrangement tirer, De sorte qu'à force qu'on tire Bien souvent le tout se déchire, Après quand on a tout cassé On... Pourquoi m'avez-vous chassé.
Policarpe
Que diable est ce qu'il me veut dire Il me ferait crever de rire, Avecque ces comparaisons Et bien quelles sont tes raisons.
Guillot
M'ayant chassé comme une bête Cela me tient fort à la tête, Et ne me fâche pas pour peu Mais vous quittant je fais un voeu, Que j'accomplirai je vous jure À la barbe de la nature.
Policarpe
Quel voeu, que veux-tu dire enfin.
Guillot
De ne boire jamais de vin, Et de m'en sevrer pour ma vie.
Policarpe
Tu me ravis par cette envie, Va redemeure avecque moi Rentre en ton ordinaire emploi. Pourtant comme l'on dit en France Que l'objet émeut la puissance, Je crains qu'en voyant mes tonneaux Tu ne reprennes tes défauts.
Guillot
Monsieur n'ayez point cette crainte Je fais banqueroute à la pinte, Et la bannis de mes yeux Ainsi qu'un objet odieux.
Angélique
Vous pouvez bien chasser Fabrice.
Parlant à Fabrice et à Guillot.
Policarpe
Ah ! Que vous avez de caprice. Restez tenez tout proprement Je reviendrai dans un moment, Je vais jusqu'à ma Métairie.
Fabrice
Ne vous fâchez point je vous prie, J'ai pour vous même passion.
Guillot
Et moi j'aime toujours le bon.
À Guillot.
Policarpe
Vous n'aimiez tantôt plus les femmes Infâme de tous les infâmes, Je vous ai bien ouï faquin Et vous vous n'aimiez plus le vin. Vous faisiez voeu de n'en plus boire Faisons une tragique Histoire, Ziste et zeste vous en aurez, Depuis la tête, jusqu'aux pieds, Sur le ventre et sur les épaules Allons dehors à coups de gaules, Vous pendardes rentrez chez nous Pour avoir aussi mille coups.