Le Cartel de Guillot
Scène 1
Léandre, Béatrix
Léandre
D'emportement, de barbarie, Le père de ce digne objet M'a su quereller sans sujet, Quand j'espérais par mon hommage Cette merveille en mariage, Bien loin d'avoir cette beauté Tu vois comme il m'a rebuté.
Béatrix
Léandre j'ai vu cette chose Mais enfin qu'elle ne vous cause, Aucun sujet d'être alarmé Étant parfaitement aimé, Car vous savez que ma maîtresse A pour vous beaucoup de tendresse, Donc au lieu de vous affliger Songez à ne rien négliger, Pour trouver les moyens de plaire À cet esprit bourru de père, Et dedans ce moment fatal Faites le bien contre le mal, Lorsqu'il vous montre son caprice Tachez à lui rendre service, Épiez en l'occasion Parfois une belle action, Donne aux choses une autre face.
Léandre
Ah ! Béatrix je te rends grâce, Oui depuis que tu m'as parlé Je me trouve un peu consolé, Je vais donc faire mon possible Pour servir ce père insensible, Cherchant s'il se peut le moyen De faire de mon mal un bien, Toi Béatrix, près de ma belle Jusqu'à la fin sois-moi fidèle, Moi je ferai de mon côté.
Béatrix
Ne soyez plus inquiété, Et mettez en repos votre âme Vous l'aurez aujourd'hui pour femme, Mais quelqu'un s'en vient en ce lieu Faites ce que j'ai dit.
Léandre
Adieu.
Scène 2
Guillot, Ragotin
Guillot
Ragotin l'amour me tourmente Je brûle d'une flamme ardente, Depuis que certain oeil vainqueur A mis le feu dedans mon coeur, En un mot c'est l'oeil d'Angélique Qui me perturbe et qui me pique, Oui ce petit fripon d'objet A pris mon âme au trébuchet.
Ragotin
Il est vrai qu'Angélique est belle Mais vous n'êtes pas moins beau qu'elle.
Guillot
Et bien Ragotin que dis-tu De l'habit dont je suis vêtu, La petite oie est-elle belle Pour empaumer la Damoiselle, Et crois-tu qu'avec tant d'appas La drôlesse n'en tienne pas, Le Comte de la Guillotière Lui va donner dans la visière, Et d'abord qu'elle me verra Dieu sait si l'amour la prendra, De même qu'il m'a bien su prendre. Mais peut-on résister au tendre, Ce diable de tendre est fâcheux Et qui s'en pare est bien heureux.
Ragotin
Pour moi je crois que qui s'en pare Possède un secret grand et rare, Et si le pauvre Ragotin S'en parait, il serait bien fin.
Guillot
Quoi le même mal te tourmente ?
Ragotin
Monsieur j'en tiens pour la Suivante, Et cette traîtresse aux yeux doux A mis aussi le feu chez nous.
Guillot
Nous voilà donc bien à notre aise Moi tout de feu, toi tout de braise Nous ne chercherons point l'Enfer À dessein de nous y chauffer, Je crois que nos ardeurs extrêmes Consommeraient les diables mêmes, Et qu'en nous voyant ces démons Se transformeraient en charbons, Mais qu'ils brûlent, qu'ils se rôtissent, Qu'ils consomment, qu'ils s'engloutissent, Qu'ils gèlent, qu'ils soient tout glaçons Tout cela j'en dis, des chansons, Pourvu que ma chère Maîtresse Montre pour moi quelque tendresse, Et que la belle à mon abord Puisse être avecque moi d'accord, Car j'aurais l'âme mal contente Si ma femme était discordante, Ainsi pour nous bien accorder Il faut que tu l'aille aborder, Vois donc ce qu'il faut que tu fasses Pour me mettre en ses bonnes grâces Va-t'en lui dire de ma part Que c'est et sans feinte et sans fart, Que le brave et l'illustre Comte, En tient pour elle pour son compte, Que quand nous nous assemblerons Qu'ensemble enfin nous compterons, Et que pour la faire Comtesse Je viens la voir avec vitesse, Qu'elle sait si fort éclater Que je ne puis au mieux compter, Si bien que je veux qu'elle compte Avec moi sans aucune honte, Car en ne voulant pas compter Je pourrais bien me mécompter, Parce qu'en comptant sans son hôte Bien souvent l'on se trouve en faute, C'est pourquoi l'on dit d'une voix Que sans hôte on compte deux fois, Je veux donc compter avec elle D'une façon toute nouvelle, Puisque c'est un compte amoureux Qu'il nous faudra vider tous deux. Va la voir pour me satisfaire.
Ragotin
Moi Monsieur j'ai mon compte à faire, Depuis que je suis avec vous Je n'ai pu recevoir deux sous.
Guillot
Tu te plains la Ragotinière.
Ragotin
Oui Monsieur de la Guillotière.
Guillot
Je compterai je te promets.
Ragotin
Oui, mais vous ne payez jamais, Vous comptez avec grand délice Mais payer n'est pas votre vice.
Guillot
Ragotin tu me fais affront.
Ragotin
On fait payer à qui répond Ne répondez pas davantage.
Guillot
Va-t'en donc faire le message Dont naguère je t'ai prié.
Ragotin
J'irai quand vous m'aurez payé.
Guillot
Ragotin, vois que je m'enflamme Veux-tu laisser griller mon âme, Parmi mille brûlants transports Qui me vont fricasser le corps.
Ragotin
Votre amour n'est pas plus ardente Que la mienne est pour la Suivante, C'est pourquoi rôtissons, grillons, Consommons, brûlons, pétillons, Que tout le feu de la nature Tombe dessus notre fressure, Quand nous deviendrions plus secs Que les harengs les plus saurets, Qu'amour nous réduirait en poudre Vous ne me pourriez pas résoudre, À ne rien faire qu'ayant mon fait.
Guillot
Ah, quel obstiné de valet, Il nous laisserait tous deux cuire Tous deux sécher et tous deux frire, Si je ne le rendais content Il faut lui donner de l'argent, Tiens, Ragotin, voilà tes gages.
Ragotin
Maintenant pour tous vos messages, Vous n'avez qu'à me commander.
Guillot
Va donc promptement aborder, La voleuse de ma franchise Car la brigande me la prise, Enfin tu lui feras savoir Que je suis tout gros de la voir, Tiens donc toute prête ta langue À lui faire cette harangue, Heurte à sa porte la voilà.
Ragotin
Holà, belle Angélique, holà,
Scène 3
Béatrix, Ragotin
Béatrix
Que vous plaît-il de ma maîtresse.
Ragotin
Je voudrais lui parler traîtresse.
Béatrix
Pourquoi m'appeler de ce nom,
Ragotin
Excuse-moi petit tendron, Malade de ma maladie On peut bien dire une folie, Et de la dire j'ai bien lieu Puisqu'un petit Diable de Dieu, Cet amour ou plutôt ce traître M'a fait en te voyant paraître, Appeler de cette façon Comme il use de trahison, Qu'il a filouté le coeur nôtre Je vous avais pris l'un pour l'autre, Tu ressemble à ce friponneau Tout ainsi que deux gouttes d'eau, Mais loin de t'appeler traîtresse Je te veux nommer ma déesse, Belle déesse, mon souci, Fais venir ta Maîtresse ici.
Béatrix
Mais pourquoi, que veux-tu lui dire ?
Ragotin
Pour lui déclarer le Martyre, De Monsieur le Comte Guillot Dont je suis le valet Ragot.
Béatrix
Le Comte de la Guillotière.
Ragotin
Oui.
Béatrix
J'y vais, la Ragotinière, Madame, on vous demande en bas.
Scène 4
Ragotin, Angélique
Ragotin
Malepeste qu'elle a d'appas, Ma foi la Maîtresse me tente Tout autant comme la Suivante, Et quand je les vois toutes deux Je ne sais où porter mes yeux, Contentons-nous de la Soubrette La Maîtresse est sans doute faite, Pour mon Maître, il la doit avoir Çà faisons donc notre devoir, Madame, si mon éloquence, Se déploie en votre présence, C'est que mon Maître est de vos yeux Comme de vous fort amoureux, Mais c'est un amour sans semblable Il vous aime comme le diable, Il dit qu'il vous possèdera Ou que Belzébuth vous aura, Et qu'enfin s'il ne vous possède Qu'il s'en va pour dernier remède, Se précipiter loin de vous Entre deux draps de lin bien doux.
Angélique
Pourquoi dire cette sottise.
Scène 5
Guillot, Ragotin, Béatrix, Angélique
Guillot
Ma belle, excusez la franchise, Ragotin venait en ce jour Pour vous découvrir mon amour, Mais sa maladroite personne Ne sait pas comme l'on raisonne, Car alors qu'il faut raisonner Il faut bien ratiociner Et quand bien l'on ratiocine La raison en est bien plus fine, Ainsi raisonnant comme il faut On a le raisonnement haut ; Or donc la raison raisonnante D'elle-même est fort éloquente, Et comme enfin cette raison N'a rien en elle que de bon, Concluons qu'étant admirable La raison est bien raisonnable.
Ragotin
Et concluons par nos raisons Qu'il faut quitter l'eau de la Seine Pour les bateaux et les poissons.
Guillot
Ragotin voulez-vous vous taire ?
Ragotin
Que chacun fasse son affaire.
Guillot
Rare objet qui me perturbez.
Ragotin
OEil coquereau qui m'embourbez.
Guillot
Je te défends de plus rien dire.
Ragotin
Je veux déclarer mon martyre.
Guillot
Finirez-vous bientôt Ragot ?
Ragotin
Monsieur, parlez à votre écot, Je parle ici des amours nôtres Vous pouvez là parler des vôtres, Vous en avez permission Poussez donc votre passion, Moi je m'en vais pousser la mienne Ah, s'il faut qu'un jour je te tienne...
Guillot
À la fin je me fâcherai Ragot je vous étrillerai.
Béatrix
Tais-toi, laisse parler ton Maître.
Guillot
Pardonnez si j'ose paraître, À vos yeux les plus grands fripons Et d'amour les plus grands tisons, Qui soient dans le reste du monde Ils m'ont, ou je veux qu'on me tonde, Emmouraché d'une façon Que j'en ai l'âme au court-bouillon, Le pauvre foie à la compote La fressure à la matelote, Et le coeur en un tel ragoût Qu'il peut contenter votre goût, Vous êtes, je me donne au diable Une personne incomparable, Et la nature sur ma foi Vous a faite digne de moi. Ah, trop aimable pécheresse Si vous devenez ma Maîtresse, Qu'en satisfaisant mon désir, Vous m'allez donner de plaisir, Car vous avez une prestance Qui porte à la concupiscence, D'abord que je vois vos appas Vous me mettez dans des états, Mais des états si pitoyables Qu'en voyant vos yeux adorables, J'en serais quitte à bon marché Si j'en sortais pour un péché. Vos yeux m'ayant mis de la sorte Ont causé qu'ici je m'apporte, Pour voir si vous trouverez bon Que nous fassions conjonction, En mariant nos deux personnes Répondez la bonne des bonnes.
Angélique
Ô le ridicule Amoureux Monsieur, j'approuve fort vos voeux, Mais comme je dépends d'un père Il le faut voir pour cette affaire, Je pense qu'il s'en vient ici Dieu me garde d'un tel mari.
Scène 6
Le Docteur
Le Docteur
Allons chez nous bonne hypocrite Vous aussi bonne chattemite, Qui ne faites, que mugueter Que jaser et que coqueter, Caquet bon bec poule à ma tante Et la maîtresse et la suivante.
Scène 7
Le Docteur, Guillot
Le Docteur
Et bien que vous plaît-il Monsieur.
Guillot
Je suis venu brave Docteur...
Le Docteur
Je suis venu, c'est une phrase Qui met mon âme dans l'extase, Car vous ne pouviez être ici À moins que d'y venir aussi.
Guillot
Vous saurez que ce qui m'amène.
Le Docteur
Sachez avant que je l'apprenne, Que c'est fort bien dit vous saurez Vous oirez, vous écoutez, Parce que pour faire comprendre Il faut avant se faire entendre.
Guillot
Entendez-moi donc s'il vous plaît.
Le Docteur
Tout incontinent j'y suis prêt, Mais souffrez que je vous avoue Que vous méritez qu'on vous loue, Quand vous demandez humblement Audience pour un moment, S'il vous plaît est un si beau terme Que je vous entends de pied ferme,
Guillot
Monsieur je vais donc commencer.
Le Docteur
Avant que plus outre passer, Vous permettrez que je vous die Que ce mot a grande énergie, Ne dit-on pas communément Telle fin tel commencement, Un commencement admirable Est suivi d'une fin semblable, Donc on ne doit commencer rien Qu'à dessein de le finir bien, Et de plus jamais éloquence...
Guillot
Permettez-vous que je commence ?
Le Docteur
Oui Monsieur je vous le permets.
Guillot
Ne commencerai-je jamais ?
Le Docteur
Commencez donc votre harangue.
Guillot
Que le Diable emporte ta langue.
Le Docteur
Commencerez-vous votre point.
Guillot
Et toi ne finiras-tu point, Comment veux-tu que je commence, Si tu troubles mon éloquence.
Le Docteur
Je prête silence, parlez.
Guillot
Sachez que mes sens sont brûlés Apprenez...
Le Docteur
Comment que j'apprenne, Esprit grossier âme malsaine, Apprenez, ne sais-tu pas bien Qu'un Docteur n'ignore de rien, Que toutes les plus rares choses Dedans moi sont toutes encloses, Que je passe chez les savants Pour un miracle de mon temps, Qu'il n'est point d'esprit qui ne cède Aux sciences que je possède, Dont sachant tout de bout en bout Qui dit Docteur veut dire tout, Et tu me viens dire d'apprendre.
Guillot
Ah, que ne te puis-je voir pendre, Je veux vous dire que l'amour Est cause...
Le Docteur
Que tu vois le jour, Que par lui seul tu tiens ton être Que sans lui tu ne pouvais naître, Que c'est lui qui nous fait aimer Qu'il sait l'art de nous enflammer, Et qu'encor qu'il ne voie goutte Il nous sait conduire à la route, Qu'il faut suivre pour les plaisirs Animant nos plus chers désirs, Il fait palpiter notre foie Il mène au séjour de la joie, Enfin par ce divin enfant On se voit souvent triomphant, De l'aimable objet qui nous charme Et pourtant lui seul nous désarme, Et quand on se voit triomphant On ne le doit qu'à cet enfant, Oui cet aveugle qui nous guide Donne de l'esprit au stupide, Il fait que le plus ignorant Près d'une maîtresse est savant, Et qui rend toutes nos paroles Pleines d'illustres hyperboles,
Guillot
Ah, c'est trop hyperboliser Je m'en vais à mon tour jaser Sachez que la belle Angélique
Le Docteur
Si c'est la beauté qui vous pique.
Guillot
Comment donc je ne dirai rien L'amour...
Le Docteur
Ainsi qu'il fait du bien, Il fait du mal et de la peine Et met notre coeur à la gêne, Il porte nos intentions Souvent aux basses actions, Il nous présente des abîmes Qui nous font tomber dans les crimes, Et bien souvent nous y tombons Alors que moins nous y pensons.
Guillot
Parleras-tu toute ta vie ?
Le Docteur
Non ma phrase est bientôt finie, Je ne vous dirai plus qu'un mot Sachez brave Comte Guillot...
Guillot
Sachez docteur qui n'en sait guère Que ta langue est une haranguère,
Le Docteur
Sachez...
Guillot
Je ne veux rien savoir.
Le Docteur
Voyez donc...
Guillot
Je ne veux rien voir.
Le Docteur
Comprenez...
Guillot
Ni même comprendre.
Le Docteur
Apprenez...
Guillot
Que peux-tu m'apprendre.
Le Docteur
En toutes choses d'exceller.
Guillot
Bourreau, je ne veux que parler.
Le Docteur
Parlez, je suis tout prêt d'entendre.
Guillot
J'attends...
Le Docteur
Vous pouvez tout attendre.
Guillot
J'espère...
Le Docteur
Espérez tout de moi.
Guillot
Croyez...
Le Docteur
Fort aisément je crois.
Guillot
Pensez...
Le Docteur
Je sais ce que je pense.
Guillot
Donnez...
Le Docteur
Je vous donne audience, Ainsi que vous l'avez voulu.
Guillot
Dis-moi traître as-tu résolu, De m'étourdir en cette place.
Le Docteur
Enfin mon silence se lasse, Vous parlez trop Monsieur Guillot.
Guillot
Je veux...
Le Docteur
Vous ne direz plus mot, Il faut qu'à mon tour je m'explique.
Guillot
J'aime votre fille Angélique.
Le Docteur
Quoi c'est l'objet de vos souhaits Touchez, vous ne l'aurez jamais.
Scène 8
Guillot, Ragotin
Guillot
Nous voilà bien dans nos affaires.
Ragotin
Nos maux sont extraordinaires Jamais je ne vis tel parleur.
Guillot
Ah ! Quel enragé de Docteur, Et quel grand cracheur d'épigramme Il m'a pensé vomir son âme, Au nez dans son chien d'entretien Pour un Docteur qui ne sait rien, Il fait valoir une sottise Comme un Docteur qui doctorise, Mais pourtant en doctorisant Il m'a rendu fort mal content, Le diable emporte sa doctrine Lui-même et sa maudite mine, De m'avoir ainsi refusé L'objet dont je suis embrasé, Et celle où tout mon soin s'applique.
Scène 9
Le Baron de la Topinière, Guillot, Ragotin, Tarasquin, Angélique
Le Baron de la Topinière
Oui j'aime l'illustre Angélique, Et quiconque s'en approchera Il est certain qu'il périra, Je m'en vais lui couper la trame Et puis je lui mangerai l'âme.
Guillot
Où me suis-je venu fourrer.
Ragotin
Monsieur, on nous va dévorer, Nous sommes à la boucherie.
Le Baron de la Topinière
Si quelqu'un dedans ma furie, Ose se présenter à moi Sans doute il en mourra d'effroi, Me voilà dedans une rage Qui va faire de tout carnage, Où sont-ils tous ces amoureux Qui cherchent l'objet de mes voeux, Afin que sur eux mon épée Attrape sa franche lippée,
Tarasquin
Mais qui s'oserait présenter À vous qui savez tout dompter.
Le Baron de la Topinière
Le Comte de la Guillotière Éprouvera mon humeur fière.
Tarasquin
Pour Monsieur son valet Ragot Je lui veux couper le gigot, Et le mettre sur la litière.
Ragotin
Adieu pauvre Ragotinière, Quel horrible coupe-jarret.
Guillot
Ragot, tel Maître tel valet.
Le Baron de la Topinière
Qui va là ?
Ragotin
Monsieur, je trépasse.
Le Baron de la Topinière
Allons vite faisons main basse, Tuons tout, massacrons, brisons, Rompons, cassons, exterminons, Égorgeons, mettons tout par terre, Livrons à tous amants la guerre, Je veux d'un regard plein d'horreur Les immoler à ma fureur, Que la moindre de mes conquêtes Soit d'abattre cent mille têtes, De couper et jambes, et bras Ce sont là mes petits combats, Mon courage étant sans mesure Je défais toute la nature, Quand ma valeur lance ses traits Et quand je veux je la refais, Mais quelque vaillant qu'on puisse être L'amour est toujours notre Maître, Puisqu'on se rend ou tôt ou tard À ce petit chien de bâtard, Vois donc celle qui tient mon âme Dis-lui que son aspect m'enflamme, Et que je ne puis vivre heureux Qu'alors que je vois ses beaux yeux, Son port, son air, sa bonne mine, Cette douceur qui m'assassine, Enfin tous ses charmes divers Qui font que je suis dans ses fers, Va voir si la belle est visible Mon coeur est percé comme un crible, De la pointe de ses attraits.
Tarasquin
Holà, miracle, des objets.
Angélique
Que veut-on ?
Tarasquin
Beauté printanière Le Baron de la Topinière, Désire vous voir un moment.
Scène 10
Angélique, Le Baron de la Topinière
Angélique
Je vais à lui présentement.
Le Baron de la Topinière
Approchez doux charme des charmes Comme on vous doit rendre les armes, Le phénix de tous les guerriers Vient mettre à vos pieds ses lauriers, Mon bras plus craint que le tonnerre M'a su gagner toute la terre, J'ai tout soumis à mon courroux Il ne reste donc plus que vous. Mais votre beauté sans seconde Est plus forte que tout le monde, Pourtant telle que vous soyez Il faudra que vous succombiez Car me voyant, la plus cruelle Peut dire qu'elle en a dans l'aile, Jugez donc si vous en tiendrez Dès que vous me regarderez.
Angélique
Je me donnerai bien de garde De vous, quoique je vous regarde, Eussiez-vous cent fois plus d'appas Baron vous ne me tenez pas.
Scène 11
Guillot, Le Baron de la Topinière, Tarasquin, Ragotin
Guillot
Je crains qu'il ne quitte pas prise.
Le Baron de la Topinière
Je crains ici quelque surprise.
Tarasquin
Je crains quelques coups de bâton.
Guillot
Évitons la contusion. S'il se peut en faisant le brave.
Ragotin
Songez que je suis votre esclave, Et que si vous faites le sot Adieu, vous et votre Ragot, Ce Baron de la Topinière Est un rude traîne-rapière, Nous aurons ici du qu'as-tu.
Guillot
Tu ne seras jamais battu, En la présence de ton Maître.
Ragotin
Vous fuirez des premiers peut-être.
Guillot
Tu m'as bien la mine je crois De fuir aussi tôt comme moi.
Tarasquin
Ah, Monsieur le Baron je tremble. Et crois que nous tremblons ensemble.
Le Baron de la Topinière
Je ne tremble pas mais j'ai peur Ah, que n'ai-je un peu plus de coeur.
Guillot
Que n'ai-je un peu plus de courage L'on me verrait faire carnage.
Tarasquin
Pour éviter ces carnassiers ? Je m'en vais fuir tout des premiers.
Le Baron de la Topinière
Ne crois pas qu'ici je demeure Je vais fuir aussi tout à l'heure.
Scène 12
Ragotin, Guillot
Ragotin
De peur par moi d'être assailli, Comme ils ont happé le taillis.
Guillot
Quand on voit ma mine cruelle...
Ragotin
Ils ont enfilé la venelle, Mais s'ils revenaient sur leurs pas.
Guillot
Je crois qu'ils ne reviendront pas, Que ferons-nous ?
Ragotin
Je viens d'apprendre Que Monsieur le Docteur est tendre, Sur l'article de bien chanter Il faut donc l'expérimenter, Chantant tous deux comme des anges Faisant d'admirables mélanges, De nos voix, pour toucher le coeur De ce vieux barbon de Docteur, Peut-être que notre musique Vous pourra gagner Angélique, Cherchons donc un air, promptement Et chantons méthodiquement.
Guillot
Mais quel air dirons-nous, regarde.
Ragotin
Monsieur nous dirons la guimbarde.
Guillot
Que veux-tu dire esprit bourru.
Ragotin
Nous dirons donc l'enturlu,
Guillot
N'en sais-tu pas une délite.
Ragotin
N'avez-vous point vu Marguerite.
Guillot
Tu ne sais point d'autre chanson ?
Ragotin
Disons, hélas Jean hélas don.
Guillot
Va ta forte fièvre quartaine.
Ragotin
Ou bien turlututu rengaine.
Guillot
Ragot, vous me déplaisez fort.
Ragotin
Léandre était dessus le bord.
Guillot
Sont cela des chansons nouvelles ?
Ragotin
Les plus vieilles sont les plus belles, Mais vous ne trouvez rien de bon Voulez-vous un quand dira-t-on.
Guillot
J'en veux une toute nouvelle.
Ragotin
Qui est celui–là qui m'appelle.
Guillot
Il faut qu'il ait l'esprit perdu.
Ragotin
Ah, j'en sais une d'un pendu, Qui va bien être votre affaire.
Guillot
Ragot, si tu ne te veux taire, Je te donnerai mille coups.
Ragotin
Petite brunette aux yeux doux.
Guillot
Tu ne te tairas pas, j'enrage.
Ragotin
Je n'en dirai pas davantage.
Guillot
Laisse-moi parler un moment.
Ragotin
Autant en emporte le vent,
Guillot
Chanter encor âme indiscrète.
Ragotin
L'autre jour dame Guillemette.
Guillot
Le traître est aussi grand chanteur Que le Docteur est grand parleur, Va que la tempête t'entraîne Docteur de la Samaritaine, Sans toi j'aurai bien la vertu D'en faire une belle impromptu.
Ragotin
Nous la chanterons donc ensemble.
Guillot
Tu ne dis pas si bon me semble.
Ragotin
Il vous semblera bon ou non Je veux être de la chanson.
Guillot
Attends, je crois que j'en tiens une.
Ragotin
Elle ne sera pas commune.
Guillot
Tu n'as qu'à me suivre Ragot.
Guillot commence la moitié du couplet seul, et Ragotin et lui le chantent ensemble.
Ragotin
Commencez donc le premier mot.
Chanson.
Guillot
Chère friponne d'Angélique Mouche coquine qui me pique, Vous avez escroqué mon coeur Écornifleuse de mon âme Objet aimable suborneur, Il faut que Guillot vous entame.
Ragotin
Nous venons de chanter la vôtre Chantons donc s'il vous plaît la nôtre.
Guillot
Allons, Ragotin, je le veux.
Ragotin
Ah, je la tiens par les cheveux, Je commence si bon vous semble Et puis nous chanterons ensemble.
Ragotin
Vous avez ma Béatrix Plus de puces qu'un chat gris, Et si vous ne m'aimiez bien Par ma foi je vous souhaite, Bientôt la gale du chien.
Scène 13
Le Baron de la Topinière, Ragotin, Guillot, Tarasquin
Le Baron de la Topinière
Il faut qu'ils meurent tout de bon.
Ragotin
Voici bien une autre chanson, Monsieur souffrez que je recule Je vous laisse faire l'Hercule.
Guillot
Ragotin ne me quitte pas.
Ragotin
Monsieur je crains trop le trépas, Permettez-moi que je m'en aille.
Guillot
Je crains aussi cette canaille.
Le Baron de la Topinière
Commençons par le Sieur Guillot Et nous finirons par Ragot.
Guillot
Ragotin, mettons-nous en garde.
Ragotin
Moi ? Monsieur, hélas je n'ai garde.
Le Baron de la Topinière
Nous allons avancer nos jours.
Tarasquin
Je vais appeler au secours.
Ragotin
Monsieur, je vais crier à l'aide Au meurtre, un Diable nous possède.
Le Baron de la Topinière
Quelqu'un, à la force, au voleur.
Scène 14
Le Docteur, Guillot, Le Baron de la Topinière, Ragotin, Tarasquin
Le Docteur
Qui peut causer cette rumeur ?
Guillot
Ce drôle qui veut votre fille Mais il faut qu'ici je l'étrille.
Le Baron de la Topinière
Ce n'est rien qu'un coquin, Monsieur.
Guillot
C'est un archi-faquin, Docteur.
Le Docteur
La démonstration m'outrage N'en faites donc pas davantage.
Le Baron de la Topinière
Laissez-moi lui couper les bras.
Guillot
Je vais mettre sa tête à bas.
Le Docteur
On me moleste on m'outrecuide Mes gens à moi, l'on m'homicide.
Ragotin
Hélas où nous fourrerons-nous ?
Tarasquin
Nous allons avoir mille coups.
Scène 15
Léandre, Le Docteur
Il parle aux Amants Ridicules et les frappe.
Les Galants ridicules s'enfuyant disent :
Léandre
Qui fait ce bruit quel tintamarre Ah, vous aurez cent coups de barre, Je vous fracasserai les bras. Que nous ne vous attendons pas.
Le Docteur
Comme ils gagnent tous la guérite Celui qui les daube est d'élite.
Léandre
Comment, être perturbateurs De ce grand Docteur des Docteurs.
Le Docteur
Mais qui venge là mon offense ?
Léandre
Quoi s'adresser à la science, Ô dieux, quelle témérité.
Le Docteur
Vous que j'ai tantôt rebuté, M'avoir fait une telle grâce Que faut-il pour vous que je fasse ?
Léandre
M'accorder l'objet de mes voeux Si vous voulez me rendre heureux.
Le Docteur
Oui je vous l'accorde Léandre.
Léandre
Tout vient à point qui peut attendre, Monsieur...
Le Docteur
Ma fille approchez-vous Léandre sera votre époux.
Scène 16
Angélique, Le Docteur
Angélique
Ô Ciel, que je suis fortunée.
Le Docteur
Allons conclure l'hyménée.