Comédie · 1682

Le cartel de Guillot

de Jean Simonin dit Chevalier

Représentation
≈ 29 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
129
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Guillot H 53 ≈ 12 min 8
Polycarpe H 16 ≈ 7 min 3
Rocque N 38 ≈ 6 min 3
Angélique F 22 ≈ 4 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Cartel de Guillot
Guillot absent
Polycarpe absentabsentabsentabsentabsentabsent
Rocque absentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsent
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Le Cartel de Guillot

Scène 1

Angélique, Polycarpe

Angélique

Que ma destinée est fâcheuse Hélas ! Que je suis malheureuse.

Polycarpe

Dis-moi pourquoi te plains-tu tant ? Ton esprit n'est jamais content, Je te vois toujours en furie. Sachons d'où vient ta fâcherie ?

Angélique

On ne la saurait concevoir, Enfin je suis au désespoir, Et si vous saviez mon injure Vous me plaindriez je vous jure.

Polycarpe

Dis-la donc.

Angélique

Oyez s'il vous plaît Ah quand vous saurez quelle elle est Vous me croirez fort misérable.

Polycarpe

Tu me ferais donner au Diable. Avec tes étranges clameurs Et bien, quels sont donc ces malheurs.

Angélique

Rien n'est au Monde si sensible Si détestable ? Si terrible ? Hélas ! Quel destin est le mien.

Polycarpe

Pour moi je crois que ce n'est rien Puisque tu ne le veux pas dire Endêve, fâche-toi, soupire, Pleure, crie, et te plains ici, Montre-toi toute de souci Toute triste, toute joyeuse, Toute riante ou rechigneuse Ressens, ou du mal ou du bien, Je m'en sens moins touché que rien, Après cela je me retire.

Angélique

Hé mon Père je vais tout dire Mais donnez-vous un peu de temps, Car mes déplaisirs sont si grands, Que je n'ose.

Polycarpe

Ah ! Quelle est pendarde, Être née enfin babillarde, Et garder si fort le secret, L'on te va mettre au cabinet Ainsi que le plus rare ouvrage, Qui se soit vu durant notre âge Car c'est un miracle en ce point, Qu'être Fille et ne parler point Au moins de tout ce qui me touche.

Angélique

Apprenez-le donc par ma bouche La Roque qui se dit charmé, De moi qui l'ai toujours aimé M'a fait un affront, un outrage Dont je déteste, dont j'enrage Mais un outrage sans égal, Hier comme nous étions au bal, Il mena toutes les Galantes, Danser et branles et courantes Leur donna tout son entretien, Et me régala d'un beau rien : Ce qui me fâche davantage Est que cet ingrat, ce volage, Fait le soupirant, le transi Au moins on me l'a dit ainsi Pour une certaine coquette Il tient la chose fort secrète Car on dit qu'il veut l'épouser, Moi je veux sans temporiser Lui montrer avant qu'il l'épouse Ce que peut une âme jalouse.

Polycarpe

Il te méprise ce fripon, Ah que ne suis-je encore garçon, Que n'ai-je ma vigueur première Avec ma grande rapière. Et ma vieille arquebuse à croc Ma foi la mort lui serait hoc S'il en réchappait je te jure, Ce serait une belle cure Mais n'étant plus dans ma verdeur Il faut chercher quelque bretteur Qui lui donne dans la bedaine D'une olinde, ou d'une vienne, Ou d'un pistolet, me chaud peu Qu'il meure ou de fer ou de feu Lui que je voulais pour mon gendre T'a fait cet affront, cet esclandre, Il en périra le pendard Mais laissons ces discours à part Et voyons ce qu'il nous faut faire Pour au plutôt nous en défaire Il faut avant qu'il soit demain Lui faire perdre le goût du pain. Tu viens de me faire ta plainte, Mais apprends que j'ai l'âme atteinte D'un mal aussi grand que le tien. Et qui pourtant ne sera rien, Que maudit soit la valetaille. La sotte vengeance et la canaille Qui ne sert qu'à boire et manger Et souvent nous fait enrager ; Sachez que Guillot cet ivrogne Dont je veux maltraiter la trogne M'a fait recevoir un affront Qui n'a jamais eu de second Pour ragaillardir ma vieillesse. J'avais prié quelque jeunesse De venir dîner avec moi. Sais-tu ce qu'il m'a fait ?

Angélique

Et quoi ?

Polycarpe

Au lieu de songer à nous faire Un morceau de bonne chère Comme j'avais su l'ordonner Il n'a pas cessé d'ivrogner Durant toute la matinée Enfin quand l'heure fut sonnée Ces gens viennent à grand bruit Pensant que le dîner fut cuit, Se promettant sur ma pierre De faire la débauche entière. Même croyant tout apprêté Disent leur bénédicité Mais trouvant tout plus froid que glace Leur emploi fut de dire grâce ; Ainsi nous eûmes tous l'honneur De dîner ensemble par coeur Ce qui m'émeut encor la bile C'est que ce fat, ce malhabile Me fit un tour ces jours passés Dont il paiera les pots cassés. Comme j'avais ma sciatique Mon cours de ventre, ma colique Avec mon grand mal de dents, Mes ordinaires accidents Mon rhume, ma toux, ma migraine Ma fluxion, ma courte haleine Ma palpitation de coeur Bien loin de plaindre ma douleur Le traître se donnait carrière Et me souhaitait dans la bière En me disant que mon trépas Ne s'avançait qu'à petit pas, Vois si j'ai lieu d'être en colère C'est pourquoi je m'en veux défaire Sais-tu bien ce que nous ferons Pour nous venger de nos affronts La Rocque t'a fait un outrage Moi Guillot un, de quoi j'enrage Il faut pour nous bien venger d'eux Les faire entrebattre tous deux Guillot ne ses voudra pas battre La Rocque assez opiniâtre Imprimera sur son minois La figure de ses cinq doigts Guillot vomira quelque injure L'autre assez fougueux je m'assure Lui donnera de la façon Quelque grand coup d'estramaçon De ce coup proviendra la fièvre Guillot étourdi comme un lièvre Malgré l'avis du Médecin Voudra toujours boire du Vin Fièvre et vin brûlant ses entrailles Avanceront ses funérailles Car sans doute qu'il en mourra Je serai satisfait par là Pour te venger sans plus attendre La Rocque après nous ferons pendre Voilà les moyens Importants De nous rendre tous deux contents.

Angélique

Mais comment ferons-nous mon Père ?

Polycarpe

Voici ce que nous devons faire Sans nous mettre en tête martel Il faut envoyer un cartel Par Guillot au Sieur de la Rocque.

Angélique

Il craint trop d'avoir sur la toque Il n'y voudra jamais aller.

Polycarpe

Il lui faudra dissimuler Que ce soit pour une querelle : Dis-lui que ta peine est mortelle De ne voir point ton cher amant, Qu'en ce billet est le tourment, Que tu souffres de son absence, Que tout ton bien est sa présence, Aussitôt il le portera.

Angélique

Vous avez raison il ira, J'avais déjà bien su l'écrire, Mais à Guillot je n'osais dire Qu'il l'allât porter en ce jour Qu'en le nommant billet d'amour Et n'aurais pas osé le faire Sans avoir l'aveu de mon Père. Mais enfin puisque vos bontés Me lèvent ces difficultés. Allez laissez à mon adresse Le soin d'achever cette pièce Je veux entretenir Guillot.

Scène 2

Angélique, Guillot

Angélique

Guillot, écoute un petit mot.

Guillot

Que vous plaît-il notre Maîtresse.

Angélique

J'aurais besoin de ton adresse Pour porter ce petit poulet,

Guillot

Petit, petit, petit follet, Un poulet souffrez que j'oppose À cette drôlesque de chose Que qui vivrait de ce gibier Ferait des repas de papier C'est avoir l'âme bien burlesque Qu'appeler de ce nom grotesque Un papier, poulet vient d'un oeuf Envoyez-lui plutôt un boeuf, Étant une plus grosse bête Le présent sera plus honnête.

Lui montrant le billet.

Angélique

Ce que tu dis, ne sert de rien, Mais Guillot écoute-moi bien. C'est là que sont toutes mes peines.

Guillot

C'est assez de porter les miennes Portez les vôtres s'il vous plaît.

Angélique

Tu ne comprends pas ce que c'est Sache donc que je te veux dire Qu'en ce billet est mon martyre.

Guillot

Et pourquoi me martyriser Suis-je un homme à m'aller briser Sous le faix de votre martyre De mes maux ce serait le pire, J'aime beaucoup mieux voir le jour.

Angélique

Gros sot c'est un billet d'amour Écrit à Monsieur de la Rocque Porte-lui, ton discours me choque Laisse là tous tes quolibets Ce sont mes amoureux secrets.

Guillot

Ah vous êtes amoureuse, Vous qui faites la précieuse Il fallait sans dissimuler Me dire le tout sans parler.

Angélique

Encore un coup, porte ma lettre Guillot, et je te puis promettre Que la Rocque, t'embrassera Du moment qu'il la recevra Rends-moi donc vite cet office.

Guillot va du côté que la Rocque entre, et ne le voyant pas lui donne de la tête dans le ventre.

Guillot

J'y vais.

Scène 3

Guillot, Rocque

Guillot

Le Destin m'est propice Monsieur de vous trouver ici Lisez la Lettre que voici D'Angélique votre Maîtresse J'allais chez vous avec vitesse Pour vous la porter promptement.

Rocque

Elle m'oblige infiniment.

Guillot

Si tout haut vous la vouliez lire Pour me pouvoir apprendre à dire Ces beaux mots qu'on dit en amour Afin de m'en servir un jour Car ma Maîtresse est éloquente.

Rocque

Ah ! Je sais qu'elle est fort savante Oui, je vais la lire tout haut Mais avant que la lire, il faut Mon cher Guillot qu'on promette De tenir la Chose secrète.

Guillot

Monsieur je serai fort discret Confiez-moi votre secret Vous n'en aurez jamais reproche.

Rocque

Écoute donc Guillot, approche Et conçois bien tous ces grands mots.

Guillot

Ma Maîtresse n'a nul défaut Elle est aussi belle qu'aimable Elle a de l'esprit comme un Diable.

Rocque

Il est vrai.

Guillot

Ses mots sont charmants Plus que le style des romans Elle a lu.

Rocque

Te voudrais-tu taire.

Guillot

Les oeuvres de Seigneur de la Serre, De Balzac, et de Scudéry Peste elle a l'esprit bien fleuri Et sait parfaitement écrire.

Rocque

Mais si vous ne me laissez lire Je me fâcherai contre vous.

Guillot

Elle a le langage fort doux Enfin elle sait toute chose Elle a lu les Métamorphoses Et les plus célèbres écrits L'histoire de Jean de Paris Celle de Pierre de Provence, C'est un abîme de science Aussi chacun en fait grand cas Elle a lu tous les Almanachs Et d'Ésope toute la fable Même jusqu'à Robert le Diable C'est un miracle en raccourci.

Rocque

Sais-tu fat, que je vois ici Qu'au lieu de lire haut la lettre Comme tu me l'as fait promettre Que tu n'en auras pas le bien.

Guillot

Monsieur je ne dirai plus rien Lisez haut je vous en conjure.

Il lit.

[Il interrompt la lecture et s'adresse à Guillot.]

Rocque

Lisons. Monsieur touchant l'injure Que vous me fîtes hier au soir Ce billet vous fera savoir M'ayant tout à fait outragée Que je veux en être vengée. Si Guillot vous trouve aujourd'hui Coupez-vous la gorge avec lui Voilà ce que dans ma colère Mon coeur avec plaisir espère. Guillot, ta Maîtresse me fait Une querelle sans sujet, Car je n'ai jamais eu pour elle Qu'un amour constant et fidèle Et si l'honneur n'était moins cher Je savais fort bien m'empêcher. Par le respect que je lui porte, De suivre l'ardeur qui m'emporte Mais puisqu'il y va de l'honneur Je ne puis sans manquer de coeur Refuser de la satisfaire Guillot terminons cette affaire Puis après nous saurons en quoi Ta Maîtresse se plaint de moi Il faut à son billet souscrire.

Il lit.

[Il interrompt la lecture. ]

Guillot

Donnez, vous ne savez pas lire Qui moi, vous couper le Gosier Je ne suis point un meurtrier, Je suis trop ami de nature. Voyons. Monsieur touchant l'injure Que vous me faites hier au soir, Ce Billet vous fera savoir. M'ayant tout à fait outragée Que je veux en être vengée Si Guillot vous trouve aujourd'hui Coupez-vous la gorge avec lui Voilà ce que dans ma colère Mon coeur avec plaisir espère Voilà le malheureux Guillot Pris par le mufle comme un sot Que ferai-je ? Ah ! Maudite fille Quoi me prendre pour un soudrille M'envoyer porter un poulet, Pour couper mon pauvre sifflet Vit-on jamais une maîtresse Être à son Valet plus traîtresse Non Monsieur n'ayez point de peur Je ne suis point gladiateur Ce n'est pas manque de courage Mais je n'aime point le carnage Et puis je sais trop mon devoir Je vous souhaite le bonsoir.

Rocque

Allons vite il en faut découdre.

Guillot

Monsieur je ne puis m'y résoudre Ce sera pour une autre fois.

Rocque

Ah ! Cela n'est pas à ton choix Il faut qu'il t'en coûte la vie.

Guillot

Mourir je n'en ai point d'envie Je ne suis pas en bon état.

Rocque

Quoi tu refuses le combat Il faut vider notre querelle.

Guillot

Monsieur j'entends que l'on m'appelle Laissez-moi sortir s'il vous plaît.

Rocque

Ah ! Guillot, je vois ce que c'est Ta mémoire ailleurs occupée T'a fait oublier ton épée Va la prendre, et reviens ici Je reviendrai sans faute aussi Cependant nous allons nous battre Ici près quatre contre quatre J'en vais deux ou trois embrocher Puis je te viendrai de pêcher Mais si tu manques de t'y rendre Au premier jour tu dois attendre D'avoir mille coups de ma main Adieu Guillot jusqu'à demain.

Scène 4

Guillot

Guillot

Ah ! Quel avaleur de charrette Et quelle épouvantable brette Porte cet abatteur de bras, Va si j'y viens tu m'y prendras, Je croyais qu'il m'allait dissoudre D'un seul de ses regards en poudre De la façon qu'il m'a pressé J'ai cru que j'étais fracassé Encore n'en sais-je rien, je pense Qu'il m'a fait insulte à la panse. Mais non il ne m'a point touché, M'en voilà quitte à bon marché Je veux bien qu'Astaro me gratte Si je retombe sous sa patte Il n'en ferait pas à deux fois N'est-ce pas lui que je revois Non c'est notre bonne maîtresse Ah ! Vous voilà double traîtresse Qui Diable dirait à la voir Qu'elle eût un si malin vouloir.

Scène 5

Angélique, Guillot

Angélique

Ah ! Dieu vous gard la Guillotière.

Guillot

Ah, Dieu vous gard la meurtrière Qui risquez un pauvre garçon Contre un Roland, contre un Samson. C'est un Billet doux disait-elle Et c'est ma sentence mortelle, À moi votre pauvre valet. À moi plus simple qu'un poulet Qu'on amuserait d'un grain d'orge M'envoyer me couper la gorge. Allez vous avez grand tort.

Angélique

Quoi tu crains la Rocque si fort ? Que ta personne est idiote Sais-tu que ce n'est qu'un pagnote Que s'il t'avait seulement vu Faire un moment le résolu Il serait mort dessus la place, Sa bravoure n'est que grimace, S'il t'avait vu l'épée en main Il se serait enfui soudain, Comme il me fait une Injustice Je veux que la peur l'en punisse, Fais-lui donc plutôt que plus tard, Prends cette épée et ce poignard Et t'en va le trouver sur l'heure Tu lui diras qu'il faut qu'il meure ; Lui tout étourdi de ce mot Tâchera d'apaiser, Guillot ; Mais si tu feins d'être en colère, Jurant, pestant comme il faut faire, Tu le verras courir bien fort.

Guillot

S'il s'enfuit sans doute il est mort. En honnête homme par derrière, Zeste un grand coup de ma rapière, Puis je lui couperai les bras ; Mais aussi s'il ne s'enfuit pas. Alors ce sera bien le diable.

Angélique

C'est une chose indubitable Te voyant il mourra d'effroi, Adieu.

Guillot

Reposez-vous sur moi, Je vous dis pourvu qu'il s'en aille.

Angélique

Tu seras vainqueur sans bataille, Tiens-toi tout certain de cela.

Guillot

Vous m'assurez qu'il s'enfuira, Car si tantôt il faisait rage. Angélique s'en allant. Il mourra de peur.

Scène 6

Guillot

Guillot

C'est dommage Le pauvre garçon, je le plains S'il faut qu'il tombe entre mes mains. Le voici : tenons mine fière La peur lui serre la croupière De me rencontrer sur ses pas.

Scène 7

Rocque, Guillot

Rocque

Ah ! Vous voici donc pourpoint bas Vous êtes un fort galant homme, Çà vite que je vous assomme, Déboutonnez donc le pourpoint.

Guillot

Cet homme ne s'enfuira point, Diable que sa fierté m'afflige, Il ne s'enfuira pas vous dis-je.

Rocque

Vidons notre affaire, et sans bruit.

Guillot

Au diablezot comme il s'enfuit.

Rocque

Songez mon brave à vous défendre, Dépêchons, et sans plus attendre Vous en mourrez je vous promets.

Guillot

Non il ne s'enfuira jamais Je donne au diable la maîtresse L'âme damnée, et la tigresse, Qui m'a donné ce chien d'emploi Pour se défaire ici de moi.

Rocque

Ah ! Je n'aime point qu'on retarde Là courage, êtes-vous en garde Si vous ne voulez vous presser Je vous vais les bras fracasser Vous éprouverez ma furie.

Guillot

Il n'entend point de raillerie, Ah ! Monsieur me voilà tout prêt Mais enfuyez-vous s'il vous plaît.

Rocque

Quoi faquin vous avez l'audace, De me croire l'âme si basse C'est à ce coup qu'il faut mourir.

Guillot

Cet homme qui devait courir Voyez s'il branle de sa place.

Rocque

Comment je vous vois tout de glace Essayons donc avec ce fer Si nous pourrons vous réchauffer.

Guillot

Je croirai faire des merveilles Si j'en sors pour mes deux oreilles, Mais si je m'emportais aussi Peut-être il s'enfuirait d'ici, Prenons notre humeur fulminante, Ah ! Si je prends ma massacrante Je vous en donnerai cent coups Et je vous ferai filer doux.

Rocque

Allons c'est ce que je demande.

Guillot

S'il s'enfuit je veux qu'on me pende Cet obstiné veut m'enfiler Auparavant que s'en aller ; Continuons notre arrogance Je suis un brave à toute outrance Et si je mets flamberge au vent Tu perdras le nom de vivant, Avant ces malheurs sanguinaires Donne donc ordre à tes affaires, Et touchant ton dernier moment Songe à faire ton testament, Voilà l'ordre que tu dois suivre Étant près de cesser de vivre Car je te vais exterminer.

Rocque

Et moi je m'en vais donner De l'épée au travers le ventre, C'est à ce coup qu'il faut qu'elle entre Prends garde à toi.

Il échange de côté.

Guillot

Double faquin, Attends je ne suis pas en main, Prends ce côté je prendrai l'autre C'est là que la Victoire est nôtre. Si tu m'en crois ne te bats point. Tu seras sot au dernier point, Si tu dégaines contre un homme, Qui ne se bat point qu'il n'assomme, La pitié me parle pour toi Retire-toi de devant moi. Sur mon âme je désespère De t'immoler à ma colère, Songe donc à gagner au pied Ou tu vas être estropié, Si j'entre en garde meurtrière Te voilà dans le Cimetière ; Car j'ai le bras si vigoureux Que qui s'en pare est bien heureux Dès que ma valeur s'évertue Que je vais sur le pré je tue, Et si je fais le moindre effort Contre un homme, il est homme mort. Regarde ce que tu veux faire.

Rocque

Te tuer pout me satisfaire.

Guillot

Puis après tu seras pendu Le vers suivant est dit à part. Ah ! Pourquoi suis-je ici venu. Je vais des pieds jusqu'à la tête Te pourfendre comme une bête, Dedans mon furibond transport.

Rocque

Ah ! Par le ventre, par la mort.

Guillot

Ah ! Ma pauvre âme est délogée De cette Estocade allongée, Non, elle est encor dans mon corps, Je croyais être au rang des morts Et j'en ai la hanche rompue.

Rocque

Lève-toi donc que je te tue.

Guillot

Oui c'est pour me faire lever Que de me vouloir achever, Et si je demeurais à terre Me ferais-tu toujours la guerre ?

Rocque

Non, sur mon honneur, j'ai juré Que jamais je n'affronterai Personne avec cet avantage.

Guillot

Si bien que ton honneur t'engage Ce dis-tu de ne tuer pas Un homme quand il est à bas.

Rocque

Plutôt la mort mon sort achève.

Guillot

Diable emporte si je me lève, Messieurs ne faites point de bruit Je dors, bon soir et bonne nuit.

Rocque

Ah ! C'est par trop d'impertinence Qu'abuser de ma patience Si je laisse aller ma fureur Je pourrai bien.

Guillot

Garde l'honneur Et souviens-toi qu'il t'intéresse À ne point faire de bassesse.

Rocque

Non, je te jure et te promets Guillot de n'en faire jamais.

Guillot

De sorte que de ta vie Tu n'exerceras ta furie Sur moi d'aucun estramaçon Me tenant de cette façon ?

Rocque

Non, ni d'autre coup je te jure Car c'est une lâcheté pure Que battre un homme en cet état.

Guillot

Sais-tu bien que tu n'es qu'un fat Un coquin, un bélître, un traître, Et que tu n'oserais paraître Jamais devant les braves gens, Tu fais le brave à contretemps.

Rocque

Je ne puis souffrir cet outrage.

Guillot

Songe à quoi ton honneur t'engage Homme lâche, infâme, sans coeur.

Rocque

Ah ! C'en est trop.

Guillot

Garde l'honneur Me tuant dessus cette place Tu ternirais toute la race.

Rocque

Je vais feindre de m'esquiver Afin qu'il se puisse lever Allons jusques dehors la porte.

Guillot

Va que le grand diable t'emporte Enfin fonde l'enfer tout droit Je savais bien qu'il s'enfuirait.

Rocque

Ah ! Par le ventre, par la tête.

Guillot

Malepeste soit de la bête Je crois que je suis étripé Dites, Messieurs, m'a-t-il frappé Demandé sous la galerie Si mon âme n'est point flétrie ; Mais c'est trop faire le poltron Il faut se battre tout de bon Je m'en vais te donner prends garde Dans le baril à la moutarde, Sache que je suis un fendant.

Rocque

Et moi, sache que maintenant Quoique tu croies être invincible Te percer à jour comme un crible, Allons, ferme tiens-toi gaillard.

Guillot

Ah ! Tu me presses trop pendard.

Rocque

Comment ! Encor l'on m'injurie.

Guillot

Tais-toi, je te donne la vie, Va dis à tous les Gens d'honneur, Que je suis un homme de coeur, Et qu'à vaincre je fais la nique.

Rocque

Et toi dis à mon Angélique Que lorsqu'elle m'écoutera, Sa mauvaise humeur passera, Adieu brave la Guillotière.

Guillot

Si mon âme n'eût été fière Il ne m'aurait pas craint si fort.

Scène 8

Polycarpe, Guillot, Angélique

Polycarpe

Hé bien ! Qu'as-tu fait ?

Guillot

Il est mort.

Polycarpe

Ah ! Pauvre homme, comment polacre Avoir commis un tel massacre, Est-il mort sans avoir parlé ?

Guillot

Enfin c'est un homme sanglé. Il en vient d'avoir pour son compte.

Angélique

Quoi traître n'as-tu point de honte De nous causer un tel malheur, Je te ferai pendre voleur.

Polycarpe

Et qu'as-tu fait des deux épées ?

Guillot

Je les ai toutes deux passées, Tout au beau milieu de son corps Il les emporte là dehors, Quoique son mal soit incurable, Il s'en est enfui comme un diable.

Polycarpe

Mais je pense que je le vois, Oui c'est lui je le reconnais.

Guillot

Il semble que ce soit lui-même.

Polycarpe

Enfin ma surprise est extrême, De le voir ressembler si fort Mais Monsieur n'êtes-vous pas mort.

Scène 9

Rocque, Guillot, Angélique, Polycarpe

Rocque

Moi Monsieur, par quel artifice Je vis et pour votre service, Mais quel étonnement vous vient.

Guillot

Ah ! C'est son Esprit qui revient Ou bien sa blessure est guérie Par la poudre de sympathie, Car il était mort, comme il faut Et sans y trouver de défaut Mais que venez-vous ici faire Esprit malin mon adversaire.

Rocque

Je viens rendre ces armes-ci À l'objet qui fait mon souci Je sais que j'ai pu vous déplaire Mais c'était sans penser le faire, On dit que ce qui fit mon mal C'est qu'hier au soir dans le bal, Je fis danser les autres dames Cela peut-il blesser nos flammes Je ne croyais pas vous fâcher Cessez de me le reprocher Mais à quoi songiez-vous cruelle, D'employer pour votre querelle Un Valet, ah ! C'est m'outrager, Un Valet pouvait-il venger Le digne objet de mon martyre, Mais je n'y trouve rien à dire, Et je ne veux rien condamner Quoi que vous vouliez m'ordonner Mais Monsieur pourrais-je vous faire À présent une humble prière De m'accorder en ce beau jour L'unique objet de mon amour.

Angélique

Vous ne manquerez pas d'excuse, Pour nous faire approuver vos ruses Mais enfin par ces derniers mots Je me vois l'esprit en repos J'ai su qu'une flamme secrète Vous brûlait pour une coquette Et que...

Polycarpe

Laissons notre courroux Oui Monsieur ma Fille est à vous Et je vous en fais ma promesse Mais Guillot m'a fait une pièce Que je ne saurais oublier.

Rocque

Monsieur j'ose vous supplier Puisque le bonheur nous assemble De pardonner le tout ensemble Il fera mieux à l'avenir.

Polycarpe

J'avais dessein de le bannir Mais pour l'amour de vous qu'il rentre.

Guillot

Me voilà donc dedans mon centre D'être toujours votre Valet Mais n'envoyez plus de poulet Qui soit fabriqué de la sorte Ou vous chercherez qui les porte Car sachez que je n'aime pas L'amour à coups de coutelas.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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