Acte I
Scène 1
Clidamant, Guillot
Clidamant
Que je serais à plaindre en l'état où je suis, Si je ne t'avais pas pour dire mes ennuis. Apprends, mon cher Guillot, que j'aime Polixène, Que ce charmant objet cause toute ma peine. Et Lucidor son frère, aimant ma soeur aussi, Nous pourrons, que je crois, nous rendre heureux ainsi.
Guillot
Courage, nous voilà tous remplis d'amourette, Lucidor aime Aminte, et son valet Lisette, Vous aimez Polixène, et j'aime Béatrix, À ce que je puis voir, nous sommes tous d'un prix. Mais ce n'est pas là tout ce qu'amour a su prendre. Vos deux pères, je crois, sont aussi pris du tendre ; Car je les vois toujours ensemble conférer, Et tout leur entretien n'est que de soupirer. Vous les verrez bientôt en ce lieu l'un et l'autre, Parler de leur amour, daignez songer au vôtre, Empaumez Lucidor, il doit venir ici, Pour moi de Béatrix je fais tout mon souci.
Clidamant
Nos pères amoureux ? Cela n'est pas croyable, Un Amant à leur âge, est toujours méprisable, Les soupirs des vieillards sont soupirs superflus, Ils ont beau soupirer, on ne les entend plus ; Mais pour les jeunes gens il n'en est pas de même : Enfin, tu sais Guillot, ma passion extrême...
Guillot
Et bien pour la savoir, en suis-je bien plus gras.
Clidamant
Non, mais j'espère bien que tu m'y serviras.
Guillot
C'est fort bien espérer.
Clidamant
Ne suis-je pas ton Maître ?
Guillot
Vous ne savez que trop me le faire connaître. D'abord que quelque avis vous est donné par moi. Coquin, me dites-vous, c'est bien à faire à toi, De venir discourir, il vaudrait mieux te taire, Ce faquin veut ici trancher du nécessaire, Faire l'olibrius, cessez petit mignon, De traiter avec moi de pair à compagnon, Et gardez le respect d'une telle manière, Que nous ne vivions plus tant à la familière ; Voilà le beau régal que me font vos discours ; Mais alors qu'il vous faut servir dans vos amours, Peste, que vous savez bientôt changer de note ! Vous vous radoucissez d'une façon bigote, Cher Guillot, dites-vous, rien n'est égal à toi, Tu mérites beaucoup, je t'aime plus que moi : Quoique simple valet, tu ne tiens rien du rustre, Mille perfections qui te rendent illustre, Me font avoir pour toi tout à fait du penchant ; Et puis quand vous avez fait le bon chien couchant, Que vous croyez de moi n'avoir jamais affaire, Vous m'envoyez au diable, et sans autre mystère : Monsieur, je ne suis plus d'humeur à le souffrir, Rêvez, mourrez d'amour, je vous verrai mourir.
Clidamant
Tu n'as point de pitié d'un Amant misérable ?
Guillot
N'en ayant point pour moi, je suis impitoyable.
Clidamant
Quoi, sans être touché tu verrais mon trépas ?
Guillot
Monsieur, je vous connais, que vous n'en mourrez pas. La mort est un chemin qu'il nous faudra tous suivre ; Mais pour mourir d'amour, vous aimez trop à vivre : Vous me direz encor, je me meurs, bien des fois, Pendant que je vous voie arriver aux abois ; Vous êtes tous les jours près de quelque Maîtresse, Faire le transi, l'Amant plein de tendresse, Et puis tout aussi tôt qu'elle a le dos tourné, Une autre qui survient vous rend passionné ; Si bien que l'on vous voit mourir pour la dernière, Comme vous aviez fait déjà pour la première : Et vous ne trépassez jamais qu'en vos amours, Monsieur, je crois ma foi, que vous vivrez toujours.
Clidamant
C'est bien à vous maraud, à me railler de même. Savez-vous bien qu'après votre insolence extrême Je devrais vous casser les jambes et les bras ?
Guillot
Vous m'obligerez fort en ne le faisant pas.
Clidamant
Parlant comme tu fais, je le devrais bien faire.
Guillot
Vous n'auriez puis après qu'à me mettre en galère N'ayant jambes ni bras, je ramerais fort bien.
Clidamant
Tais-toi, double coquin, et ne me dis plus rien, Je suis las d'écouter tes sottes railleries, Finis donc promptement toutes ces momeries, Et songe seulement que j'ai besoin de toi.
Guillot
Votre commandement fait ma règle et ma loi, Je prétends vous servir en valet admirable, Et suis autant à vous, qu'un Sergent est au Diable.
Clidamant
Paix-là, j'entends quelqu'un, viens-t-en prendre un billet, Que tu feras tenir à mon aimable objet.
Scène 2
Lucidor, Ragotin
Lucidor
Ah ! Mon cher Ragotin, que l'amour me tourmente.
Ragotin
Monsieur, je crois plutôt que le Diable vous tente, Depuis que votre Aminte enfin vous a parlé, Vous êtes plus chagrin qu'un homme ensorcelé : Vous ne sauriez durer un seul moment en place, Vous allez devenir plus sec qu'une carcasse, Et votre Ragotin plus maigre qu'un hareng ; Monsieur, ne courons plus en Chevalier errant, Demeurons en repos, j'aime aussi bien qu'un autre ; Mais courir sans manger, il y va trop du nôtre : Encor alors qu'on a bien dîné, bien dormi, On peut faire l'amour lors en diable et demi ; Faites-le donc ainsi, c'est la belle manière, Sinon nous nous voyons à notre heure dernière, Nous allons trépasser, il n'est rien plus certain, Car vous mourez d'amour, et moi je meurs de faim.
Lucidor
Est-on jamais gourmant... mais j'aperçois mon père, Entrons, je t'instruirai de ce qu'il faudra faire.
Scène 3
Boniface
Boniface
Amour, jeune insolent, petit enfant brutal, Qui m'embrases le coeur ainsi qu'un arsenal, Tu ranimes mon corps d'une naissante flamme, Pourquoi venir encor t'emparer de mon âme ? À mon âge, amoureux ! C'est sur le tard Jacquet ; Eh quoi, ne suis-je pas un vieillard guilleret ? Portrait : de belle humeur ? De bonne compagnie ? Qui peut donc empêcher que je ne me marie ? Puis-je pas être encor par l'amour enchaîné, Beau comme Cupidon ? Mais enfin c'est l'aîné, Car je ne puis passer, quoi que je puisse faire, Pour autre que l'aîné, si je ne suis son père ; De sorte que j'ai beau paraître goguenard, Je ne passerai plus que pour un vieux pénard ; Si faut-il toutefois que dans ce jour je harpe, L'objet qui m'a ravi, mais le vois Policarpe, Que diable pourrait-il venir chercher ici ?
Scène 4
Policarpe, Boniface
Policarpe
Amour, pourquoi viens-tu me donner du souci ? Qui t'oblige, dis-moi, d'être si téméraire, De me venir chercher ? Mais quel remède y faire ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'amour nous apprend Qu'il n'épargne non plus le petit que le grand, Puisqu'il est assuré qu'aussi bien il attrape, Le vieillard que le jeune, et qu'aucun n'en échappe, Je me console donc de m'en voir accablé ; Me voilà, Dieu merci, pris comme dans un blé, Et si je ne sais pas si ce qui m'a su prendre, Aura bien la bonté de me vouloir entendre, Boniface, qui peut vous amener ici ?
Boniface
C'est mon amour, et vous.
Policarpe
Et c'est le mien aussi.
Boniface
Vous êtes amoureux, ô mon cher Policarpe ?
Policarpe
L'amour nage en mon corps, comme dans l'eau la carpe.
Boniface
Et moi, ce même amour dont je suis prisonnier, Me trotte au corps aussi comme rats au grenier.
Policarpe
Vous aimez donc bien fort ?
Boniface
Fort comme tous les diables. Et vous, comme aimez-vous ?
Policarpe
Mes ardeurs sont semblables.
Boniface
Nous voilà donc tous deux amoureux comme il faut.
Policarpe
L'amour n'a point encor produit un feu si chaud.
Scène 5
Guillot, Boniface, Policarpe
Guillot
Voici le mois de Mai que les Ânes hennissent, Car je crois que je vois deux qui se divertissent.
Boniface
Partons, j'entends quelqu'un qui nous pourrait troubler.
Ils sortent et Guillot demeure seul.
Policarpe
Cherchons quelque autre endroit où nous pouvoir parler.
Scène 6
Guillot
Guillot
Comment donc ces vieux fous, cadets à barbe blanche, Veulent tâter d'amour encore quelque tranche ! C'est bien à vous, ma foi, trop débiles Bardons, De vous amouracher, froids comme des glaçons. Ah ! Monsieur Policarpe, et monsieur Boniface, Pour de l'amour, je crois que l'on vous en fricasse. Cessez donc vos ardeurs, car il est peu d'objets, Qui veuillent s'enrôler avec de tels cadets. Et qui diable seraient les pauvres créatures, Qui se voudraient charger de vos vieilles fressures, Celles qui vous auraient feraient tous leurs efforts À vous faire passer promptement chez les morts. Messieurs les Roquentins, si vous m'en voulez croire, Loin de faire l'amour, amusez-vous à boire : Le bon vin, ce dit-on, est le lait des vieillards Buvez-en votre saoul, plutôt qu'être cornards, Car un vieillard qui prend une jeune fillette, De syndic de cocus une charge il achète. Le vieillard pourrait-il jamais s'en exempter, Si le jeune homme même a peine à l'éviter ? Non, demeurons d'accord dans cette conjoncture, Que quiconque en échappe, est aimé de Nature.
Scène 7
Ragotin, Guillot
Ragotin
Serviteur.
Guillot
Dieu te gard, qui t'amène en ce lieu ?
Ragotin
Désires-tu l'apprendre ?
Guillot
Et je t'en prie.
Ragotin
Adieu.
Guillot
D'où vient que tu t'en vas quand je te le demande ?
Ragotin
Ta curiosité paraît un peu trop grande ; Et pourquoi me viens-tu questionner ainsi ?
Guillot
Pour savoir ton dessein.
Ragotin
Tu prends trop de souci, De quoi te mêles-tu ?
Guillot
De ce que je désire.
Ragotin
Tu crois donc que je sois un homme à te le dire ?
Guillot
Oui, je le crois sans doute.
Ragotin
Et moi je n'en crois rien. Tu le veux donc savoir ?
Guillot
Oui, je le voudrais bien.
Ragotin
Apprends-moi donc aussi le sujet qui t'amène.
Guillot
Le dirai-je à deux fois, ou bien tout d'une haleine ?
Ragotin
Comme tu le voudras, je suis prêt d'écouter.
Guillot
Et moi, je ne suis pas prêt à te le conter ; Car en te le disant, je te ferais trop aise.
Ragotin
Selon, si ce n'est point chose qui me déplaise ; Mais que peut-ce être encor ?
Guillot
De quoi te mêles-tu ? Pour apprendre un secret, as-tu cette vertu, Que l'homme doit avoir pour cacher et pour taire Ce qui ne doit jamais être su du vulgaire ? Sais-tu conserver ce qu'on appelle honneur ? Et la discrétion règne-telle en ton coeur ? As-tu l'esprit bien fait ? As-tu l'âme bien faite ? Ta langue quelquefois n'est-elle point gazette ? Ne vas-tu pas prôner ce qu'on t'a défendu ?
Ragotin
Je ne dis jamais mot, dussé-je être pendu.
Guillot
Je ne te dirai rien aussi, dussé-je l'être.
Ragotin
Si tu ne me dis point pourquoi tu viens paraître Je ne dirai point pour quoi je viens aussi.
Guillot
Mais qui commencera le premier en ceci ?
Ragotin
Afin que nul de nous n'ait aucun avantage, Ensemble nous dirons quel est notre message.
Guillot
Je le veux bien, parlons tous les deux à la fois.
Ragotin
Nous nous étourdirons avecque nos deux voix.
Guillot
Apprends-moi ton secret, cher ami, camarade.
Ragotin
Je le veux bien, je viens pour faire une Ambassade, Avec un billet doux.
Guillot
Tu n'a pas mal parlé ; Celui que j'ai, je crois, n'est ni doux ni salé, Il est assaisonné d'une fort bonne sorte.
Ragotin
Mais ne saurais-je point à qui ta main le porte ?
Guillot
Oui, quand nous aurons fait nouvelles pactions.
Ragotin
Quoi, faut-il faire encore d'autres conditions ? Dis-le moi, je te prie, et bannis toute crainte.
Guillot
Il est pour Polixène.
Ragotin
Et le mien pour Aminte, Ton maître a chez le mien le sujet de ses feux, Et le mien chez le tien la cause de ses voeux !
Guillot
La fille à Policarpe avec sa bonne grâce, A su gagner le coeur au fils de Boniface.
Ragotin
Celle de Boniface avec son air tentant, Au fils de Policarpe en a fait tout autant.
Guillot
On s'en va donc bientôt de nos deux maisonnées, Si je ne suis trompé, faire deux Hyménées.
Ragotin
Sans doute, et nous serons les plus heureux valets...
Guillot
Oui, car nous nous voyons déjà porte-poulets. N'est-ce point être aussi Postillons de Silvie ?
Ragotin
Qu'y ferions-nous ? Ce sont commerces de la vie.
Guillot
Mais, mon cher Compagnon, dis-moi, te plairait-il ? Que l'on te fît passer pour un poisson d'Avril ?
Ragotin
Souvent sans regarder avril, mai ni décembre, On nous fait maquignons de haquenée en chambre. Mais nous sommes ici des messagers d'honneur.
Guillot
Oui bien, quant à présent, mais parfois serviteur, Nous portons des poulets à certaines donzelles, Lesquelles ont bien l'air de n'être pas pucelles : Mais c'est galanterie, et tout cela n'est rien, Celles où nous allons ce sont filles de bien, Qui se gouvernent... Je n'en dis pas davantage, Suffit, qu'elles n'ont rien en elle que de sage.
Ragotin
Camarade en ce point, je ne dis oui, ni non. Celle qu'on croit bien sage, est bien souvent guenon. Et celle que l'on croit de même concubine, Souvent est brave femme, et nous trompe à la mine. Mais cher ami Guillot, j'aime un certain objet, Dont je mettrais au feu le doigt.
Guillot
Il brûlerait. Toi-même, tu me viens de dire, que ces gueuses En apparence sont toutes des affronteuses.
Ragotin
Celle que je chéris n'aime au monde que moi, Je t'en réponds, Guillot.
Guillot
C'est bien répondre à toi. On se croit bien souvent maître d'une friponne, Laquelle cependant n'est qu'à qui plus lui donne ; Mais quoi ? Puisqu'il faut se marier une fois, Faisons-le, c'est à faire à s'en mordre les doigts. Tu sais que nos objets doivent ici se rendre, D'une aigrette de boeuf, tâchons à nous défendre.
Ragotin
Tous coups vaillent, Guillot, c'est à faire à cela. Nous ne serons pas seuls avec ces armes-là.
Guillot
Il est vrai qu'elles sont communes dans ce monde. Moi qui te parle, j'aime une certaine blonde, Qui me porte bien l'air de m'en faire tâter, Quelque précaution que j'y puisse apporter ; Mais songeons aux objets qui causent nos servages, Songeons en même temps à faire nos messages. Bon, voici justement celles que nous cherchons, Abordons-les, Ragot.
Ragotin
Je le veux, approchons.
Scène 8
Guillot, Ragotin, Lisette, Beatrix
Guillot
Serviteur, Béatrix.
Ragotin
Ah ! Ton valet, Lisette. Je tiens certain poulet...
Guillot
Moi, certaine poulette, Pour donner à l'objet, dont mon Maître est charmé.
Ragotin
Et le mien pour celui dont mon maître est aimé, Et tu peux bien penser que c'est pour ta maîtresse.
Guillot
C'est à la tienne aussi, que ce billet s'adresse, Enfin, nos Maîtres sont diablement amoureux.
Ragotin
Et tu vois deux valets qui le sont autant qu'eux.
Lisette
Qui te charme, Ragot ?
Ragotin
Ah ! Petite friande, Ragot te peut-il voir à moins qu'il ne se rende ? Je sens mon pectorat tellement enflammé, Que si tu ne l'éteins, me voilà consommé : Tes yeux m'ont allumé d'une si forte flamme, Que dans l'enfer d'amour, je sens brûler mon âme Oui, c'est l'enfer d'amour, de ne posséder pas, Celle pour qui je fais tous les jours mille hélas, Et n'écoute non plus ce que je lui veux dire, Que si ce n'était rien qu'un homme qui soupire, Un Ragot peut-il bien près de toi soupirer, Sans que tous ses soupirs te puissent pénétrer ? Si tu ne te rends pas à mon sort déplorable, Je te crois un objet du tout impénétrable.
Lisette
Ragotin, je n'ai pas pour toi le coeur si dur, Pour ne te pas aimer, ton amour est trop pur.
Beatrix
Et toi, quel est l'objet pour qui ton coeur soupire ?
Guillot
C'est toi, ma Béatrix, puisqu'il te le faut dire. Je suis dans un état à ne te celer pas, Que j'en tiens rudement pour tes friands appas ; Oui, quand on aperçoit tous les charmes ensemble, La plus ferme franchise en ce moment-là tremble, Si bien que dans le temps que je me sens brûler, Ma franchise aussitôt commence de trembler Le froid et le chaud font une antipéristase, Qui cause en ma personne une incommode extase, Par où je sens former un tumulte en mon corps, Qui tempête, ravage, et fait de tels efforts, Qu'il rompt et brise tout jusques à mes membranes, La suffocation offusque mes organes, Et mon âme et mon corps par transpiration, Veulent... enfin, je t'aime avecque passion.
Beatrix
Que ton amour te fait dire de belles choses !
Guillot
Ce sont les grands effets que produisent ces causes ; Je laisse aux esprits bas à parler bassement, Pour moi, je fais l'amour scientifiquement.
Beatrix
Moi qui n'ai point d'esprit, quelle réponse y faire.
Guillot
Je t'en infuserai de la bonne manière.
Beatrix
Tu n'es qu'un babillard, va, ne me dis plus mot.
Ragotin
Petite dulcinée, aimeras-tu Ragot ? Tu ne me réponds rien, dis donc ?
Lisette
Hélas !
Ragotin
Achève.
Lisette
Je crains bien de t'aimer, adieu.
Ragotin
Le coeur me crève.
Guillot
Et toi m'aimeras-tu, Béatrix mon souci !
Beatrix
Peut-être, adieu Guillot.
Guillot
Le coeur me crève aussi.
Acte II
Scène 1
Polixene, Aminte
Polixene
Pour vous aller trouver, je sortais de chez nous.
Aminte
Et pour vous voir aussi je m'en allais chez vous, Que vouliez-vous de moi ?
Polixene
Vous faire confidence.
Aminte
Mon dessein était tel, parlez en assurance, Vous savez que je suis un esprit fort discret.
Polixene
Je voudrais bien avoir pu cacher mon secret ; Mais hélas ! J'aurais beau ne le vouloir pas dire, On le connaît assez lorsque mon coeur soupire ; Et quand vous me voyez mettre un soupir au jour, Vous pouvez bien juger qu'il ne vient que d'amour.
Aminte
Quel Amant, Polixène, a l'honneur de vous plaire ?
Polixene
Je vous le dirais bien, mais...
Aminte
Dites.
Polixene
Votre frère.
Aminte
Mon frère ! Quel bonheur ! Incomparable bien, De voir que votre sort se trouve égal au mien ! Polixène, jugez quelle joie est la nôtre, Mon frère est votre Amant, et j'aime aussi le vôtre.
Polixene
Quoi, vous aimez mon frère ? Aminte, quel plaisir !
Aminte
Oui, votre frère, fait mon unique désir.
Polixene
Le vôtre fait aussi toute mon espérance.
Aminte
Heureuses, si l'on peut faire cette alliance. Mais je crois, que je vois venir mon frère ici.
Polixene
C'est lui-même, et le mien avec lui vient aussi.
Scène 2
Clidamant, Lucidor, Ragotin, Polixene, Aminte
Clidamant
Oui, ma soeur est à vous, et sans doute mon père...
Lucidor
Que je vais être heureux s'il ne m'est point contraire.
Clidamant
Je tiendrai sûrement votre amour à bonheur, Mais puis-je, Lucidor, espérer votre soeur ? Ah ! Si je possédais cette aimable personne, Je serais plus content.
Lucidor
De moi, je vous la donne, Et mon père, je crois...
Ragotin
Ce fait est terminé, Vous avez bon marché, c'est un marché donné.
Polixene
Mon frère, savez-vous si je veux qu'on me donne ?
Clidamant
Ne vous offensez pas, adorable personne, Si l'on vous donne à moi, cessez votre courroux ; Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on me donne à vous, Puisqu'il est assuré que notre destinée, A déjà dans le Ciel conclu notre Hyménée.
Lucidor
Vous fâchez-vous aussi, que l'on vous donne à moi ?
Aminte
Si j'ose devant vous, dire ce que j'en crois, J'avouerai Lucidor, que je ne saurais taire, Qu'on ne peut se fâcher contre ce qui sait plaire.
Lucidor
Peut-on voir un bonheur...
Ragotin
À quoi bon tant prêcher, Depuis qu'elle veut bien rire sans se fâcher ?
Lucidor
Tais-toi, double faquin.
Clidamant
Que faut-il que j'espère ?
Polixene
Clidamant, vous pouvez là-dessus voir mon père, L'honneur que je reçois me semble être si doux, Que si j'étais à moi, je serais toute à vous.
Clidamant
Ô discours obligeant !
Lucidor
Et vous, aimable Aminte, Approuvez-vous le feu dont mon âme est atteinte. Puis-je espérer qu'un jour...
Aminte
Voyez mon père aussi. Mais j'entends quelque bruit, retirons-nous d'ici.
Scène 3
Lucidor, Clidamant, Beatrix
Lucidor
Venez-vous ?
Après à Béatrix en l'arrêtant.
Clidamant
Je vous suis. Fais près de ta Maîtresse, Béatrix, que je puisse obtenir sa tendresse.
Beatrix
On vous aime, Monsieur.
Scène 4
Guillot, Clidamant, Beatrix
Guillot
Je le sais bien, bonsoir.
Clidamant
Que veut dire ce sot ?
Guillot
Adieu jusqu'au revoir.
Beatrix
Et bien, si tu t'en vas, Dieu te veuille conduire.
Clidamant
Parlez, Monsieur Guillot, dites, est-ce pour rire ?
Guillot
Nenni, pour rire ? Nenni ; très humble serviteur.
Il tire sa bourse.
Clidamant
Tiens donc. Tiens Béatrix.
Guillot
Elle vend son honneur, Il n'est rien plus certain.
Beatrix
J'emploierai mon adresse, À vous rendre service auprès de ma Maîtresse.
Guillot
Au voleur ! Arrêtez.
Clidamant
Qui te rend si surpris, Dis donc.
Guillot
Rien, avez-vous fait avec Béatrix ?
Clidamant
Oui, traître, j'ai tout fait ce que j'y voulais faire, Pourquoi ?
Guillot
Je sortirais de peur de vous distraire.
Clidamant
Et par quelle raison ?
Guillot
Si chacun se mêlait De faire sa besogne, ainsi qu'il le devrait, Les Vaches bien souvent en seraient mieux gardées.
Clidamant
D'où te viennent maraud, ces fantasques idées ? Me feras-tu toujours des contes d'animal ? Je ne te dis rien, mais...
Guillot
Mais chacun sent son mal ; Monsieur, contentez-vous de voir votre Maîtresse Et ne muguetez point celle que je caresse : À ce que je puis voir, vous trouvez tout fort bon Et Dame, et Demoiselle, et Suivante, et Souillon, Vous mettez tout en oeuvre ; ah ! La peste, quel drôle ! Avecques ses douceurs comme il les affriole. En leur disant mon coeur, tu n'as rien que de beau, Il vous les fait venir donner dans le panneau ; Mais ces beaux mots n'étant que des billevesées Ces pauvres filles, sont des filles abusées. Mon Maître, s'il vous plaît, rengainées vos douceurs, Ne vous en servez plus, si ce n'est pour nos soeurs, Si l'on m'a fait cocu, pour mon malheur, en herbe, Il n'est pas de besoin que je le sois en gerbe.
Clidamant
Pour la voir avec moi, tu te fâches, Guillot ?
Guillot
Je ne trouve pas bon que vous me fassiez sot.
Clidamant
Crois-tu qu'elle soit fille à faire une sottise ?
Guillot
Je ne sais, vous savez si bien comme on courtise, Que malheureusement pour me faire enrager Vous pourriez la réduire à l'heure du Berger ; Mais je serais gâté, cela n'est rien qui vaille, Parce qu'en me gâtant, vous gâteriez sa taille. Et si j'allais après me charger de sa peau, Ce serait épouser, et la vache et le veau. Pardon, si vous lui parlez, j'ai conclu dans mon âme, Qu'elle n'aura jamais l'honneur d'être ma femme.
Clidamant
Bien loin que mon amour fasse du tort au tien, Quand je lui parlerai, ce sera pour ton bien, Et rien que pour toi seul...
Guillot
Et qu'il ne vous déplaise, Vous vous embraseriez ainsi qu'une fournaise, Dès que vous la verriez ; fi de votre entretien, Celle qui vous verra, ne vaudra jamais rien. Vous savez tellement comme on les attrape, Qu'il est bien malaisé qu'aucune vous échappe : Dès lors que vous prenez votre ton doucereux, Vous les amadouez, vous emballez des mieux, Et comme l'ennemi juré du mariage, Vous n'avez d'autre but qu'au seul concubinage, Vous savez si bien l'art de les persuader Que vous leur en donnez bien souvent à garder. D'abord qu'il se rencontre auprès d'une mignonne, Il la couve des yeux, le drôle la mitonne, Quand il voit à peu près qu'il a trouvé son fait, Le galant sans façon plante là son piquet, Et ne démord jamais d'auprès de la donzelle, Que de son cher honneur il n'ait la cuisse ou l'aile. Aussitôt qu'il a fait de l'honneur de Cloris, Aux autres, me dit-il, Guillot, ceux-là sont pris.
Clidamant
Je ne sais pas pourquoi tu me donnes ce blâme.
Guillot
Si Polixène n'est dans fort peu votre femme, Qu'elle ne fasse pas trêve à tous vos discours, Pour peu qu'elle se plaise à souffrir vos amours, Ne se mariant pas avecque vous en hâte, Je suis très assuré qu'il faudra qu'elle en tâte ; De sorte qu'une fille avec un peu d'honneur, Vous devrait épouser à votre abord, Monsieur : Car dès qu'elle vous parle, elle est d'amour émue. Ville qui parlemente est à demi rendue ; Et pour peu que la belle entende le jargon, On voit son pauvre honneur faire bientôt faux bond. Monsieur, cela ma foi, n'est point du tout honnête. Mais quoi ? Vous n'en ferez jamais qu'à votre tête. J'ai beau sur ce sujet vous donner des leçons, Tout ce que je vous dis, ce vous sont des chansons. Vous vous moquez de tout.
Clidamant
Ce faquin me fait rire Mais il faut demander l'objet de mon martyre, Je vais revenir ; vois si son père est ici.
Guillot
Ne parlez plus au mien, au moins.
Clidamant
Non.
Guillot
Grand-merci. Boniface est-il là ?
Scène 5
Beatrix, Guillot
Beatrix
Non.
Guillot
Bonne mijaurée ! Avez-vous été bien muguetée et fleurée ? Mon Maître vous a-t-il débité le fleuron ? Est-il dans votre coeur cet amant fanfaron ? Ce charmant Damoiseau ? Ce Dameret superbe ? Qui prétend sous le pied me couper bientôt l'herbe ? Coquine, vous savez fort bien l'art d'écouter, Quand le godelureau vient pour vous en conter ; Mais alors que Guillot vous dit qu'il vous adore, Vous le dédaignez caigne, et faites la pécore ; Il voit paraître en vous un certain air honteux, Vous faites la fâchée, et vous baissez les yeux, Comme si je n'étais pas de votre calibre ; Courtisez vos coquets, cela vous est fort libre : Je vous dirai pourtant sans me mettre en courroux, Qu'un homme comme moi, vaut un peu mieux que vous, Madame la friponne, ou pour mieux dire gueuse ; Vous me portez bien l'air d'une franche coureuse, Pour aller bien souvent en carrosse à cinq sous, Et tâcher d'attirer quelques muguets à vous : Pour peu que vous alliez en ces lieux en voyage, Qui sait si mon honneur fera bientôt naufrage.
Beatrix
Ah, ah, monsieur Guillot, vous êtes donc jaloux ? Vraiment j'en suis fâchée, et pour l'amour de vous. Et je ne croyais pas que votre humeur jalouse, M'osât traiter ainsi sans être votre épouse. Si j'étais mariée avec vous, le beau fils, Ayant pouvoir sur moi vous feriez donc bien pis. Certes le beau garçon, vous êtes admirable ! Vous vous fâchez Amant ; mari, vous seriez diable. Vous deviez mieux cacher votre méchante humeur ; Un Amant ne plaît pas quand il fait le Censeur ; Lorsqu'il se voit entrer la jalousie en l'âme, Il ne se doit jamais charger d'aucune femme ; Gardez donc bien d'en prendre, afin d'être content, Car vous pourriez porter ce que vous craignez tant. Quand vous pensez tenir une femme captive, Tout ce que vous craignez bien souvent vous arrive. Vous avez beau veiller dessus ses actions, On appelle cela, vaines précautions. Vous savez que je suis de manière Coquette ? Que je prends grand plaisir alors que je caquette Que j'aime le Galant quand il cajole bien ; Vous savez bien aussi que je ne permets rien, Et que si je voulais écouter leur fredaine, Je crois sans vanité, que j'en vaux bien la peine. Mais puisque sans sujet vous êtes si jaloux, Vous ne me servirez ni d'Amant ni d'Époux.
Guillot
Non, mon petit tendron, ma Pouponne, ma Belle, Tu dois peu te fâcher lorsque je te querelle ; Si j'ai paru jaloux, c'est par trop d'amitié ; Mon Fanfan, vois Guillot, il te fera pitié. Va raccommodons-nous, ne soyons plus en grogne, Ne suis-je pas bien fait, considère ma trogne ? Aime-moi, me voyant pour toi bouffi d'amour. Tandis que je suis jeune, et beau comme un bonjour, Comme je suis gaillard, que tu parais gaillarde, Nous ferons des enfants d'une humeur égrillarde ; Tu me diras mon coeur, je te dirai m'amour ; Nous nous en conterons et la nuit et le jour ; Nous chercherons aux champs quelque place déserte, Où nous nous donnerons tous deux la cotte-verte ; Que nous prendrons souvent d'agréables ébats ! Que de Guillots viendront qui ne s'en doutent pas ! Ma petite Dondon, que je te crois féconde ! Que je te crois savante à bien peupler le monde ! Et que je me sens homme à m'en acquitter bien, Pour peu que ton amour veuille répondre au mien ! Tu ne me réponds rien, dis-moi donc que t'en semble, N'est-ce pas le secret d'être fort bien ensemble ?
Beatrix
Tu n'es qu'un discoureur, adieu je vais chez nous.
Guillot
Voilà mon pauvre esprit tout sans dessus dessous, Au diable soit l'amour, et la chienne de fille, Mais je vois Ragotin, que cherche ici ce drille ?
Scène 6
Ragotin, Guillot
Ragotin
Ah ! Ton valet, Guillot.
Guillot
Serviteur, Ragotin. Pourrai-je savoir où te mène ton destin ?
Ragotin
Je vais chercher chez toi le Père de ton Maître.
Ils se cachent.
Guillot
Ou je me trompe fort, ou je le vois paraître, Et Monsieur Boniface, oyons ce qu'ils diront, Cachons-nous, et voyons ce qu'après ils feront.
Scène 7
Policarpe, Boniface, Guillot, Ragotin
Policarpe
Ah ! Que j'aurai de joie épousant votre Fille, Et que nos deux maisons ne soient qu'une Famille.
Boniface
J'en aurai Policarpe, autant et plus que vous, En me voyant aussi de votre Fille Époux !
Guillot
Que diable disent-ils ? Ah ! Messeigneurs nos Maîtres. Ma foi vous en tenez.
Ragotin
Voyez donc les vieux traîtres.
Boniface
Policarpe mon cher, que je suis amoureux !
Policarpe
Faisons venir ici les objets de nos voeux.
Boniface
C'est bien dit, voyons-les, j'en meurs d'impatience.
Policarpe
Je suis pour Polixène en égale souffrance.
Boniface
Je la vais appeler, Polixène, venez. Je vous veux marier.
Scène 8
Polixene, Boniface, Policarpe
Polixene
Ô moments fortunés, Quoi vous me marieriez ! Mais avec qui mon Père ?
Boniface
Avec un homme enfin capable de te plaire, De conduite, de coeur, d'esprit fort enjoué, Aimable, libéral, digne d'être loué.
Polixene
Si c'était Clidamant que je serais heureuse !
Boniface
Enfin, je n'ai point vu d'Âme si généreuse !
Polixene
Sans doute que c'est lui, que mes sens sont ravis ! Le Père vient exprès me parler pour son Fils.
Policarpe
Avec permission de Monsieur votre Père, Cet Amant pourrait-il avoir l'heure de vous plaire, Ayant de jugement et d'esprit bien muni, Le gousset d'argent passablement garni, Pour faire comme il faut aller votre cuisine ? Bien fait de sa personne, homme de bonne mine, Il vous fera passer d'agréables moments, Il sait fort bien jouer de tous les instruments ; D'entretien merveilleux, qui danse comme un drôle. Et qui sait à ravir passer la cabriole ? Homme digne, en un mot, d'être sous votre loi.
Polixene
Mais Monsieur, quel est-il ?
Policarpe
Vous saurez que c'est moi.
Polixene
Justes Dieux !
Boniface
Ah ! Ma Fille, es-tu pas trop heureuse ?
Polixene
Mon Père, j'ai fait voeu d'être Religieuse.
Boniface
Quoi friponne ! Est-ce ainsi qu'on reçoit un Amant, Et que l'on obéit à mon commandement ? Est-ce là profiter ainsi que tu dois faire, De tous les bons conseils qui te viennent d'un Père. Mais m'ayant su déplaire, et l'ayant bien voulu Tu t'en repentiras, après m'avoir déplu. Je sais bien les moyens dont il te faut réduire.
Policarpe
Ne vous emportez pas, cela pourrait vous nuire, Vous la prenez peut-être en de mauvais moments, Qui font qu'elle ne peut suivre vos sentiments ; Mais appelons Aminte, elle est obéissante, Humble, souple, et ne fait que ce qui me contente, Et n'a point tant de joie et de félicités, Qu'au moment qu'elle peut suivre mes volontés. Et vous l'allez bien voir ; Aminte ! Holà ! Ma Fille !
Scène 9
Aminte, Policarpe, Boniface
Aminte
Plaît-il, mon Père ?
Policarpe
Il faut croître notre Famille, Je te donne un mari qui vaut son pesant d'or. Vois-tu cet homme-là ?
Aminte
Ce sera Lucidor, Il n'est plus rien certain, car j'aperçois son Père.
Boniface
Beauté dont le mérite est extraordinaire, Je viens pour vous offrir un homme merveilleux, Un homme digne enfin de paraître à vos yeux ; Un homme qui sait bien comme il faut que l'on aime, Et de qui la richesse est tout à fait extrême ; Un homme qui n'est point un batteur de pavé ; Un Homme qu'on peut dire, être un homme achevé ; Adroit, gaillard, dispos ; enfin c'est un tel homme, Qu'il n'a point son pareil d'ici jusques à Rome.
Aminte
Quel peut-être, Monsieur, cet homme si parfait ?
Boniface
C'est moi-même, voyez, ne suis-je pas bien fait ?
Aminte
Dieux !
Policarpe
Que vous allez faire ensemble un bon ménage !
Aminte
Mon père, excusez-moi, je ne suis pas en âge.
Policarpe
Est-ce là m'obéir ? Ô cerveau démonté !
Boniface
Elle n'est pas encore en sa maturité.
Policarpe
Ah Ciel ! Quelle insensée !
Boniface
Elle est obéissante, Humble, souple, et ne fait que ce qui vous contente, Et n'a point tant de joie et de félicités, Qu'au moment qu'elle peut suivre vos volontés ; Ne nous reprochons rien, s'il vous plaît l'un à l'autre, Car ma Fille obéit aussi bien que la vôtre : Mais cependant ami, nous sommes amoureux, Que diable ferons –nous pour contenter nos feux ?
Policarpe
Ce qu'il faut faire, il faut, sans nul autre mystère Aller chez les Contrats pour passer le Notaire ; Ces moyens nous mettront bientôt hors d'embarras
Boniface
Dites chez le Notaire, et non chez les Contrats. Je crois que vous avez la cervelle en écharpe.
Policarpe
Il est vrai, j'extravague, ô pauvre Policarpe ! L'amour a tellement mes esprits étourdis Que la raison n'est plus en tout ce que je dis. Enfin, c'est le plus court d'aller chez le Notaire.
Ils s'en vont.
Boniface
Allons donc promptement terminer cette affaire, Mais avant que partir enfermons-les si bien, Qu'elles ne sortent point que par notre moyen.
Scène 10
Guillot, Ragotin
Guillot
Pouvait-il arriver un plus fâcheux désastre ?
Ragotin
Nos deux Maîtres sont nés sous un malheureux Astre ?
Guillot
Qui l'aurait jamais cru ! Voyez les vieux Sorciers.
Ragotin
Les traîtres sont brûlants ainsi que des brasiers.
Guillot
Mais sans nous amuser à blâmer ces vieux Reîtres, Allons tout de ce pas en avertir nos Maîtres.
Acte III
Scène 1
Guillot, Clidamant
Guillot
Je vous ai tant cherché que je vous vois paraître.
Clidamant
Et bien, que me veux-tu ?
Guillot
Tout est perdu, mon Maître.
Clidamant
Tout est perdu ! D'où vient ? Mon amour va-t-il mal ?
Guillot
Que trop, Monsieur.
Clidamant
Comment ?
Guillot
Vous avez un Rival.
Clidamant
Un Rival !
Guillot
Un Rival ; et qui ne vous craint guère, Et si vous m'en croyez, loin d'en être en colère Vous chercherez ailleurs à pousser votre amour, Car ce Rival vous va jouer d'un mauvais tour.
Clidamant
Il n'est point de Rival dans mon amour extrême, Qui puisse m'arracher le digne Objet que j'aime. Je m'en vais le chercher ce Rival dangereux, Et nous verrons après qui l'aura de nous deux ; Il saura ce que c'est qu'irriter ma colère.
Guillot
Ô le joli Garçon qui veut tuer son Père !
Clidamant
Mon Père ! Que dis-tu ? Quel malheur est le mien !
Guillot
Ce que je dis ? Je dis que cela ne vaut rien.
Clidamant
Mon Père mon Rival ! Ah ! Quel coup de tonnerre !
Guillot
À la paternité livrerez-vous la guerre ?
Clidamant
Que le Ciel ne m'a t-il plutôt privé du jour.
Guillot
Sans souhaiter la mort, renvoyez votre amour, Et sans faire en ces lieux, tant de cris lamentables, Renvoyez la Maîtresse à tous les mille diables.
Clidamant
Peut-on voir dans le monde un plus fâcheux succès ?
Guillot
On permet de crier à qui perd son procès. Mais êtes-vous le seul où le malheur abonde, Et votre affliction est-elle sans seconde ? Sachez que Lucidor votre meilleur ami, N'est pas non plus que vous malheureux à demi ; Son sort étant pour lui devenu si contraire, Que comme vous il est le Rival de son Père.
Clidamant
Son Père, me dis-tu, recherche aussi ma soeur ?
Guillot
Monsieur, ce vieux Barbon lui conte aussi douceur. À tous ces embarras, que prétendez-vous faire ?
Clidamant
Mourir, si je n'ai pas l'objet qui m'a su plaire.
Guillot
Si c'est là votre but, tenez-vous donc pour mort : Mais la mort, est, Monsieur, un chétif réconfort, Et quand tous les malheurs s'entendraient pour nous suivre, Il est beaucoup moins doux de mourir que de vivre.
Clidamant
Il est vrai, mais est-il un remède en ceci ?
Guillot
Vous auriez grand besoin qu'un diable en prit souci. Que ne suis-je Sorcier ? Mais las, je suis bien traître De faire un tel souhait pour obliger mon Maître.
Clidamant
Ah ! Je ne voudrais pas ton service à ce prix, Mais ton esprit passant tous les autres esprits, Tu peux bien empêcher avecque ton adresse, Que mon Père aujourd'hui n'épouse ma maîtresse.
Guillot
Et s'il sait qu'avec vous je me sois concerté, Et qu'il tombe sur moi quelque incommodité, Pour salaire, j'aurai, Je plains ton infortune, Il t'en devait de deux, il t'en a donné d'une ; Mais de cela Guillot, il te faut consoler, Serai-je bien guéri de ces contes en l'air ?
Clidamant
Ne crains point ce malheur, j'en répons sur ma vie.
Guillot
En ce cas je vous sers, et j'en brûle d'envie ; Mais, à condition que Messieurs vos esprits, Ne s'ébaudiront plus auprès de Béatrix, Que vous me laisserez ma femme toute entière Sans lui parler jamais en aucune manière ; Vous allez en amour plus vite qu'au galop ; Chacun le sien, dit-on, Monsieur, ce n'est pas trop : Aimez votre moitié d'une ardeur violente ; Mais laissez, s'il vous plaît, en repos sa suivante, Car vous êtes un homme à me faire un affront, Qui me serait sensible aussi bien qu'à mon front.
Clidamant
Cher Guillot, ne crains rien.
Guillot
Il faut que je vous serve, Et je suis tout à vous, sans aucune réserve ; Mais il faut se hâter, car nos grisons hideux, Sont allés s'assurer des objets de leurs feux, Et sont présentement tous deux chez un notaire, À passer deux Contrats qui ne vous plairont guère.
Clidamant
Ô malheur ! Mais dis-moi, comment t'y prendras-tu ?
Guillot
Alors qu'il faut fourber j'ai bien de la vertu, Ne soyez plus chagrin, je sais bien les manières, Au bonhomme dans peu de tailler des croupières ; S'il croit de votre objet faire bientôt son bien, Qu'il ferme bien la main, disant qu'il ne tient rien. Monsieur, je veux ma foi, devenir bas d'estame, Si devant qu'il soit nuit, vous n'avez votre femme. Mais j'aperçois venir notre autre langoureux, Et bien, ne voilà pas deux hommes bien chanceux ?
Scène 2
Lucidor, Clidamant, Guillot, Ragotin
Lucidor
Ah ! Trop parfait ami, sais-tu quelle est ma peine ?
Clidamant
Guillot m'a tout appris, et j'en suis à la gêne ; Mais as-tu su la mienne ?
Lucidor
Oui, mon cher Clidamant, Ragotin m'a tout dit, et c'est tout mon tourment. Ah ! Que j'ai de douleurs.
Clidamant
Ah que j'ai de tristesses !
Lucidor
Ah ! Mon cher Clidamant, perdrons-nous nos Maîtresses ?
Guillot
Ah ! Messieurs les crieurs, vous criez là du ton, D'un aveugle qui vient de perdre son bâton ! Ah que je suis à plaindre ! Ah malheur incroyable S'il ne tient qu'à crier, je crierai comme un diable. Mais quand nous pousserions des cris jusques aux Cieux Dites-moi, votre affaire en irait-elle mieux ?
Clidamant
Non.
Guillot
Ne criez donc plus ; songez au nécessaire ; Et puisque vos deux soeurs pour vous veulent tout faire, Que vous êtes certains qu'elles aimeront mieux Vous avoir, que d'avoir vos rivaux chassieux, Malgré ce qu'ils feront pour vous ôter vos belles, Je prétends aujourd'hui vous livrer vos femelles Faisant ce que je dis, vous voyez par mon stec, Que nos Barbons n'auront qu'à s'en torcher le bec. Je veux être pendu si je ne les enlève.
Ragotin
Voilà tout justement le chemin de la Grève. Mais dis-moi donc, comment pouvoir faire ce tour, Leur porte étant fermée et la nuit et le jour ? Tu sais que chacun d'eux sa fille cadenasse, En étant plus jaloux qu'un gueux de sa besace ? Joint qu'ils ne donnent pas seulement à leurs fils, La liberté d'entrer sans eux dans leurs logis. Qu'ils sont même jaloux d'y voir entrer les ombres ; Que prétends-tu donc faire en tous ces malencombres ?
Guillot
J'en saurai bien venir, te dis-je, à mon honneur, Au métier de fourber je suis un grand Acteur : Mais c'est trop raisonner, finissons ce langage, Car je crois que j'entends nos vieux trouble-ménage.
Clidamant
Cher Guillot, je n'ai plus d'espérance qu'en toi.
Guillot
Monsieur, ne dites mot, et laissez faire à moi.
Lucidor
Ragot, à me servir, il y va de ta gloire.
Ils se retirent en un coin du Théâtre.
Ragotin
Ah ! Nous nous entendons comme larrons en foire, Vous aurez dans ce soir vos Maîtresses en mains, Laissez-nous seulement écouter leurs desseins.
Scène 3
Policarpe, Guillot, Boniface
Policarpe
Enfin nos deux Contrats sont en fort bonne forme, Allons nous marier.
Guillot
Attendez-moi sous l'orme, Si c'est votre dessein de les prendre d'assaut, Vous ne soufflerez point, rien ne sera trop chaud.
Boniface
Tâchons donc, cher ami, pour contenter nos flammes, De métamorphoser nos filles en nos femmes, Il sera malaisé, car dans leur action, Je n'ai rien vu pour nous tantôt qu'aversion, Et je crois au discours que nous ont fait nos filles Qu'elles nous ont donné notre sac et nos quilles ; Mais quand elles devraient encor nous mépriser, Il faut bon gré mal gré nous en faire épouser.
Policarpe
Chez un de nos amis menons-les, Boniface, Là nous nous marierons sans qu'on nous embarrasse ; Car dans notre logis nos fils s'y trouveraient, Qui loin de nous aider nous en détourneraient, Voyant bien que leurs soeurs n'en seraient pas contentes ; Évitons donc, mon cher, ces choses mal plaisantes, Outre que vous savez qu'on blâme les grisons, Dès qu'ils prennent dessein d'épouser des tendrons : Et si l'on découvrait avant le pot aux roses, La honte nous ferait laisser là toutes choses. Les Poètes du Pont-Neuf en feraient des Chansons, Où nous serions bernés de toutes les façons ; Si bien que l'on ferait par cette raillerie, Une tache éternelle à toute notre vie. Donc pour nous exempter d'un si funeste bruit, Emmenons-les d'abord que nous verrons la nuit, Les tenant en nos mains bien et dument liées, Jusqu'à ce qu'elles soient avec nous mariées ; Lors nous serons heureux.
Boniface
Dieu vous en veuille ouïr ! Enfin, cher Policarpe, il nous faut réjouir, Requinquons-nous tous deux pour danser à la noce ; Je ne suis pas si vieux, ni vous encore si rosse, Que nous ne puissions plus nous donner du bon temps ; Pour se bien divertir, vive les vieilles gens !
Policarpe
Nous en ferions encor la nique à la jeunesse, Je prétends bien danser avec vous la Duchesse, Les Branles, la Mignonne, et tous les Menuets, La Courante à la Reine avec les Tricotets.
Boniface
Quand même on nous croirait vieux comme était Hérode, Je veux que nous dansions les danses à la mode, Les Cinq-pas, la Guimbarde ont la vogue en ce temps ; Et tous ces petits sauts qui font danser les Grands. Mais il nous faut devant terminer nos affaires.
Policarpe
Ah ! Nos plaisirs s'en vont être extraordinaires.
Ils entrent chez eux.
Boniface
Il faut que nous fassions à présent notre coup, Car nous voilà tantôt comme entre chien et loup ; La nuit s'approche, allons.
Scène 4
Clidamant, Guillot, Ragotin
Clidamant
Et bien, que faut-il faire ?
Il lui parle à l'oreille.
Guillot
Il se faut préparer pour cette grande affaire, J'ai dans mon Incamo, d'infaillibles secrets, Qui pour vous obliger s'en vont être tous prêts. Mais il faut avertir Ragotin de la chose. Va faire promptement cette métamorphose.
Ragotin
Cela vaut fait, va-t'en.
Ils vont prendre chacun un habit de femme.
Guillot
Vous, tenez-vous au guet Et vous verrez bientôt un admirable trait.
Scène 5
Clidamant, Lucidor
Clidamant
Enfin, cher Lucidor, si nous l'en voulons croire, Nous nous verrons bientôt au faîte de la gloire.
Lucidor
C'est-ce que nous devons à présent souhaiter ; Ce qu'ils ont dit tantôt nous doit beaucoup flatter, Que si l'on s'aperçoit que l'amour les enflamme, Ils laisseront là tout de peur qu'on les en blâme Et puis étant si vieux... Mais je les ois venir.
Clidamant
Nos gens viennent aussi.
Scène 6
Guillot, Polixene, Boniface, Aminte, Policarpe, Ragotin
Guillot et Ragotin, ont chacun une corde dont ils prennent les deux bras que les vieillards ont de libres, et s'approchent près des Maîtresses de leurs Maîtres.
Guillot
Vos maux s'en vont finir, Tenez-vous près de nous.
Polixene
Mais mon Père à telle heure Où m'allez-vous mener ?
Boniface
Bien souper, ou je meure Puis avec Policarpe après vous marier.
Polixene
Qu'entends-je !
Aminte
Je vous prie autant qu'on peut prier Ne sortons point si tard, mon Père.
Policarpe
Enfin ma fille, Je me suis engagé d'aller souper en Ville, Où Boniface après doit être votre époux.
Aminte
Dieux !
Il l'ôte de l'endroit où elle est attachée, et se met à sa place, et la donne à son Maître. Guillot, en fait autant.
Ragotin
Ne vous fâchez point, Ragot est prêt de vous Qui vous livre à son Maître, et vous sort d'esclavage.
Guillot
Polixène, Guillot coupe votre cordage Et mon Maître vous prend ; ne vous éloignez pas Nous allons vous sortir de tous ces embarras.
Boniface
Policarpe, est-ce vous ?
Policarpe
Oui, c'est moi, Boniface, Tenez-vous votre fille ?
Boniface
Oui.
Policarpe
La mienne me lasse, À force de tirer, je n'ai plus de vigueur.
Boniface
Hélas ! Qu'on a de peine à traîner son malheur.
Guillot
Bon Papa, pourquoi donc me chantez-vous injure ?
Boniface
Hay ! La voix de ma fille a changé de nature.
Ragotin
Où me menez-vous donc, petit Papa mignon ?
Policarpe
Morbleu, la mienne aussi vient de changer de ton. Mais quelque diable aussi n'a-t-il point pris leur forme, Pour nous faire en ce lieu quelque malice énorme ? Et ne serait-ce point ce maraud de Ragot ? C'est lui-même, ah ! Coquin.
Ragotin
Tire tire, Guillot.
Policarpe
Ne tire pas, sinon, point de miséricorde, Je te vais assommer.
Guillot
Ragot, tire la corde.
Boniface
Traîtres, nous voulez-vous ici faire expirer ?
Guillot
Nous allons en ce lieu tous deux vous démembrer Si vous ne m'accordez ce que je vous demande, Silence, s'il vous plaît, afin que l'on m'entende. Je souhaite de vous par ces discours préfix, Que vos filles enfin épousent vos deux fils.
Policarpe
Nos filles ! Ah ! Faquin, qu'oses-tu nous prescrire ? Tu mourras aujourd'hui.
Guillot
Tire la corde, tire.
Boniface
Ne tirez plus, nos os s'en vont se décharner.
Ragotin
Ce n'est pas tout encor, il nous faut pardonner Vos filles et vos fils, chacun et sa chacune, Soyons tous bons amis, et vivons sans rancune.
Policarpe
Oui, nous vous pardonnons en présence des Cieux, Qu'on les fasse venir ; ah ! Qu'on est malheureux Et que l'on doit avoir de regret, ce me semble Quand on est amoureux, et Vieillard tout ensemble.
Scène 7
Clidamant, Polixene, Boniface, Guillot
Clidamant
Ah ! Messieurs, se peut-il que vous nous donniez ?
Polixene
Vos deux filles en pleurs se jettent à vos pieds.
Boniface
Quoi que vous ayez fait du pis qu'on puisse faire, Vous trouverez en nous des tendresses de Père.
Guillot
Et nous, n'aurons-nous rien après avoir jeûné ?
Clidamant
De chacun leur objet leur soit aussi donné.