La Désolation des Filous
Scène 1
Le Chevalier de l'Industrie, Le Marquis de Mache A Vide, Le Comte de Plume Seche, Le Baron de la Triste-Figure
Le Chevalier de l'Industrie
Quoique la défense soit faite Des pistolets, et de la brette, Qu'on ne porte plus d'arme à feu Rêvons cherchons, voyons un peu, Si nous trouverons l'industrie Qu'il faut pour prolonger la vie, Il est aisé de deviner Qu'on ne peut vivre sans diner, Et l'homme est fort mal dans son centre Quand il a la famine au ventre, Donc si nous voulons l'éviter Il faut tâcher d'escamoter, Les premiers qui dans cette rue Viendront paraître à notre vue, Les armes étant sans crédit Servons-nous de tout notre esprit, L'esprit pour voler a des charmes Qui valent parfois bien les armes.
Le Marquis de Mache A Vide
De quel air nous y prendrons-nous Ce malheur me met en courroux, Mon cher Comte de Plume Sèche Dis de quel bois ferons-nous flèche.
Le Comte de Plume Seche
Que diable sais-je de quel bois Pour moi j'en suis presque aux abois, La malencontreuse aventure Baron de la Triste-Figure, N'as-tu point quelque invention.
Le Baron de la Triste-Figure
Que faire en cette occasion, Sans armes je suis une bête.
Le Comte de Plume Seche
Quoi tu n'aurais point en ta tête Quelque moyen pour exceller Dans l'exercice de voler, Sans pistolet, et sans épée.
Le Baron de la Triste-Figure
Mon âme en est préoccupée, Et si je ne vois pas comment Y réussir présentement, Ah, que la faim me rend avide Mais toi Marquis de la Mâche à Vide, Ne sais-tu point quelque secret.
Le Marquis de Mache A Vide
Je suis au bout de mon rôlet, Ventre, j'enrage, je déteste.
Le Baron de la Triste-Figure
Que cette défense est funeste.
Le Comte de Plume Seche
Ah, quelle malédiction.
Le Marquis de Mache A Vide
Ah, quelle désolation, Quand j'y pense j'entre en furie Mais Chevalier de l'Industrie, Dont l'esprit est grand à tel point.
Le Chevalier de l'Industrie
Messieurs ne vous affligez point, Je ne suis pas encor si buse Que je n'aie en moi quelque ruse, L'industrie a mille secrets Qui ne nous manquerons jamais, Je possède les avantages D'avoir bien fait des personnages, Et m'en pique sans vanité J'ai fait l'homme de qualité, J'ai fait, et le brave, et l'illustre Après cela j'ai fait le rustre, J'ai fait le Postillon aux champs Parfois un de ces gros marchands, Puis j'ai fait l'Ecclésiastique J'ai fait le courtaud de boutique Étant dessus le grand chemin J'ai fait le pauvre Pèlerin. Pour vous exprimer mon mérite J'ai même contrefait l'Hermite, Ensuite, à mon retour d'Arras J'y vendis de la mort aux rats. Si bien qu'il n'est point de rubrique Que je n'aie mis en pratique, Je fus depuis solliciteur Enfin je suis un grand acteur, J'ai crié jusqu'à des oublies Pour mieux faire mes fourberies, En ce temps-là j'étais fort bien J'étais tout, et ne suis plus rien, Mais quoi la défense en est cause Je veux être encor quelque chose, Et vous faire avouer à tous Que seul, je vaux tous les filous.
Le Marquis de Mache A Vide
Tu ne manques jamais d'adresse Quand tu veux faire quelque pièce.
Le Baron de la Triste-Figure
Il est vrai que le Chevalier Est expert, en notre métier.
Le Comte de Plume Seche
Expert, de notre art c'est la perle La peste que c'est un fin merle, C'est le plus adroit des Larrons.
Les trois filous se cachent, et le Chevalier de l'Industrie écoute ce qui se dit.
Le Chevalier de l'Industrie
Çà voyons ce que nous ferons, Et tâchons tous à si bien faire Que nous nous sortions de misère, Ayez donc toujours l'oeil sur moi Et je vous promets sur ma foi, Que mes soins et toutes mes veilles S'en vont produire des merveilles, Coulez-vous tous en quelque coin Pour me secourir au besoin, Surtout ayez en la mémoire D'avoir quelque jaquette noire, Que nos femmes, et nos valets Dans cette Maison soient tout prêts, Et que chacun de vous devine Au moindre mot ou moindre mine, Que votre esprit soit préparé À tout ce que j'entreprendrai, Mais j'entends quelqu'un qui s'avance Cachez-vous avec diligence.
Scène 2
La Rocque, Guillot
La Rocque
Hélas que je suis malheureux !
Guillot
Qu'avez-vous ?
La Rocque
Je suis amoureux.
Guillot
Est-ce un si grand malheur mon Maître.
La Rocque
Tout autant qu'il le saurait être, Puisque je me vois maintenant Fort amoureux et sans argent, Peut-on voir un malheur semblable.
Guillot
Il est vrai que c'est là le diable, Car le plus parfait amoureux N'est qu'une bête étant un gueux, Quoi Monsieur au clair de la Lune Espérez-vous faire fortune, En courant comme un loup-garou Sans savoir comment ni par où, Vous achèverez votre course Encor si votre pauvre bourse, Avait le ventre bien enflé Je serais un peu consolé, Mais hélas Monsieur la pauvrette Est si malingreuse et si nette, Et dans un si piteux état Que jamais rien ne fut si plat.
La Rocque
C'est là ce qui gêne mon âme Parce qu'à l'objet qui m'enflamme, Il doit faire voir ce trésor Qu'on appelle la toison d'or, Dont les machines sans pareilles Passent pour autant de merveilles, Nous venons de faire dessein D'aller nous divertir demain, À cette illustre Comédie.
Guillot
Ce dessein est une folie Comment vous êtes assez fol Pour faire l'amour sans un sol, Si vous aviez donc la pistole Vous feriez diablement le drôle, C'est avoir l'esprit bien gaillard Qu'aimer quand on n'a pas le liard, L'argent fait aller la cuisine Vive l'amour pourvu qu'on dîne, On fait mal le passionné Alors que l'on n'a pas dîné, De sorte que si bon vous semble Nous resterons d'accord ensemble, Que pour être amant sans chagrin Il faut posséder le douzain, Je nomme donc votre entreprise Avec respect une sottise, Comme vous savez comme Guillot Qu'un pauvre homme n'est rien qu'un sot Ainsi jugez ce que vous êtes Aux entreprises que vous faites.
La Rocque
Cesse de me pousser à bout Dis-moi peut-on songer à tout, Se voyant prêt d'une maîtresse Qui nous engage avec adresse, À faire tout ce qui lui plaît, Ah ! Si tu savais ce que c'est Qu'aimer nous serions sans conteste.
Guillot
Ah ! Monsieur je le sais de reste Quoique je ne sois qu'un lourdaud. J'aimerais peut-être ; et trop tôt, Mais comme il faut être bien riche Pour aimer, et n'être pas chiche, Je quitte là le féminin Pour ne m'attacher qu'au bon vin.
La Rocque
Ah ! Guillot si tu savais comme...
Guillot
Mais Monsieur quel était cet homme, Qui vous a naguère accosté Quand de vous j'étais écarté. Dont je n'ai pu par la distance Avoir aucune connaissance, À qui vous avez tant parlé.
La Rocque
Un savant qui m'a consolé, Sans avoir l'heur de le connaître Mais Guillot qui m'a fait paraître, Tant d'esprit, et de jugement Que j'en suis dans l'étonnement, Et je n'aurai ni bien ni joie Jusqu'à ce que je le revoie, Ah ! Que sa conversation M'a donné d'admiration, Il s'est venu mettre en matière De la plus aimable manière, Que jamais aucun homme ait fait Bref, c'est un homme si parfait, Si charmant par son éloquence Que je veux avoir connaissance, De cet incomparable esprit, Tu sauras Guillot qu'il m'a dit, Mille choses touchant ma vie Qui font admirer son génie, Même il m'a promis en ce jour Sur le sujet de mon amour, Un moyen tout à fait extrême Pour être aimé de ce que j'aime, Conclusion, je le veux voir Pour cela de tout mon pouvoir, Je l'ai supplié plus d'une heure De dire son nom, sa demeure, Mais enfin tout notre entretien S'est fini sans en savoir rien, Je n'ai pu de lui rien apprendre Sinon qu'il se doit venir rendre, En quelque part autour d'ici J'espère lui parler ainsi.
Guillot
N'est-ce point quelque diable infâme Qui tâche d'attraper votre âme, Car assez souvent le démon Prend justement l'occasion, Que le malheur nous persécute Afin de trouver chape-chute.
La Rocque
Tu me tiens un discours de fol.
Guillot
Il pourrait vous tordre le col, Le diable est une fine mouche.
Il lui donne sa bague.
La Rocque
Bref de la nuit je ne me couche, Qu'après avoir entretenu Cet habile homme comme j'ai vu, Un désir curieux m'en presse Et toi mets toute ton adresse, À chercher sur ce diamant Cinquante louis promptement, Mais garde qu'on ne te le vole.
Il sort.
Guillot
Au diablezot je suis un drôle, Que l'on n'attrape pas ainsi Pour fin je le suis Dieu merci, Autant que filou puisse l'être En subtilité, je suis maître, Sachez que je ne suis pas niais Et que je sais bien tous les biais, Desquels on se sert pour la grippe Je sais comme quoi l'on accipe, Et je sais comme il m'en faut garder Allez-vous en sans plus tarder, Et me laissez seulement faire.
La Rocque
Adieu le ciel te soit prospère.
Scène 3
Guillot
Guillot
Il me prend pour quelque innocent J'en duperais moi seul un cent, Et quand je veux faire un chef-d'oeuvre Je suis un fort rusé manoeuvre ?
Scène 4
Le Chevalier de l'Industrie, Guillot
Le Chevalier de l'Industrie
Ah ! Votre serviteur mon bon.
Guillot
Voici quelque attrape-minon.
Le Chevalier de l'Industrie
Il faut de vrai que je t'attrape.
Guillot
Il croit déjà mordre à la grappe, Je suis le vôtre de bon coeur.
Le Chevalier de l'Industrie
Ah ! Vous me faites trop d'honneur, Et je vous en suis redevable Mais comme je suis secourable, Je viens ici pour votre bien.
Guillot
Pour mon bien, vous ne tenez rien, Si c'est mon bien, qui vous amène Vous n'avez qu'à prendre la peine Bientôt de vous en retourner.
Le Chevalier de l'Industrie
C'est tout à fait mal raisonner, Par ce bien je crois faire entendre, Que mon dessein est de vous rendre Mon service, effectivement.
Guillot
Je vous entends présentement, Mais aux offres que vous me faites Puis-je demander qui vous êtes.
Le Chevalier de l'Industrie
Qui je suis, homme de savoir Homme qui sait tout sans rien voir. Qui sais et tout dire et tout faire Enfin homme extraordinaire, Je sais quel est votre souci Et ce qui vous amène ici, Je sais quelles sont toutes choses Les effets de toutes les causes, Je sais le présent l'avenir Je sais les malheurs prévenir, Je sais de plus que votre maître.
Guillot
Mais quelqu'un vous l'a dit peut-être.
Le Chevalier de l'Industrie
Sans me rien dire je sais tout.
Guillot
Toutes choses de bout en bout.
Le Chevalier de l'Industrie
Toutes les sciences sont nôtres.
Guillot
Que diables savant donc les autres, Quel métier est le vôtre, enfin.
Le Chevalier de l'Industrie
Vous saurez que je suis devin.
Guillot
De quel vin, du vin de Sancerre De Chablis, de Beaune, d'Auxerre. Car vous voyez un altéré Qui boit comme un désespéré, Quelque bon vin que j'aperçoive, Il faut aussitôt que je le boive, Et je vous vais boire des yeux Si vous ne vous expliquez mieux, Dépêchez donc car j'ai la mine.
Le Chevalier de l'Industrie
N'est-il pas devin qui devine, Quoi suis-je un esprit mal tourné.
Guillot
Ah ! Le bon métier de damné, Car on ne peut sans diablerie Sans sortilège et sans magie, Nullement en venir à bout.
Le Chevalier de l'Industrie
Ah ! Vous vous trompez, point du tout, Ne montre-t-on pas la science Qui nous donne la connaissance, De ces choses sans nous damner.
Guillot
Puisque vous savez deviner Devinez un peu quelle affaire Mon maître m'a chargé de faire.
Le Chevalier de l'Industrie
Si vous en voulez voir l'effet Vous serez bientôt satisfait, Pour vous le dire en trois paroles Vous cherchez cinquante pistoles, Dessus un certain diamant Parlai-je véritablement, De plus il faut que je vous die Que c'est pour voir la Comédie, Où votre maître a fait dessein De mener des Dames demain, N'est-ce pas ce qui fait sa peine Et ce qui dans ce lieu vous mène.
Guillot
Parbleu vous l'avez deviné Votre esprit est bien raffiné, Pour savoir un secret semblable Il faut du moins parler au Diable.
Le Chevalier de l'Industrie
C'est là mon moindre effort d'esprit.
Guillot
Il faut que quelqu'un vous l'ait dit.
Le Chevalier de l'Industrie
Quoi doutez-vous de ma science.
Guillot
Vous en avez en abondance, Et vous y savez triompher Plus que tous les Diables d'Enfer.
Le Chevalier de l'Industrie
Je veux vous indiquer un homme Qui vous donnera votre somme, Lorsque vous le désirerez.
Guillot
Monsieur que vous m'obligerez, Enseignez-le moi je vous prie, Je suis à vous toute ma vie, Que les affligés sont contents Quand ils trouvent d'honnêtes gens, Sans vous je ne savais que faire.
Le Chevalier de l'Industrie
Appelons-le pour cette affaire, C'est un homme de probité Médecin expérimenté, Rempli d'esprit et d'éloquence Qui ne fait rien qui ne balance, Mais pour vous servir promptement Donnez-moi votre diamant, Pour lui présenter à la vue.
Guillot
Savez-vous la porte, et la rue, Car vous pourriez vous égarer Peut-être en allant lui montrer.
Le Chevalier de l'Industrie
Ah ! Non je ne suis pas personne Qu'il faille qu'aucune soupçonne, Je vous le rends de tout mon coeur.
Guillot
Non je suis votre serviteur, Je n'y trouve rien à redire Ce que j'en dis n'est que pour rire, Et suis tellement innocent Que même je veux être absent, Alors que vous ferez la chose Sur vous seul mon espoir repose, Car vous ferez le tout fort bien Sans que je me mêle de rien, Votre nom Monsieur je vous prie.
Le Chevalier de l'Industrie
Le Chevalier de l'Industrie.
Guillot
Ce Gentilhomme est de renom Car il s'appelle d'un beau nom.
Le Chevalier de l'Industrie
Holà Docteur Illustrissime Vous peut-on dire un mot sans crime.
Scène 5
Le Comte de Plume Seche, Le Chevalier de l'Industrie
Le Comte de Plume Seche
Oui vous aurez attention Honneur, salut dilection, Désirez-vous quelque Ordonnance.
Le Chevalier de l'Industrie
Voilà la fourbe qui s'avance, Je tiens déjà le diamant Amuse-le quelque moment, Dis-lui s'il parle de pistoles Que sa cervelle est des plus folles, Car quittant tous deux, par malheur, Peut-être il crierait au voleur, Et n'ayant rien pour nous défendre On nous pourrait aisément prendre, Demeure donc, et ne crains rien Je vais faire.
Il lui parle à l'oreille.
Le Comte de Plume Seche
Je t'entends bien.
Le Chevalier de l'Industrie
Appelle-moi de ce nom drôle.
Le Comte de Plume Seche
Va-t'en je jouerai bien mon rôle, Fais-le-moi venir maintenant.
À part.
Il sort.
Le Chevalier de l'Industrie
Allez recevoir votre argent. Moi je vais avec mon adresse Travailler à finir la pièce.
Scène 6
Le Comte de Plume Seche, Guillot
Le Comte de Plume Seche
Monsieur approchez-vous de moi Avant que d'entrer dans l'emploi, Afin que l'on y remédie Contez-moi votre maladie.
Guillot
Moi Monsieur je me porte bien.
Le Comte de Plume Seche
Ah ! Votre mal ne sera rien, Pourvu que vous soyez docile À prendre un remède facile, Donc pour vous guérir proprement On vous prépare un lavement, Holà Monsieur l'Apothicaire Que l'on apporte le clystère, Il faut que cette injection Prépare la purgation. Un Apothicaire sort une Seringue à la main.
Guillot
À quoi diable tout ce mystère Ils me vont flûter le derrière, Si je ne fais le résolu Apothicaire malotru, Vous me paierez cette folie.
Le Comte de Plume Seche
Allons vite qu'on le lie, L'apothicaire lui donne le lavement dans le nez, et s'en va.
Guillot
Ah ! Le chien de médicament Ils m'ont fait boire un lavement, Médecin que le Diable emporte Me payerez-vous de cette sorte.
Le Comte de Plume Seche
Ne songez point à ce métal C'est ce qui fait tout votre mal.
Guillot
Hélas tout ce qui fait ma peine C'est que ma bourse n'est pas pleine, Remplissez-la-moi promptement Et j'oublierai le lavement, Je pardonne à l'Apothicaire L'affront qu'il a voulu me faire, Mais qu'on me donne bien, et beau Ou de l'argent ou mon Anneau.
Le Comte de Plume Seche
Comme ce pauvre homme extravague.
Guillot
Rendez-moi s'il vous plaît ma bague, Ou bien me donnez de l'argent.
Le Comte de Plume Seche
Ô bons Dieux, que son mal est grand, Véritablement la folie Est une étrange maladie.
Guillot
Mes cinq cent livres s'il vous plaît On vous paiera bien l'intérêt.
Le Comte de Plume Seche
Qu'entends-je, hélas quelle boutade Monsieur que vous êtes malade, Tâchez de revenir à vous.
Guillot
On me met donc au rang des fous, Alors que mon bien je demande.
Le Comte de Plume Seche
Que son extravagance est grande.
Guillot
Quoi l'on traite d'extravagant Quiconque emprunte de l'argent, Que le Diable vous extravague Si vous ne me rendez ma bague.
Le Comte de Plume Seche
Ah ! Que son esprit est perdu.
Guillot
Vous en avez menti cocu.
Le Comte de Plume Seche
Chassez de votre fantaisie Cette incommode frénésie, Et rappelez votre raison.
Guillot
La peste soit du vieux barbon, Quoi Monsieur de la Médecine Nous prendrons donc ici racine, Çà délivrez-moi promptement De l'argent ou mon diamant, Et laissons-là l'extravagance.
Le Comte de Plume Seche
Cet homme est plus mal qu'on ne pense, Hélas ! Que j'ai pitié de lui N'avez-vous rien pris d'aujourd'hui.
Guillot
Non, mais je suis tout prêt à prendre L'argent qu'on me fait tant attendre, Ah ! Qu'on fait ici de façons Donnez-moi tout en patagons, En Louis ou bien en Louise Pourvu que l'argent soit de mise, En écus d'or, en écus blancs En pièces de quarante francs, Ou me le payez en monnoie Je n'en aurai pas moins de joie, Nous serons tous deux satisfaits.
Le Comte de Plume Seche
Nous ne le guérirons jamais.
Guillot
Voilà donc ta chanson première Épouvantail de chènevière. Comment nous ne conclurons rien.
Le Comte de Plume Seche
Ah ! Que ne vous portez-vous bien.
Guillot
Je me porte mieux que toi traître Je l'enverrais volontiers paître, Si je tenais mon diamant.
Le Comte de Plume Seche
Il n'a plus aucun jugement.
Guillot
Quoi donc nomme-t-on fol en France Tous ceux qui n'ont point de finance, Si celui qui n'a point d'argent Passe pour être extravagant, J'en vois bien à la Comédie Malade de ma maladie, Ah ! Médecin des Médecins Guérissez-nous, nous serons sains.
Le Comte de Plume Seche
Ah ! Je crois son mal incurable.
Guillot
Et moi je crois ton âme au Diable, En retenant présentement Et l'argent, et le diamant, Pourquoi le retiens-tu donc.
Le Comte de Plume Seche
Parce...
Guillot
Nous jouons ici quelque farce, Personne, n'en saurait douter.
Le Comte de Plume Seche
Je vais vous médicamenter, Afin que votre mal s'apaise.
Guillot
Cinq cent francs me feraient bien aise.
Le Comte de Plume Seche
Votre bras, voyons votre pouls S'il est, ou trop vite, ou trop doux.
Guillot
Monsieur je n'ai ni poux ni puce Feu ma mère qu'on nommait luce, Eut grand soin de me les tuer Dépêchez donc d'effectuer, Tous les effets de vos paroles Me donnant cinquante pistoles.
Le Comte de Plume Seche
Sans doute qu'il est aux abois.
Guillot
Je ne veux que de l'or de poids.
Le Comte de Plume Seche
Ah ! Pauvre tête sans cervelle Comment est-ce qu'on vous appelle.
Guillot
M'appeler je suis diligent Quand c'est pour prendre de l'argent, Il n'est pas besoin qu'on me huche Vous me prenez pour une cruche ; Me parlant de cette façon J'irais dix ans pour un teston.
Le Comte de Plume Seche
Ce n'est pas pour cela pauvre homme Mais dites-moi comme on vous nomme.
Guillot
De l'argent, mon nom est Guillot.
Le Comte de Plume Seche
Votre nom est un nom bien sot, Et je n'en vois point un si dogue Au lieu de notre synagogue, Pour en avoir un à gogo On vous nommera virago.
Guillot
Que m'importe comme on me nomme Pourvu qu'on me donne ma somme.
Le Comte de Plume Seche
Incontinent.
Guillot
Dieu soit loué.
Il appelle ses compagnons.
Le Comte de Plume Seche
Je vais appeler Macaé, Macaé la chandelle noire Et le bonnet blanc comme ivoire, Vous serez guéris des premiers.
Guillot
Ah ! Ce sont ici des Sorciers, On ne parle que de magie.
Il lui donne une bougie, et lui donne un bonnet blanc en forme de pain de sucre.
Le Comte de Plume Seche
Tenez en main cette bougie.
Guillot
Moi pourquoi la tenir Monsieur.
Le Comte de Plume Seche
Il le faut.
Guillot
Ah ! Je meurs de peur.
Le Comte de Plume Seche
Voici toute notre cabale.
Guillot
Ou plutôt la troupe infernale.
Scène 7
Les trois autres filous viennent en robe noire, un bonnet blanc en forme de pain de sucre, et une bougie à la main, criant tous à la fois en tournant autour de Guillot, Virago, Macaé, Abdénago, et après avoir fait trois tours autour de lui, ils sortent et le laissent là, lequel demeure fort surpris.
Scène 8
Guillot
Guillot
Ah ! Que d'inutiles paroles Pour donner cinquante pistoles, Comment loin de me les compter On s'amuse à viragoter.
Scène 9
La Rocque, Guillot
La Rocque
Enfin voici l'heure venue Que je dois posséder la vue, De cet homme tout merveilleux Qui se doit trouver en ces lieux ; Mais que vois-je, quelle figure C'est Guillot, ah ! Quelle aventure, Dis-moi que fais-tu là Mago Tu ne réponds rien.
Guillot
Virago.
La Rocque
Qu'est-ce que ce maraud veut dire Je ne suis pas d'humeur de rire, Ne fais pas ici l'enjoué Parle-moi juste.
Guillot
Macaé.
La Rocque
Quoi l'insolence de ce traître Va jusqu'à railler de son Maître.
Guillot
Abdenago.
La Rocque
Dis promptement Qu'as-tu fait de mon diamant.
Guillot
Son diamant, quelle incartade Monsieur que vous êtes malade, Vous êtes à ce que je vois Pour le moins aussi mal que moi.
La Rocque
Ma bague et point de raillerie.
Guillot
À la méchante maladie, Monsieur il faudrait y songer.
La Rocque
Tu me veux donc faire enrager, Stupide et détestable bête Si ma somme n'est toute prête, Je te vais accabler de coups.
Il lui tâte le pouls.
Guillot
Mon maître et moi, sommes deux fous, Chassons de démon d'avarice Qui cause tout notre supplice, Je suis un homme fort subtil Depuis quand ce mal vous tient-il, Présentement une saignée Vous serait fort bien ordonnée, Mais il vous faut auparavant Un lavement dans le ponant.
La Rocque
C'est trop, il faut perdre la vie.
Guillot
Arrêtez là votre furie Laissez-moi parler un moment Et vous aurez contentement.
La Rocque
Armons-nous donc de patience, Savoir ce que dit et pense Ce pendard, ce maudit garçon.
Guillot
Monsieur comment vous nomme-t-on.
La Rocque
Tu ne sais pas comme on m'appelle La Rocque, tête sans cervelle Patientons sans dire mot.
Guillot
Votre nom est un nom bien sot Et je n'en vois point un si dogue, Au lieu de notre synagogue Pour en avoir un à gogo, On vous nommera virago.
La Rocque
Voyons si par ce qu'il veut faire, Nous découvrirons le mystère.
Guillot
Mettez en tête ce bonnet, Mon maître est beau marmouset, S'il en fut jamais à la foire Tenez cette chandelle noire.
Guillot, fait autour de son maître comme les Filous avaient fait autour de lui, disant les mêmes mots, Virago, Macaé, Abdénago.
LA ROCQUE, continue.
La Rocque
Tenons et voyons-en l'effet. Et bien as-tu tout dit, tout fait Si je n'apprends tes artifices, Il faut qu'à présent tu périsses Oui tu te vois voir à ta fin.
Guillot
Monsieur suspendez mon destin, Et je m'en vais tout vous apprendre, Tantôt venant ici me rendre Pour aller emprunter l'argent Qu'il fallait sur ce diamant, J'ai rencontré le plus brave homme Qui soit de Paris jusqu'à Rome, Monsieur c'est un homme divin Il m'a dit qu'il était devin, Cet esprit extraordinaire Savait tout ce que j'allais faire, Mais si bien qu'il me l'a tout dit Ah ! Monsieur est un bel esprit, On ne peut aller au contraire Va je te ferai ton affaire, M'a-t-il dit, car un Médecin Qui demeure en ce lieu prochain, Te donnera dessus ton gage Ce que tu veux et davantage, Là-dessus j'ai fort bonnement Mis en ses mains mon diamant, Et lui d'une voix argentine Holà Docteur en médecine Descendez un peu jusqu'en bas Et puis s'étant parlé tout bas, Ils se sont séparés l'un l'autre En disant, Monsieur je suis vôtre, Et moi croyant qu'au Médecin, L'autre avait mis ma bague en main, Monsieur votre nom je vous prie Ai-je dit, Sieur de l'Industrie, En partant a-t-il répondu.
La Rocque
Ah ! Mon diamant est perdu, Maudit Chien que tu m'es funeste.
Guillot
Écoutez, s'il vous plaît le reste, Après Monsieur le Médecin M'a dit que je n'étais pas sain, Et qu'en un mot ma maladie Était justement la folie, Quand j'ai demandé de l'argent Il m'a traité d'extravagant, Enfin ce Médecin maussade M'a dit que j'étais fort malade, Et tout aussitôt ordonné Qu'un lavement me fut donné, Certain maudit apothicaire M'est venu prendre par derrière ; Et m'a voulu clystériser Mais m'en voyant formaliser, Il a crié, que l'on le lie Pour le guérir de sa folie, Pour apaiser son Vertigo Qu'on fasse venir Virago, Macaé, des noms de grimoire Qui sont dans l'infernale Histoire Si bien qu'il les a fait venir Disant qu'il me voulait guérir, Le Chevalier de l'Industrie Était aussi de la partie, Et là tous d'un ton enroué Criaient Virago, Macaé, Tournant autour de ma personne Moi voyant cela je m'étonne, Abdenago, le Chevalier Se prêtaient tous deux le collier Virago, Macaé ce semble S'étendaient tout de même ensemble, Ainsi Monsieur ils m'ont joué Le Virago, le Macaé, Le Médecin et l'Industrie Étaient tous de la fourberie.
La Rocque
Ah ! C'en est trop maraud tais-toi, Que je suis malheureux, suis-moi, Allons chercher sans plus attendre, Quelque ami pour les aller prendre.
Scène 10
Le Chevalier de l'Industrie, Le Comte de Plume Seche, Le Baron de la Triste-Figure, Le Marquis de Mache A Vide
Le Chevalier de l'Industrie
Et bien ai-je subtilement Escamoté le diamant, Messieurs qui ne vous en déplaise J'entends et le pair et la presse, Et je suis peut-être un des adroits Qui soit parmi les fins matois.
Le Comte de Plume Seche
Moi Médecin d'apprentissage Ai-je mal fait mon personnage.
Le Baron de la Triste-Figure
Et quand mon rôle j'ai joué N'ai-je pas bien fait Macaé.
Le Marquis de Mache A Vide
Messieurs ; puisque chacun se loue Dans le personnage que je joue, Sans dire pâle Matago J'ai fort bien joué Virago, Paix-là.
Scène 11
La Rocque, Le Chevalier de l'Industrie, Guillot
La Rocque
Furetons dans ces rues Ce sont ici les avenues, Où nous pourrons prendre au collet Ceux qui m'ont volé mon valet, Mais gardons-nous de nous méprendre Un rare esprit me doit attendre, En quelque part autour d'ici Et je pense que le voici, Monsieur, la rencontre agréable Mon bonheur n'a point de semblable, De vous trouver au rendez-vous.
Le Chevalier de l'Industrie
Ah ! Le mien est beaucoup plus doux Mais trêve de galanterie.
Guillot
Ah ! Chevalier de l'Industrie, Qui m'avez pris mon diamant Rendez-le tout présentement, Autrement devin qui devine On vous donnera sur l'échine.
La Rocque
Guillot, en es-tu bien certain.
Guillot
Oui Monsieur, c'est notre devin.
La Rocque
Allons vite qu'on me le rende.
Guillot
Puis après il faut qu'on le pende.
Le Chevalier de l'Industrie
Monsieur traitez-moi doucement Vous l'aurez tout présentement.
La Rocque
Dépêchons donc et sans mystère.
Le Chevalier de l'Industrie
Le voilà, mais Monsieur j'espère, Un pardon.
Le Chevalier de l'Industrie s'enfuit.
Guillot
Gardez-vous-en bien Il faut qu'il ait du ros de Chien, Ah ! Vous aurez de la batille La malepeste comme il drille, Mais puisqu'il ne nous nous manque rien Les malades se portent bien, Allons voir nos chères poupines Et les menons voir les Machines.