Comédie · 1665 · 5 actes

Le pédagogue amoureux

de Jean Simonin dit Chevalier

Représentation
≈ 1 h 40
Distribution
6 femmes, 5 hommes
Répliques
512
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Isidore N 111 ≈ 29 min 11
Croquet H 91 ≈ 21 min 10
Ragotin H 46 ≈ 11 min 13
Cléonte F 70 ≈ 9 min 9
Élise F 48 ≈ 7 min 9
Albert H 29 ≈ 5 min 10
Isabelle F 34 ≈ 5 min 5
Clémence F 15 ≈ 3 min 4
Clarice F 8 ≈ 3 min 2
Judith F 14 ≈ 3 min 4
Clitandre H 26 ≈ 3 min 8
Maurice H 19 ≈ 1 min 8
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Isidore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Croquet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ragotin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléonte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Élise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Albert absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clémence absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Cléonte, Croquet

Cléonte

Ah ! Croquet, je suis mort, mes affaires sont faites.

Croquet

Si les vivants sont morts, sans doute que vous l'êtes : Mais ce mot si souvent règne en votre entretien, Que quand vous le seriez, Croquet n'en croirait rien. À d'autres, s'il vous plaît, vous aimez trop la vie.

Cléonte

Mais tu ne sais donc pas quelle est ma maladie ?

Croquet

Non par ma foi, Monsieur, et n'en veux rien savoir, Vous n'êtes donc plus mort, à ce que je puis voir ; Vous ne vous sentez plus à présent que malade, Votre mal sûrement n'est rien qu'une boutade : Si tous les maladifs, comme vous, étaient sains, On n'aurait qu'à bannir Messieurs les Médecins. Croyez-moi, ce n'est rien que votre maladie.

Cléonte

Que dis-tu ? Ce n'est rien ; ah ! J'en perdrai la vie.

Croquet

Tant pis pour vous, car c'est un très malheureux sort, Alors qu'il faut passer de la vie à la mort, Et je ne vous crois pas si fol que de le faire.

Cléonte

Mon mal est par trop grand, je ne m'en puis distraire.

Croquet

Mais ne saurais-je point quel peut être ce mal Qui vous tourmente tant, qui vous est si fatal ? Est-ce une fièvre, un rhume, ou bien une migraine Ou quelque asthme, qui cause en vous la courte haleine Est-ce paralysie ? Est-ce mal de côté ? Auriez-vous ou le foie, ou le poumon gâté ?

Cléonte

Ce n'est point tout cela, Croquet, je te proteste.

Croquet

Que diable auriez-vous donc ? Auriez-vous la peste.

Cléonte

Ah ! Ce ne serait rien, j'ai pis que tout cela.

Croquet

Vous avez pis ? Cherchez qui vous approchera : Cléonte, permettez qu'un peu je me promène, Tandis que vous irez faire la Quarantaine.

Cléonte

Apprends de tous ces maux, que pas un n'est le mien.

Croquet

Ah ! Je vous guérirai, si vous vous portez bien : Mais quel est donc ce mal que vous peignez extrême ?

Cléonte

Sache, mon cher Croquet, que mon mal est, que j'aime.

Croquet

Quoi, c'est là ce grand mal qui vous fait tant souffrir ? J'aime aussi bien que vous, et n'en crois pas mourir : Si on mourait d'amour, je veux que l'on me tonde, Et le Monde qu'on voit, dans deux jours serait Monde. Monsieur, vous n'êtes pas le seul des Amoureux Qui peuvent ici-bas se croire malheureux : Consolez-vous en donc, car votre ami Clitandre, N'ayant pas Céliante, est prêt de s'aller pendre ; Il ne manquera pas de venir en ces lieux Pour se plaindre avec vous de son sort malheureux, Car vous n'ignorez pas qu'un Amant misérable Se soulage au moment qu'il trouve son semblable.

Cléonte

Ah ! Que nos maux sont grands !

Croquet

Mais quelle est la Beauté Qui vous a pu si tôt ravir la liberté ? Car vous ne faites rien que sortir du Collège, Et déjà je vous vois...

Cléonte

Hélas ! Te le dirai-je ? Tu te vas étonner de me voir sous les Lois D'un objet que je n'ai jamais vu qu'une fois ; De Clarice en un mot, dont le mérite extrême Est si connu partout, que sans la voir, on l'aime.

Croquet

Et puisque sans la voir on chérit ses appas, Comment l'auriez-vous vue, et ne l'adorer pas ? Sa Suivante, ma foi, ne m'est pas plus connue ; Et si j'en fus féru dès la première vue, Où nous eûmes ensemble un fort doux entretien.

Cléonte

Clarice ayant appris de moi beaucoup de bien, Me dit obligeamment, qu'avant me voir paraître, Elle sentait pour moi son estime s'accroître ; Mais en lui protestant mes ardeurs à mon tour, Son estime dès lors fut changée en amour.

Croquet

Qui vous oblige donc, Cléonte, de vous plaindre ?

Cléonte

Un malheur si pressant, qu'on ne le peut dépeindre : Et pour te dire où va l'excès de ce malheur, Le père de l'objet qui règne sur mon coeur, Enferme incessamment cet adorable charme ; Et dans cet embarras, tout ce qui plus m'alarme, Et me va détourner d'en être possesseur, Ma mère sur ce point me donne un Précepteur, Me voyant jeune encor.

Croquet

Elle a raison, volage ; Pourquoi faire l'amour avant que d'être en âge ?

Cléonte

Ah ! Ne me raille point.

Croquet

Il est vrai que j'ai tort ; Mais sans me tant crier, ah ! Croquet, je suis mort : Ce Précepteur peut-être en cette conjoncture Ne se montrera pas ennemi de Nature. Sera-t-il jeune ou vieux ?

Cléonte

Comme il se trouvera.

Croquet

S'il est jeune, Monsieur, l'Amour le touchera, On le pourra fléchir.

Cléonte

Croquet, il n'aura garde, Ma mère ne le prend qu'à dessein qu'il me garde.

Croquet

Que diable faire donc en un si grand malheur ?

Cléonte

Ma mère m'a donné le choix d'un Précepteur, Ou bien de m'en aller dès demain à l'Armée ; Mais de cette Beauté mon âme étant charmée, Ce me sera toujours un peu d'allègement, De ne pas m'éloigner de cet objet charmant ; Quoique ma mère enfin me défende sa vue ; Je verrai pour le moins et sa porte, et sa rue.

Croquet

C'est un grand réconfort pour un Amant transi : Mais discourons un peu de ma Maîtresse aussi. Dites-moi, s'il vous plaît, si ma chère Isabelle, Sa Suivante, se trouve enfermée avec elle ?

Cléonte

Oui, Croquet, je t'assure, et très exactement.

Croquet

Ah ! Monsieur, je vous prie à mon enterrement : Vous m'allez voir mourir, si je perds sa présence.

Cléonte

Par toi-même, Croquet, juge de ma souffrance.

Croquet

Vous souffrez, et je souffre, et nos maux sont si grands Que nous sommes du monde enfin les plus souffrants.

Cléonte

Croquet, j'entends Albert, le père de Clarice : S'il ne l'enfermait pas, quel serait mon délice, De pouvoir à mon gré lui parler de mon feu !

Croquet

Tandis qu'il sortira, retirons-nous un peu.

Scène 2

Albert

Cléonte et Croquet restent dans une allée du Théâtre et Albert met Isabelle dehors, et enferme Clarice.

Albert

Sortez, et que Clarice au logis enfermée, Se tienne chaudement, de peur d'être enrhumée. Vous durant tout le temps qu'elle restera là, Vous pouvez gambadez autant qu'il vous plaira ; Car en vous enfermant avec cette volage, Vous ne mettriez guère à lui faire un passage ; Mais emportant la clef, et vous mettant dehors, Vous pouvez faire agir vos plus subtils efforts. Je ne crains rien de vous, adieu notre Isabelle ; Si vous demeurez là, faites la sentinelle.

Scène 3

Isabelle, Croquet, Cléonte

Isabelle

Diantre soit du vieux fou.

Croquet

Monsieur, qui de nous deux Peut passer à présent pour être plus heureux ? Naguères nous croyions notre espérance morte ; Mais j'ai mon Isabelle, et vous avez la porte : À qui pouvoir conter l'excès de votre amour ? Ainsi nous revivons tous deux en même jour.

Cléonte

Ah ! Laisse-moi de grâce en ma douleur mortelle.

Croquet

De quoi vous plaignez-vous ? N'ai-je pas Isabelle ? Elle était enfermée, et très exactement : Je vous avais prié de mon Enterrement ; Mais qui vous en pria, Monsieur, vous en déprie. Voyez quelle malice, et quelle fourberie, Pour me faire mourir il avait inventé ? Moi qui me croyais mort, je suis ressuscité ; Et vous, qui de mentir avait eu la malice, Vous mourez de regret de ne point voir Clarice. Que ne me dites-vous dans votre triste sort, En criant comme un Diable, ah ! Croquet, je suis mort ? Je vous répondrais lors d'une gaie harmonie, J'en suis tout consolé, puisque je suis en vie : Mais je suis assuré que vous n'en mourrez pas ; Vous savez le chemin d'éviter le trépas, Pourvu que vous voyiez dans votre ardeur plus forte Comme vous m'avez dit, et sa rue, et sa porte. Vous pouvez maintenant les voir tout votre saoul ; Pour en être content, il faut être bien fou.

Isabelle

Croquet, si tu m'en crois, laisse en repos ton Maître. C'est par trop le railler.

Croquet

Il mérite de l'être.

Cléonte

Cesse donc sur ce point de me persécuter.

Croquet

Vous cessez contre moi de vous plus emporter ; Et loin de me montrer ici votre colère, Dénichons promptement, de peur que votre mère Nous trouvant en ces lieux par elle défendus, Ne nous rende tous deux de mille coups perclus ; Car comme elle sait bien que vous aimez Clarice, En ne vous voyant plus, Dieu sait si son caprice La mènera d'abord dedans cet endroit-ci, Sachant que c'est le lieu qui fait votre souci, Pour nous entretenir dessus cette matière. Sortons, nous rentrerons au logis par derrière ; Vous devez craindre encor que votre Soeur Judith Ne vous observe, étant toute pleine d'esprit, Et plus fine qu'Élise.

Cléonte

Ah ! Contrainte cruelle.

Croquet

Que vas-tu devenir, ma petite Isabelle ?

Isabelle

Pour passer un moment, je m'en vais faire un tour Chez Céliane, à qui mon Maître fait l'amour, Me divertir avec sa Suivante Clémence.

Croquet

Quoi, l'amour dans Albert prend encore naissance ? Peste du Roquentin, du vieux fou, du Pénard ; C'est avoir grand dessein de devenir cornard, Que s'aller justement à la fin de son âge Embarrasser encor dedans le mariage : Mais loin de s'en fâcher, il s'en faut réjouir, Cet amour vous pourra pour le vôtre servir ; Éloignons-nous d'ici, de peur que votre mère...

Cléonte

Quand je quitte ce lieu, Croquet, je désespère.

Croquet

En le quittant, Monsieur, je désespère aussi. Adieu, mon Isabelle.

Isabelle

Adieu, mon cher souci, Je reviens dans ce lieu te voir avant une heure.

Croquet

Je ne puis te quitter, qu'aussitôt je ne pleure.

Isabelle

Voici quelqu'un, sortons.

Scène 4

Clitandre, Ragotin

Clitandre

Dis-moi donc promptement, As-tu vu Céliane ? Adoucis mon tourment.

Ragotin

Si c'est cette beauté qui règne dans votre âme, Clitandre, vous pouvez rengainer votre flamme.

Clitandre

Comment, ne suis-je pas aimé de cet objet ?

Ragotin

Il vous aime, il est vrai, mais son père vous hait.

Clitandre

Et par quelle raison rebuter ma personne ?

Ragotin

C'est qu'il aime un Vieillard qui force argent lui donne Enfin de Céliane Albert est amoureux, Il est riche.

Clitandre

Et je suis...

Ragotin

Et vous êtes fort gueux.

Clitandre

Ne compte-t-il pour rien une naissance illustre ?

Ragotin

Monsieur, force Louis anoblissent un rustre. Vous savez, comme moi, qu'au siècle d'à présent, La qualité n'est rien, si l'on n'a de l'argent ; Un gueux n'est qu'un coquin, et Madame Finance Fait préférer le rustre à l'Homme de naissance : Albert sans qualité, vieux, riche comme il est, Est mieux venu que vous ; on aime l'intérêt, Quand on n'a pas, Monsieur, de celui qui se couche La plus facile fille alors devient farouche ; On reçoit votre abord d'un si vilain minois, Qu'on vous donne congé dès la première fois.

Clitandre

Mais je suis assuré que Céliane m'aime.

Ragotin

Mais quoi, quand son amour serait pour vous extrême, Si Maurice son père est sourd à cet amour, Ne vous faudra-t-il pas décamper en ce jour ?

Clitandre

Céliane, et moi, nous pouvons nous entendre, Et nous entretenant par quelque Billet tendre, Que tu lui porteras quelque fois de ma part, On peut trouver le moyen de tromper le Vieillard ; Et comme tu chéris la Suivante Clémence, Vous pouvez vous aider.

Ragotin

C'est trop de complaisance : Si j'allais vous servir en ces occasions, Vous m'en verriez venir plein de confusions ; Car découvrant la fourbe, et me voyant paraître, Un Valet attrapé paie alors pour son Maître ; Si bien que par Maurice, ou par le vieil Albert, Je me verrais charger de bois pour mon Hiver.

Clitandre

Mais s'il fallait pour toi parler à ta Maîtresse, Tu me verrais...

Ragotin

Monsieur, sur ce point rien ne presse ; Employez-vous pour vous, vous en avez besoin.

Clitandre

Quoi, tu ne prendras plus de mon amour le soin ? J'ai pourtant, Ragotin, encor quelques pistoles.

Ragotin

Vous me radoucissez avec que ces paroles : Je crois, si j'étais fille, en vous oyant parler, Que je me laisserais tout aussitôt aller, Car l'argent en ce temps est beaucoup pathétique.

Clitandre

Fais donc agir pour moi toute ta Rhétorique, Et sois tout assuré d'être heureux avec moi, Si tu peux réussir dans un si digne emploi. Va donc dès à présent travailler à l'affaire, Et me reviens trouver ici.

Ragotin

Laissez-moi faire, Élise vient.

Scène 5

Élise, Judith

Élise

Où va Cléonte tout le jour ?

Judith

Le faut-il demander ? Sans doute il fait l'amour, Car je sais qu'il y trouve un extrême délice.

Élise

Mais je ne le veux pas, il faut qu'il m'obéisse.

Judith

L'amour aux jeunes gens se permet en tous lieux.

Élise

Cléonte, votre Frère, est trop tôt amoureux ; De plus, je ne veux pas qu'il le soit de Clarice.

Judith

Et pourquoi non, Maman, est-ce que c'est un vice.

Élise

Non, mais elle n'est pas de notre qualité.

Judith

On est bien peu son maître en cette extrémité ; Et quand d'aimer, ce Dieu nous conduit à la route, Maman, ainsi que lui, je crois qu'il n'y voit goutte ; Du moment qu'il se rend de nous victorieux, Il nous fait adorer ce qui s'offre à nos yeux ; Quoique les qualités ne soient pas assorties, Les deux coeurs bien souvent le sont par sympathies : Si bien que quand ce Dieu prend empire sur nous, Quoiqu'on soit inégaux, l'Amour n'est pas moins doux.

Élise

Qui t'en a tant appris ? Dis-moi, petite folle.

Judith

Être avec vous, Maman, c'est être en bonne école ; Et ne savez-vous pas que l'on dit maintenant, Qu'à l'âge le plus tendre on ne voit plus d'enfant ? À mon Frère, Maman, vous êtes trop sévère.

Élise

Et puisque je le veux, c'est à vous de vous taire. Et peur que de Clarice il ne soit possesseur, Je lui vais de ce pas chercher un Précepteur : Cherchons, et s'il vous plaît, trêve de réprimande.

Judith

C'est à moi d'obéir, quand Maman le commande.

Élise

Allons vite au logis.

Judith

Mon discours vous aigrit ; Mais pourquoi m'avez-vous fait aussi tant d'esprit ?

Élise

Ah ! C'est trop discourir, et trop d'impertinence.

Scène 6

Isabelle

Isabelle

Enfin je viens de voir ma compagne Clémence, Où je croyais pouvoir passer quelque moment ; Mais loin d'y rencontrer du divertissement, Depuis que je me trouve absente de Clarice, L'entretien le plus doux me paraît un supplice. J'ai pour cette Maîtresse un tel attachement, Que je ne puis quitter sa porte un seul moment : Mais qui pourrais ouvrir par dedans cette porte ? Si c'était ma Maîtresse, ah ! Que je serais forte. Que vois-je ? Hélas ! Mon Dieu, c'est un homme tout noir Si c'est quelque Démon, quel sera mon espoir ?

Scène 7

Clarice, Isabelle

Clarice

Isabelle, bien loin que la peur te saisisse, Viens reconnaître en moi ta Maîtresse Clarice.

Isabelle

Quoi, serait-ce bien vous ? Je suis pleine d'effroi.

Clarice

Quoi, peux-tu bien douter encor que ce soit moi ?

Isabelle

N'en ai-je pas bien lieu, vous voyant de la sorte ? Si vous ne l'eussiez dit, Madame, j'étais morte : Mais qui vous a pu mettre en ce lugubre atour ?

Clarice

Isabelle, c'est moi, par ordre de l'Amour : Quand cette passion une fois nous maîtrise, Il n'est point de façon dont on ne se déguise ; Et quand ce doux poison se glisse dans un coeur, On a beau résister, il s'en rend le vainqueur. Hélas ! Pourrai-je bien te le dire à ma honte ? Tu sais que du moment que je connus Cléonte, Qu'à mon premier aspect il fut de moi charmé ; Et comme il me sut plaire, aussitôt je l'aimai. La chose, ce me semble, est assez ordinaire, Alors que quelque objet a le don de nous plaire, Qu'il fait de nous aimer ses plaisirs les plus doux, De ressentir pour lui ce qu'il ressent pour nous.

Isabelle

Mais pour vous mettre ainsi, comme avez-vous pu faire ?

Clarice

Je vais en peu de mots t'apprendre ce mystère. Comme mon père enfin me menaçait toujours, Que pour couper racine à toutes mes amours Il saurait me tenir au logis enfermée ; D'une adresse d'amour je fus lors animée, Et lui prenant sa clef assez adroitement, Un Artisan m'en fit une autre en un moment : Mais ce ne fut pas tout de songer à la porte, Je me sus emparer de l'habit que je porte.

Isabelle

Que prétendez-vous faire avec ce long habit ?

Clarice

Te montrer qu'en amour, je suis pleine d'esprit. Mon père ne veux pas que j'épouse Cléonte ; Et sa mère croyant que ce lui serait honte, Se sentant avoir plus de naissance que nous, L'empêche absolument d'être aussi mon Époux : Mon père m'enfermant, croit m'en ôter la joie ; Elle pour empêcher que son fils ne me voie, Lui veut présentement donner un précepteur, Pour de ces actions être le Conducteur. Puis-je pas m'introduire en Homme de Science ?

Isabelle

Oui-da, vous le pouvez avec toute assurance : Mais ce n'est pas le tout que d'avoir l'esprit fin, Il faut qu'un Précepteur sache parler Latin. Où diantre en prendrez-vous ?

Clarice

Que tu parais peu fine ! Tu me verras piper dans la Langue Latine. Mon Frère qui mourut, avait un Précepteur ; Entendant ses leçons, je les retins par coeur ; Et comme le dessein que je prétends conduire Veut que l'on soit savant, j'ai su me faire instruire, Et tu ne doutes pas qu'on apprend en un jour Plus qu'en mille, au moment que l'on sert son amour. Feins seulement ici de ne me pas connaître, Tu verras dans ce jour d'étranges tours paraître ; Ne m'ayant jamais vue à leurs yeux qu'une fois, Et qu'ainsi que d'habit je changerai de voix, Aucun d'eux ne pourra me prendre pour Clarice.

Isabelle

Qui vous pourrait connaître avec tant d'artifice ?

Clarice

Loin de t'en étonner, va-t'en ; moi dans ces lieux Je vais attendre Élise, et m'offrir à ses yeux.

Acte II

Scène 1

Élise, Judith

Élise

Que n'ai-je un Précepteur admirable en prudence Pour Cléonte ? Que vois-je ?

Judith

Un homme qui s'avance.

Scène 2

Clarice, Élise, Isidore, Judith

Clarice

C'est Élise elle-même.

Élise

Est-ce point notre fait ? Si c'est un Précepteur, tout nous vient à souhait. Demandez-vous quelqu'un ?

Isidore

Excusez la franchise ; Puis-je vous demander l'endroit où loge Élise ?

Élise

Vous la voyez en moi, n'allez pas plus avant.

Isidore

Ayant su qu'il vous faut un Homme très savant Pour élever un fils dans l'honneur, dans l'estime, En moi je vous en viens offrir un Doctissime ; Je sais morigéner la jeunesse à ravir ; Regardez si je suis digne de vous servir.

Judith

Maman, qu'il est joli ! Je le trouve admirable, Et crois qu'à gouverner il est incomparable.

Isidore

Si j'ai de vous servir le suprême bonheur, Je m'en acquitterai, Madame, avec honneur. Puis-je espérer ce bien ?

Élise

Mais pour cette espérance, Vous sentez-vous avoir assez d'expérience ? Car étant jeune encor...

Isidore

Mais, Madame, il suffit, Pourvu qu'en un jeune Homme on trouve un vieil Esprit, Une belle conduite, une grande sagesse, Des talents merveilleux pour régir la jeunesse, Enfin qu'il sache bien la retenir de court, Et principalement des commerces d'Amour.

Élise

Ayant ces qualités, Monsieur, je vous accepte.

Isidore

Vous m'honorez. Ce fils a-t-il quelque précepte ?

Élise

Il sait ce qu'un jeune Homme a besoin de savoir.

Isidore

Quand il ne saurait rien, il est en mon pouvoir Dans peu de vous le rendre un torrent d'Éloquence. Quoique jeune, je suis un prodige en science, Je parle bon Latin, bon Grec, Italien, J'ai lu tous les auteurs, et je n'ignore rien, Comme Aristote, Ovide, Ozanne, Démosthène, Plutarque, Juvénal, Cicéron, Origène, Zénocrate, Virgile, Homère, Lucian, Aristippe, Platon, Théophraste, Apian, Et cent autres encore : voyez en quelle Langue Vous voulez m'ordonner de faire une Harangue ? De toutes je sais mettre en forme un Argument, Mais d'un discours pompeux et conduit doctement, En termes bien choisis, d'une phrase énergique, D'une manière enfin toute philosophique : Aussi, sans vanité, je possède l'honneur De passer en tous lieux pour célèbre Orateur ; De plus, je suis savant dans la Géographie, Et je le suis encor dans la Cosmographie ; J'entends parfaitement l'Astrologie aussi ; Enfin de tout en moi l'on voit un raccourci ; Oui, je suis un Recueil de toute la Doctrine.

Élise

Ô Dieux ! Qu'il est savant !

Judith

Et de Science fine : Mais lorsque nous aurons ce célèbre Garçon, Il pourra me donner aussi quelque leçon ; Par avance déjà j'en témoigne mon aise, Car j'apprendrai d'abord du Latin plus que seize.

Isidore

Nous vous commencerons par un Salve, Bonjour Deliciae meae, mon cher coeur, mon amour. Quid vis ? Que voulez-vous ? Pauca, fort peu de chose Ades dum, approchez, Non audeo, je n'ose ; Par quomodo vales ? Comment va la santé ? Je vous instruirai bien, si je suis écouté ; Puis ayant tant d'esprit, tout vous sera facile ; Joint que de bien montrer nous avons le beau style. À Monsieur votre Frère, aussi bien comme à vous, D'être le Précepteur, l'emploi me sera doux ; Il apprendra cet Art qu'on appelle Éloquence, Pour débiter un fait dans une Conférence, Pour traiter noblement un illustre sujet, Et jusques à sa fin conduire son projet. Par exemple, s'il faut que de l'Amour on traite, Il en saura dépeindre une image parfaite, Il dira son progrès, et sa cause, et son temps, Son absolu pouvoir qui règne sur nos sens, D'où lui vient cette ardeur et cette loi si forte Qui réduit sous son joug tous ceux qu'elle transporte, Et mêlant en son art et le charme, et l'appas, Il dira quand il faut aimer, ou n'aimer pas ; Puis s'il était besoin de se servir d'exemples, Il vous en produira sans peine d'assez amples, Selon qu'il lui plaira d'étendre son sujet.

Judith

Je pense que pour nous le ciel vous avait fait, Ayant cet air galant, et cette bonne mine : Dieux ! Que je me vais plaire à la Langue Latine ! Commençons, s'il vous plaît.

Isidore

Sachez premièrement, Que pour la commencer il faut un Rudiment L'on dit Musa, la Muse, et le verbe amò, j'aime, Qu'on décline, on conjugue.

Judith

Ô la surprise extrême ! Comment dans le Latin on parle aussi d'aimer ? Ah, qui ne l'aimerait ? Puisqu'il sait tant charmer ; Même oyant les leçons sous un si rare Maître, Mon Frère était chagrin, et sans sujet de l'être, Alors qu'on lui parla d'avoir un Précepteur : Mais si j'étais sous vous le Frère, et non la Soeur, Je me tiendrais heureux, et je ferais merveille ; À tous vos entretiens je prêterais l'oreille, Et quand je me verrais tous le jour enfermé, Du Maître, et des leçons, mon coeur serait charmé.

Élise

Cela va bien, Judith, va-t'en quérir ton Frère.

Judith

J'y vais, il sera peu content de cette affaire.

Scène 3

Élise, Isidore

Élise

Dites-moi, s'il vous plaît, comment vous nomme-t-on ?

Isidore

Pour vous servir, Madame, Isidore est mon nom.

Élise

Isidore, ce n'est que pour votre prudence Que j'ai besoin de vous, non de votre Science ; Mon fils en sait assez ! Donc mes prétentions Sont que vous conduisiez de l'oeil ses actions. Surtout ce que je veux d'un si rare service, C'est de le détourner de voir une Clarice, Une fille qu'il aime, et contre mon vouloir.

Isidore

Vrai comme je suis Homme, il ne l'ira plus voir. Quoi, la voir malgré vous ! Est-il rien plus sensible ? La jeunesse en ce temps est bien incorrigible : Vous ne pouviez jamais mieux rencontrer que moi. Pour l'en bien empêcher ; et s'il est sous ma loi, Je vous promets en lui de faire un tel miracle, Que malgré sa Clarice, et malgré tout obstacle, Il n'ira plus chercher ce qui fait votre ennui, Et se contentera de m'avoir avec lui.

Élise

Ah ! Que vous m'obligez, quand votre soin s'apprête...

Isidore

Quand ce Sexe une fois se met l'amour en tête, Il n'est tours sur ce point qu'il ne sache inventer ; La plus simple en amour est fort à redouter : Quand la fille veut voir un objet qui l'engage, Elle sait mettre alors toute chose en usage, Il n'est dedans le monde aucun déguisement Dont elle ne se serve en faveur d'un Amant.

Élise

Son père depuis peu la tient bien enfermée ; Mais comme elle aime bien, et qu'elle est bien aimée L'Amour, vous le savez, fournit de grands desseins.

Isidore

Je vous réponds de lui, s'il est entre mes mains ; Et quand cette Clarice userait de finesse, Quoiqu'elle soit subtile et bien pleine d'adresse, Si dans de tels talents c'était à qui mieux mieux, Je crois que nous serions semblables tous deux, Mais...

Élise

Je me fie à vous. Mais Cléonte s'avance ; Mon fils, je vous présente un Homme d'importance.

Scène 4

Isidore, Judith, Cléonte, Croquet, Élise

Isidore

Dux animo, tibi, me scito devotum, Et quod mihi datur munus fore gratum.

Judith

Qu'il crache de Latin en saluant mon Frère ! On pourrait sous cela cacher bien du mystère.

Cléonte

Non pauca debeo.

Croquet

Raisonnez autrement, Ce langage pour nous est du haut Allemand. Quel diable de jargon, et quel baragouinage. Je m'imagine d'être en quelque lieu sauvage Avec des animaux.

Élise

Cléonte, il vous suffit, Acceptez de ma part cet Homme plein d'esprit, Il est savant, profond, civil, plein de mérite ; Sa façon qui ravit, m'en fait faire l'élite. Ce n'est pas qu'en ce soin je veuille avec rigueur Vous attacher aux lois d'un rude Précepteur ; Vous êtes hors d'état des premières études Où l'on donne souvent des Maîtres un peu rudes : Ce que je prétends faire, est pour vous divertir, Lorsque de la maison vous ne pourrez sortir. Ce soin vient de l'amour qu'a pour vous une mère.

Cléonte

Ce soin vient de l'amour, lorsqu'il me désespère, Et qu'il me va priver du plus charmant objet ?... Mais...

Isidore

Il parle de moi.

Élise

Vous n'aurez pas sujet De vous plaindre d'avoir avec vous Isidore ; Cet Homme merveilleux mérite qu'on l'adore ; Vous passerez tous deux d'agréables moments.

Isidore

S'il savait qui je suis, ils lui seraient charmants. Madame, cet emploi qu'avec ardeur j'embrasse, Est un aimable effet de votre pure grâce, D'avoir pour un tel choix jeté sur moi les yeux. Aussi de ce bonheur je suis si glorieux, Et vais m'étudier tellement à vous plaire, Que je vous surprendrai dans ce que je vais faire.

Élise

Mon fils, entre vos mains, je n'ai plus de souci.

Isidore

L'honneur d'être avec lui, bannit le mien aussi ; Et je le vais garder d'un soin autant extrême, Comme si je voulais le garder pour moi-même.

Élise

N'est-on pas trop heureux de vous avoir chez soi.

Isidore

En travaillant pour vous, je travaille pour moi, Mais que ce digne emploi que mon Destin m'envoie Fait mon unique bien, et ma plus grande joie.

Élise

Enfin je l'abandonne à votre bonne foi.

Isidore

Il peut s'imaginer de voir Clarice en moi ; Car je le vais instruire à tant de retenue, Qu'il n'en verra paraître aucune autre à sa vue.

Élise

Ah ! Quel contentement d'ouïr parler ainsi !

Isidore

Je veux, vous contentant, le contenter aussi, Et par une conduite et rare et surprenante, Qu'il trouve ses plaisirs en ce qu'il vous contente.

Élise

Nous vous contenterons aussi d'un tel labeur.

Isidore

Je serai trop payé, d'être avecque Monsieur ; Car pour tout paiement, ma plus ardente envie, C'est de me voir à lui tout le temps de ma vie.

Élise

Je ferai ce qu'il faut en cette occasion : Donnez aussi parfois quelque correction À Croquet son Valet, car il a la cervelle Gâtée, ainsi que lui, pour certaine Isabelle.

Isidore

Je les saurai fort bien morigéner tous deux.

Croquet

Un Pédagogue, à moi ? Me voilà bien chanceux : Mais peut-être étant jeune, il ne sera pas rude.

Élise

Qu'on prépare une chambre à cet Homme d'étude ?

Croquet

Mais sans tant façonner, Madame, s'il m'en croit, Il pourra pour toujours coucher avecque moi. Vous savez que je suis d'humeur assez facile.

Isidore

J'espère coucher seul.

Élise

Ce n'est qu'un imbécile. Adieu, je sais fort bien comme il en faut user.

Scène 5

Croquet, Isidore, Cléonte

Croquet

Monsieur, vous allez donc nous pédagoguiser ; Mais quoique vous portiez le nom de Pédagogue Vous êtes trop bénin pour vouloir être rogue : Pourtant si nous allions vous contredire un peu, La Férule, je crois, jouerait souvent son jeu.

Isidore

Ah ! Je ne vous crois pas gens à me contredire ; Puisque c'est avec douceur, et non avec empire, Que je...

Cléonte

Je vous aurai grande obligation ; Car pour Clarice étant tout plein de passion, Et sachant son amour comme le mien extrême...

Isidore

Je suis de cette amour touché comme elle-même : Mais enfin vous savez qu'il ne la faut plus voir, Et que vous en devez perdre à jamais l'espoir.

Croquet

Ah ! Vous voilà pas mal ! S'il m'en vient autant dire, Cela, non plus que vous, ne me fera pas rire.

Cléonte

Je ne la verrais plus ; ah ! Quel coup de malheur ! M'en arracher l'espoir, c'est m'arracher le coeur ; À ma prière, hélas ! Seriez-vous inflexible ?

Isidore

Oui, car de l'aller voir il vous est impossible. Dites-moi, s'il vous plaît, comment la voir enfin, Son père l'enfermant ?

Cléonte

Ah ! Funeste Destin ! Mais je la pourrais voir par quelque intelligence, Si pouvant s'échapper...

Isidore

M'en ayant fait défense Il faut que j'obéisse.

Cléonte

Daignez m'être plus doux.

Isidore

Monsieur, j'y suis autant intéressé que vous, Puisque tous mes desseins ne tendent qu'à vous plaire ? Mais quoi ? Je me perdrais auprès de votre mère ; Patientez un peu, peut-être qu'en ce jour Je vous rendrai content, d'elle, de moi, d'Amour : Étant tout plein d'esprit, je puis par artifice La fléchir, et vous faire avoir votre Clarice. Ainsi nous nous verrions par ces coups importants, Auprès de vous, Clarice, et moi, tous fort contents.

Cléonte

Que vous me ravissez par un discours semblable !

Croquet

Et le pauvre Croquet sera-t-il misérable ? Dites-moi, s'il vous plaît, Monsieur le Précepteur N'amoindrirez-vous pas pour moi votre rigueur ? Comme vous promettez de soulager mon Maître, Son cher Valet par vous voudrait bien aussi l'être, Aimant mon Isabelle...

Isidore

Il n'y faut plus songer.

Croquet

Mon coeur d'auprès du sien ne saurait déloger. Seriez-vous insensible aux tourments que j'endure. Non, je ne vous crois pas ennemi de nature. Vous croyant donc, Monsieur, d'un fort bon naturel Et voyant que je suis un malheureux mortel, Orphelin, affligé, sans père, ni sans mère, Daignez ne pas souffrir que je me désespère ; Si je n'ai mon objet, je suis un homme à cul.

Isidore

Mais lorsque tu l'auras, si tu deviens Cocu...

Croquet

Que m'importe ? Ce mal ne vaut pas qu'on le craigne Telles sortes de gens à présent sont en règne ; Tels pour nous en montrer au doigt font leur pouvoir Qui souvent le sont plus que ceux qui nous font voir Et tels autres aussi sont tachés de sottise, Qui le disent à tous, de crainte qu'on leur dise : Tels de ceux que je dis, sont ici les témoins Qui ne répondent rien, et n'en pensent pas moins Et si ceux qui le sont, se grattaient tous la tête, On verrait des gratteurs une assemblée honnête : Si bien qu'être Cocu, n'est pas un grand affront. Ceux qui sont mariés, comme l'on dit, le sont ; Et quand on le croirait le mal le plus barbare, Quiconque se marie, il faut qu'il s'y prépare. J'y suis donc préparé, si le Ciel l'a conclu. Vous radoucirez-vous ?

Isidore

Oui, j'y suis résolu : Mais allons au logis, de peur qu'à votre mère Nous ne donnions sujet de se mettre en colère. Ne vous affligez point, à quelque heure du jour Nous reviendrons ici parler de votre amour ; Et j'ai sur ce sujet des choses à vous dire... Rentrons, car quelqu'un vient, et l'on nous pourrait nuire.

Acte III

Scène 1

Ragotin, Clémence

Ragotin

Ah ! Qu'heureux est celui qui se peut quelquefois Voir avec sa maîtresse ainsi que je me vois ! Et qui se peut vanter d'avoir la bienveillance De celle qu'il chérit, comme j'ai de Clémence ! Clémence, mon cher coeur, mes petits yeux fripons, Quand viendra le moment que nous nous marierons Je veux tous les neufs mois, si mon amour te touche, Que deux ou trois Ragots sortent de notre couche ; Et montrer à tous ceux qu'on voit se marier, Que je sais bien mieux qu'eux l'art de multiplier.

Clémence

Cesse donc, Ragotin, cela me rend honteuse, Ta conversation à l'oreille est fâcheuse.

Ragotin

Innocente, es-tu point de ces rares trésors Dont l'oreille est beaucoup plus chaste que le corps.

Clémence

Comment ? Serais-tu bien atteint de jalousie ? Si je te croyais pris de cette fantaisie, L'Hymen où tu prétends n'irait jamais à bout.

Ragotin

Va ne te fâche point, je me résous à tout. Sache que mon humeur ne fut jamais jalouse, Puisque quand tu seras ma légitime Épouse, Je te mettrai d'abord la bride sur le cou, Car contraindre ton sexe est vouloir être fou, Et je t'aime en un point, Clémence ma mignonne, Si tu me fais cocu, que je te le pardonne. Tu vois bien que je suis assez accommodant.

Clémence

Voilà comme il faut être, afin d'en être exempt ; Un mari nous donnant liberté toute entière, Nous en usons alors de la belle manière : Tu sais bien que la fille aime à se réjouir, Que de voir le beau monde elle prétend jouir, Et que quand on la veut priver d'un bien semblable, Fut-elle avant un Ange, après elle est un Diable. Tu dois donc t'apprêter à cette liberté.

Ragotin

Oui, ma chère Fanfan, j'y suis tout apprêté, Pourvu qu'en revenant le soir de promenade, Tu t'approches de moi pour me faire accolade : Si je suis endormi, tu me réveilleras, Puis après nous ferons ce que tu voudras. Enfin je ne puis pas t'en dire davantage.

Clémence

Je pense, Ragotin, que tu n'es pas trop sage.

Ragotin

Pour peu qu'on ait d'amour, on paraît un peu fou : Ainsi je le suis bien, car j'en ai jusqu'au cou ; Et comme c'est de toi que je fais ma conquête, Dieu sait si j'en aurai lors par-dessus la tête.

Scène 2

Clitandre, Ragotin

Clitandre

Hé bien, cher Ragotin, as-tu parlé pour moi ?

Ragotin

Dans ce Monde, Monsieur, chacun parle pour soi.

Clitandre

Daigne songer à moi, mon aimable Clémence, Car cet impertinent...

Ragotin

Trêve d'impertinence, Laissez-nous, s'il vous plaît, un peu penser à nous ; Quand nous serons contents, nous songerons à vous. On doit pour obliger commencer par soi-même, Et puis pour ses Amis après on fait de même Sortez, et nous laissant agir selon nos voeux, Vous serez satisfait, et nous serons heureux. N'allez pourtant pas loin, car il faut qu'on vous voie.

Clitandre

Je serai près d'ici.

Ragotin

Je vais chercher la voie Pour rendre ta Maîtresse, et mon Maître en ce jour Au comble de leur joie, et nous de notre amour.

Scène 3

Isabelle, Clémence

Isabelle

Que nos Maîtresses sont toutes deux malheureuses ! Et que nous nous voyons aussi malencontreuses ! Mais encore, pour nous, dans nos malheurs touchants, Nous pouvons nous vanter d'avoir la clef des champs.

Clémence

Il est vrai que l'on doit bien plaindre nos maîtresses, Les voyant à l'attache ainsi que des tigresses, Ou de voir leurs Patrons les sevrer en ce jour De Cléonte et Clitandre objets de leur amour. Ils ne pouvaient jamais sans doute leur pis faire, Que de leur arracher ce qui savait leur plaire ; Et nous par conséquent qui sommes les objets De Croquet et Ragot, de ces Amants valets, Songe si nous aurons fort grand sujet de rire, Et ce que là-dessus nous pourrons faire ou dire : Leurs Maîtres n'étant pas les Gendres de chez nous, De Croquet et Ragot nous aurons du dessous.

Isabelle

Quand je songe à nos maux, à ceux de nos Maîtresses, Je ne sais qui de nous a le plus de tristesses ; Libres, nous pouvons voir chacune notre Amant, Mais les voir sans espoir n'est pas contentement ; Voir ce que nous aimons sans possession pleine, C'est enrager de soif auprès de la Fontaine.

Clémence

Nous ayant de tout temps figuré ces plaisirs Comme choses qui font nos plus ardents désirs, Sachant que l'Hymen rend la Femme satisfaite, Isabelle, ma foi, fort souvent je l'appète, Et principalement avecque Ragotin, Car c'est un gros gaillard, douillet, dodu, rondin, Qui me porte bien l'air d'être un assez bon drille ; Je puis dire cela, n'étant que fille à fille.

Isabelle

Dans de tels entretiens, quel mal est-ce qu'on fait ? J'en dirais bien autant de mon Amant Croquet. Est-il rien si plaisant dans cette vie humaine, Que de s'entretenir de l'objet de sa peine. Pour moi je me plais tant à m'en entretenir, Que je fais mon plaisir de mon ressouvenir.

Clémence

Tu l'aimes donc bien fort, ce Croquet ?

Isabelle

Oui, je l'aime.

Clémence

Pour Ragotin aussi mon amour est extrême, Et je n'aurai jamais d'autre Mari que lui.

Isabelle

Si Croquet n'est le mien, je vais mourir d'ennui.

Clémence

Usons pour les avoir, de toutes nos finesses ; Pour leurs Maîtres, il faut parler à nos Maîtresses. Tu ne peux pas peut-être en trouver les moyens ; Mais pour moi m'efforçant, je sais que je les tiens. Tâche, si tu m'en crois, d'en trouver l'industrie ; Car si par quelque adresse, ou quelque fourberie, Nous rendons ces Messieurs Maîtres de leurs objets, Ce sera le moyen d'épouser leurs Valets. Mais quelqu'un vient ici, cessons notre langage, Pour aller sur ce point mettre tout en usage.

Scène 4

Cléonte, Isidore

Cléonte

Voulez-vous m'écouter ?

Isidore

Libenter.

Cléonte

Maintenant Ne parlons plus Latin cela sent le Pédant ; La prudence, il est vrai, passe pour sans seconde ; En sortant du collège, on est bien peu du monde. Parlons donc en Français, et laissons le Latin.

Isidore

Pour ce qu'il vous plaira, je rends grâce au Destin : S'il en eut fallu dire encor une parole, On m'aurait vu bientôt à la fin de mon rôle. Monsieur, j'en suis content : hé bien qu'en dirons-nous ?

Cléonte

De penser à Clarice, est un plaisir bien doux.

Isidore

Et quelles qualités, quelles vertus a-t-elle, Qui vous puisse porter à cette amour pour elle ? Quelles perfections...

Cléonte

Cent charmes merveilleux Conquirent ma franchise, en s'offrant à mes yeux : Mais hélas ! Je la vis si peu de temps paraître, Qu'à peine la pourrais-je à présent reconnaître. Cependant cet objet, mon unique vainqueur, S'éloignant de mes yeux, demeura dans mon coeur Ainsi disparaissant aussitôt de ma vue, Je ne pus...

Isidore

Savez-vous qu'elle m'est fort connue.

Cléonte

Quoi, vous la connaissez ? Vous n'en aviez rien dit.

Isidore

Sachant bien que la voir vous était interdit, Si j'avais témoigné d'être ami de Clarice, Élise n'aurait pas accepté mon service.

Cléonte

Pourquoi cacher à moi ce qui m'eut su ravir ?

Isidore

De peur que vous m'eussiez pressé de vous servir, Car pour vous obliger, et plaire à votre mère, Ce n'était pas, Monsieur, une petite affaire ; Puis c'était dire assez que je la connaissais, Disant qu'assurément je vous y servirais.

Cléonte

Il est vrai qu'on ne peut trop louer votre adresse.

Isidore

Et pour vous, et pour elle, aussi je m'intéresse.

Cléonte

Vous lui voulez du bien ?

Isidore

Oui, je l'estime fort, Et nous avons ensemble un si parfait rapport, Son visage et le mien si grande ressemblance, Qu'à peine en pourrait-on faire la différence : Aussi dit-on partout assez communément, Que nous ne différons que d'habit seulement.

Cléonte

Quoi, vous lui ressemblez. Ah ! Charmant Isidore, Ce sujet-là tout seul fait que je vous adore. Que de vous posséder j'ai de joie en mon coeur ! Mais d'où connaissez-vous cet objet mon vainqueur ?

Isidore

Pour avecque son Frère avoir fait mes études, Nous formâmes tous deux de douces habitudes ; Et vous avez sujet, Cléonte, de l'aimer, Car son amour pour vous ne se peut exprimer.

Cléonte

Vous en a-t-elle fait secrète confidence ?

Isidore

Oui, son esprit au mien a tant de confiance, Je me connais pour être un Homme si prudent, Que de tous ses secrets je suis le confident : Mais Albert l'enfermant avecque violence, Je ne puis plus la voir, qu'étant en sa présence. Toutefois prêtant peu l'oreille à nos discours, Nous nous entretenons souvent de ses amours ; Avec tant de tendresse elle exprime sa flamme, Que nous la ressentons également dans l'âme : Si bien que son amour nous paraît si commun, Qu'on dirait de nous deux, que ce ne serait qu'un. Aussi j'aime en un point tout ce que Clarice aime, Que ce qu'elle ressent, je le ressens de même.

Cléonte

Isidore, en ceci daignez donc m'être doux.

Isidore

Allez, je vous promets de lui parler pour vous. Que je m'en vais charmer et réjouir Clarice, Lui disant qu'Isidore est à votre service ! En lui parlant de vous, je m'en vais la ravir, Parce qu'en vous servant, je pourrai la servir : Mais pour vous obliger l'un l'autre en cette affaire, Je veux rester pour voir quand reviendra son père, Afin que pour tâcher d'adoucir votre ennui, Il puisse m'introduire au logis avec lui ; Connaissant ma sagesse, il n'aura nul ombrage, Lorsque j'entretiendrai l'objet qui vous engage ; De plus Albert n'entend, ni ne voit pas trop clair, Ainsi facilement je lui pourrai parler.

Cléonte

Que ne vous dois-je point, obligeant Isidore ?

Isidore

Je veux pour votre amour faire bien plus encore.

Cléonte

Mais de Clarice ici la Suivante paraît ; Isabelle, Isidore, agréez, s'il vous plaît, L'entretien de deux mots.

Isidore

Dieux ! Que voulez-vous faire ? Si je le permettais, que dirait votre mère ? Non, non, Cléonte, non, vous ne lui direz rien, Ce serait pour tous deux un funeste entretien : Au lieu de lui parler, si vous m'en voulez croire, Rentrez dans le logis, pour vous, et pour ma gloire. Si de cet entretien je demeurais d'accord, Élise d'avec vous me chasserait d'abord ; Et comme vous servir m'est un bien d'importance, Je ne pourrais jamais supporter votre absence. Laissez-moi donc agir ainsi que je l'entends, Votre amour, mon honneur, seront tous deux contents.

Cléonte

Hé bien, vous le voulez, il faut que j'obéisse.

Isidore

Pour vous trahir, je suis trop ami de Clarice ; L'honneur de la servir, m'est emploi si doux, Que je fais tout mon bien de lui parler pour vous. Rentrez donc au logis, allez, laissez-moi faire, Je veux vous obliger, et plaire à votre mère.

Scène 5

Isidore, Isabelle

Isidore

Chère Isabelle, enfin, me voilà Précepteur, De la mère et du fils je gouverne le coeur : Je m'en vais ménager cette affaire de sorte, Qu'aujourd'hui hautement il faut que je l'emporte. Mais je parle trop haut, l'on pourrait m'écouter, Et bien loin d'avancer je pourrais tout gâter.

Isabelle

Mais, Madame, comment prétendez-vous donc faire, Au moment que chez vous reviendra votre père ? Ne vois y trouvant point, il désespérera.

Isidore

Je saurai m'y trouver alors qu'il reviendra.

Isabelle

Et s'il vous aperçoit de la sorte vêtue, Que dira-t-il ?

Isidore

Tu sais qu'il n'a pas bonne vue ; Et comme fort souvent je m'habille de noir, En nous mettant ma coiffe, il n'y pourra rien voir.

Isabelle

J'admire votre esprit, rien ne vous est pénible.

Isidore

L'Amour n'a jamais rien rencontré d'impossible : Mais Élise paraît, sors vite de ces lieux. Feignons, disparaissez promptement de mes yeux, Autrement...

Scène 6

Élise, Isidore

Élise

Quel courroux en vous vois-je paraître ?

Isidore

Isabelle cherchait le Valet ou le Maître, Afin de leur glisser dans leurs mains le Poulet ; Mais j'empêcherai bien le Maître et le Valet De faire rien du tout qui vous puisse déplaire.

Élise

Isidore, cessez de vous mettre en colère.

Isidore

Madame, vous m'avez élu leur Précepteur, Daignez donc m'en laisser sortir à mon honneur. Écoutez si j'ai tort, lorsque je me tourmente. Cléonte apercevant cette digne Suivante, M'a prié mille fois, pour le mettre en repos, Qu'il lui pût seulement dire deux ou trois mots. Mon âme à ce discours s'est si fort irritée, Que la bile au cerveau m'est aussitôt montée, Et loin de contenter sur ce point votre fils, Je l'ai fait promptement rentrer dans le logis Il avait beau prier, je sais comme on résiste.

Élise

Je ne m'étonne plus si je l'ai vu si triste ; Mais le voyant sans vous, dans un chagrin si noir, Je venais vous chercher, à dessein de savoir D'où lui pouvait venir cette douleur mortelle.

Isidore

De ce qu'il n'a pas eu l'entretien d'Isabelle : Mais je vais voir le père, et lui veux publier Que de cette Suivante il se doit défier. À Cléonte pourtant n'en allez pas rien dire, Ce serait augmenter l'excès de son martyre : Laissez-moi faire, allez, je veux qu'en ce jourd'hui Vous vous en contentiez, lui de moi, moi de lui.

Élise

Quoi, vous allez parler au père de Clarice ?

Isidore

Oui, Madame, et je veux que tout cela finisse, Et vous faire avouer dans un si noble emploi, Que l'on ne vit jamais Précepteur comme moi.

Élise

Je m'en vais satisfaite après cette promesse.

Elle sort.

Isidore

Adieu, préparez-vous d'admirer mon adresse ;

Scène 7

Isidore

Isidore

Je suis défaite enfin de la mère et du fils ; Sans qu'on nous puisse voir, rentrons dans le logis ; Comme c'est ici l'heure où doit venir mon père, Sauvons-nous-y, de peur de gâter notre affaire ; Là je pourrai rêver, pour trouver le moyen De faire réussir toutes choses à bien.

Scène 8

Cléonte, Croquet

Cléonte

Ah ! Mon pauvre Croquet, je suis inconsolable.

Croquet

Vous êtes malheureux, et je suis misérable. Cependant votre mal est doux auprès du mien, Car on tient enfermé l'objet de votre bien : Mais voyant que le mien a pour prison la rue, Et que je ne le puis rencontrer à ma vue, Mon mal plus que le vôtre est dur à digérer. Oui, mon coeur y songeant, ne fait que soupirer ; Et si dans peu de temps Isabelle n'est nôtre, Et mon âme, et mon corps, se vont quitter l'un l'autre. Ah...

Cléonte

Je suis fort touché de ton affliction.

Croquet

Monsieur, ma passion est une passion Plus grande qu'aucune autre ait jamais pu paraître Car l'amour d'un Valet n'est pas l'amour d'un Maître Un Valet fait l'amour, comme l'Amour le fait En badinant ; ainsi voilà l'Amour parfait. Mais vous autres Messieurs, vous avez des manières Hautes, et qui font voir des façons par trop fières : Ainsi donc, hors l'Amour, l'objet, la nuit, le jour, Que diable savez-vous ce que c'est que l'Amour ?

Cléonte

En autre temps, Croquet, cela me ferait rire ; Mais je souffre à présent un si cruel martyre, Que...

Scène 9

Clitandre, Croquet, Cléonte, Ragotin

Clitandre

Cher ami Cléonte, a-t-on vu rien d'égal À mon malheur sensible, à l'excès de ton mal ? Ami, console-moi dans ce désordre extrême.

Croquet

Hé monsieur, croyez-moi, consolez-nous vous-même ; Étant ainsi que vous dedans l'affliction, Nous avons grand besoin de consolation.

Cléonte

Hélas !

Clitandre

Ah ! Quel malheur !

Croquet

Mon pauvre coeur expire.

Ragotin

Messieurs, ne pleurez pas, car vous me feriez rire. Que diable vous sert-il de faire les plaintifs ? Soyez à vous servir plutôt tous trois actifs.

Croquet

C'est aisé, Ragot, d'être dans l'allégresse, Car tu vois, quand tu veux, Clémence ta Maîtresse : Mais nous qui ne voyons nullement nos objets...

Ragotin

Loin de vous plaindre tous, formez quelques projets Pour...

Croquet

Mon cher Ragotin, comment pourrions-nous faire ?

Ragotin

Voyons. Mais j'aperçois de Clarice le père : Sortez vite d'ici ; moi je ferai le guet.

Scène 10

Albert, Ragotin, Maurice

Albert

Maurice, d'avec vous je sors fort satisfait ; Je vais jusque chez moi voir ce que fait ma fille, Où vous viendrez ce soir pour souper en famille. Amenez Céliane ; et là sans nul éclat De notre Mariage on fera le Contrat : Mais il n'est pas besoin d'en dire davantage, Je vous reviendrai voir avant cet assemblage ; Je vous quitte un moment, Beau-père prétendu.

Ragotin

Ton Beau-père ! S'il l'est je veux être pendu.

Maurice

Adieu.

Ragotin

Si tu t'attends d'avoir Albert pour gendre, Tu n'as dès à présent rien qu'à t'y désattendre ; Je l'empêcherai bien.

Albert

Me voilà de retour, Très content de Maurice, et mal de mon amour : Mais Maurice voulant que sa fille obéisse, Il faut qu'elle y consente. Entrons, voyons Clarice, Afin de découvrir si depuis ce matin Elle n'aurait point fait quelque tour de sa main : Les Filles d'aujourd'hui sont subtiles et fines, Et font dans leur amour de diables de machines. Cléonte se sentant épris de ces attraits, Il n'est point trop mal fait d'y regarder de près : Je dois pourtant peu craindre, à présent qu'il m'affronte, Et je viens de savoir que ce Monsieur Cléonte Est d'un tel Précepteur observé depuis peu, Qu'il n'a sur ce sujet qu'à rengainer son feu.

Scène 11

Ragotin

Ragotin

Céliane ce soir doit aller chez Clarice Souper avec Albert, et son père Maurice, Ils doivent disent-ils, passer là leur Contrat. Si tout cela se fait, je veux passer pour fat : Je vais tout de ce pas leur faire bien paraître, Qu'ils n'ont qu'à décompter en faveur de mon Maître ; Et si je ne le fais, je veux que Ragotin, Parmi tous les Valets passe pour un faquin.

Acte IV

Scène 1

Albert

Albert

Ma porte est bien fermée, allons revoir Maurice ; Tout est en bon état, et ma fille Clarice M'a témoignée avoir autant de gaieté Que si je la laissais en pleine liberté. Ah ! Que je suis heureux ! Que mon âme est contente De voir ainsi ma fille en tout obéissante ! Il n'appartient qu'à moi d'ôter à ces enfants Le désir d'écouter nos rusés courtisans. Je voudrais bien savoir si dans toute notre âge On pourrait rencontrer une fille plus sage ; Car bien loin de vouloir sortir de la maison, On la voit s'attacher sans cesse à l'oraison. À ce que je puis voir, notre amoureux Cléonte Près de ma fille enfin trouvera mal son compte ; Il n'a de son esprit qu'à chasser cette amour. Nous, voyons Céliane, et tâchons en ce jour, Encor qu'elle paraisse insensible à ma flamme, À prendre, s'il se peut, empire sur son âme.

Scène 2

Isidore

Isidore

Voilà donc, Dieu merci, le Bonhomme sorti, Et pour voir Céliane, enfin il est parti. Quoique je susse bien le défaut de sa vue, Je m'éloignais toujours, de peur d'être aperçue ; Car s'il m'avait pu voir dans ce déguisement, Tout était découvert indubitablement. Hé quoi, lorsqu'en amour on fait une entreprise, Notre amour sûrement nos desseins favorise ; Et le Ciel bien souvent forme notre bonheur, Lorsque nos projets se font avec honneur. L'action pour mon Sexe est un peu bien hardie ; Mais quand on aime bien, on risquerait la vie ; Si mon père encor aime à quatre-vingts ans, À tout âge l'Amour peut surprendre mes sens. Allons donc promptement voir l'aimable Cléonte, Pour de nos actions lui rendre un juste compte ; Et voir dans peu de temps finir notre tourment, Je m'en vais le tromper, mais agréablement. Que vois-je ? C'est Croquet.

Scène 3

Croquet, Isidore

Croquet

Oui, tu le vois paraître, Qui vient, pour te chercher, de la part de son Maître.

Isidore

Allons donc le trouver.

Croquet

Non, demeurons ici, Dans un petit moment il s'y doit rendre aussi. Mais attendant qu'il vienne, apprends-moi, je te prie, Comme tu te connais dedans l'Astrologie ; Si la Nymphe que j'aime, a de l'amour pour moi.

Isidore

Il faut savoir devant, quel mérite est en toi, Qui te puisse donner la qualité d'aimable.

Croquet

Oui-da.

Isidore

Peux-tu passer pour personne estimable Aurais-tu de l'acquis pour te mettre en crédit ?

Croquet

J'ai...

Isidore

De quoi ? De l'honneur, des charmes, de l'esprit, De la vivacité, du coeur, de la conduite ? Peut-on trouver en toi quelque chose d'élite ?

Croquet

Oui...

Isidore

Pour te faire aimer, es-tu rempli d'appas ?

Croquet

Si je ne parle point, je ne le dirai pas.

Isidore

Hé parle, cher Croquet, il est trop raisonnable.

Croquet

Pardon...

Isidore

De te troubler je ne suis pas capable.

Croquet

Tu crois donc...

Isidore

Je t'écoute avec attention.

Croquet

C'est bien fait, si...

Isidore

Ne crains nulle digression ; Tu peux présentement exposer ta matière, Je m'en vais t'écouter de la belle manière.

Croquet

Les qualités que j'ai...

Isidore

Sont belles, que je crois. Va, commence, Croquet, dépêche, dis-les moi.

Croquet

Elles sont au-dessus...

Isidore

Sont-elles sans pareilles ? Peuvent-elles passer pour autant de merveilles ? Premièrement, es-tu grand Rhétoricien, Duc, Peintre, Harangueur, Mathématicien ? Sais-tu danser, chanter ? Sais-tu bien la Musique, Peux-tu te faire croire en ton espèce unique ? Es-tu grand Médecin ? Es-tu grand Avocat ? Pourrais-tu gouverner, ou régir un État ? Es-tu bon au Conseil ? Entends-tu la Justice ? Es-tu considérable en l'art de la Milice ? Es-tu vaillant ? Fais-tu redouter ton courroux ?

Croquet

Oui, je le suis assez pour te rouer de coups, Si je ne parle.

Isidore

Ah ! Parle.

Croquet

Or donc...

Isidore

En cette chose Prétends-tu t'énoncer en Vers, ou bien en Prose ? Si c'est un grand sujet sur quoi tu veux parler, Il faut des termes hauts pour y bien exceller ; Car quand la Cause veut un discours emphatique On doit mettre des Dieux le langage en pratique, L'orner de riches mots, de graves, et puissants, D'antithèses partout, qui surprennent les sens.

Croquet

D'anti-diable à ton cou.

Isidore

Mais un sujet vulgaire Ne s'étale jamais qu'en langage ordinaire ; Parce que du moment que l'on expose un fait, On doit accommoder son style à son sujet ; Pour une belle Cause, une phrase éclatante ; Une faible, il n'en faut qu'une basse et rampante Si bien que lorsqu'on veut agir communément On ne doit s'énoncer qu'en Prose seulement.

Croquet

Je ne parlerais pas ? Ah ! La fièvre me serre.

Isidore

Sais-tu si l'Auteur du Ciel et de la Terre Te donnera le temps de souffler seulement ? Peut-il pas à tous deux ôter le mouvement ? Nous pouvons à la langue avoir l'équilancie, Ou bien être surpris par une apoplexie ; Tu sais qu'il ne faut rien pour nous priver du jour.

Croquet

Ha morbleu, de parler j'aurai pourtant mon tour, Et je veux...

Isidore

C'est parler avecque trop d'audace ; Je veux... Mais est-ce ainsi qu'on demande une grâce ? Je tranche ce je veux de tes prétentions, Les gens d'autorité disent bien, nous voulons ; Lorsque l'on dit, je veux, l'audience s'exige.

Croquet

Ah ! Ventre, je le veux ; je parlerai, te dis-je ; Tu sauras que...

Isidore

De toi je ne veux rien savoir ; Tu ne peux rien du tout, tout est en mon pouvoir. Sache que je possède en moi seul l'avantage D'être parfait en tout, et de plus...

Croquet

Ah ! J'enrage. Sache...

Isidore feint de parler, et laisse Croquet seul.

Isidore

Qu'on ne saurait au monde rencontrer L'Homme qui dans chaque Art puisse plus pénétrer, Qu'alors que ma Science au jour se manifeste Tout me paraît aisé.

Scène 4

Croquet

Croquet

Je crève, je déteste : Mais puisque l'on ne peut t'empêcher de phraser, Pour te faire étouffer, je vais aussi jaser. Les Villes, les Châteaux, les Bourgs, les Citadelles, Les Rivières, les Bois, les Buissons, les Prunelles, Les pierres, les métaux, les Cités, et les champs, Les gens entremêlés, les bons et les méchants, Le fer, le feu, l'acier, l'Air, le Ciel, et la Terre, La Lune, le Soleil, les Éclairs, le Tonnerre, Les Étoiles, la Mer, les Vaisseaux, les Poissons, Le froid, le chaud, l'humide, et toutes les Saisons L'Hiver, l'Été, les Fleurs, le Printemps, et l'Automne, Les jeunes et les vieux, les gredins, et l'aumône, Le cuivre, l'or, l'argent, le plomb, les Éléments, Les Gascons, les Picards, les Manceaux, les Normands, Les viandes, les ragoûts, le pâté, le potage, Les entremets, le fruit, le beurre et le fromage, Le bon vin Bourguignon, Muscat, Espagne Ay,

Scène 5

Isabelle, Croquet

Isabelle

Tu fais là, ce me semble, un bon salmigondis.

Croquet

Quoi tu parles encor ? Ah ! Morbleu, quel martyre.

Isabelle

Pourquoi ne parler pas, Croquet, que veux-tu dire ? Ne me connais-tu point ?

Croquet

Ah ! Pardon, mon cher coeur, Je pensais être encor avec ce Précepteur : Jamais je n'entendis plus fâcheuse harangue ; Ce Maître assurément est Femme par la langue : Si mon discours au sien n'avait coupé chemin, Je pense qu'il aurait parlé jusqu'à demain. Peste, qu'un Savant est chose insupportable ! Je l'ai plus de cent fois souhaité chez le Diable : Et quand il y serait, sur mon âme, je crois Qu'il ferait enrager tout l'Enfer comme moi.

Isabelle

Mais que t'a-t-il donc fait qui ton courroux excite ?

Croquet

Je voulais lui parler ; mais sa langue maudite, Sur ce que j'ai pensé dire un mot seulement, A fait dedans le corps rentrer mon compliment ; Car ne pouvant avoir de lui nulle audience, Je fus fort étourdi de toute sa Science, Que je suis assuré que ce petit Démon S'est usé pour le moins six onces de poumon : Mais le voyant poursuivre avec la même audace, Parlant haut à mon tour, il a quitté la place. Si bien qu'en ce moment je puis après cela, De même qu'Arlequin, crier victoria. J'estime peu pourtant une telle victoire, Et ce bonheur sans toi m'est une triste gloire, Dis-moi donc, s'il te plaît, comme quoi sommes-nous Puis-je espérer de toi quelque chose de doux ? Alors que de mon coeur tu te vois la maîtresse, Tu dois en ma faveur témoigner ta tendresse. De moi montre-toi donc amoureuse à ton tour ; Tu vois bien que je suis tout suffoqué d'amour. Ah ! Morbleu, je ne puis plus dire une parole ; Je m'en vais étouffer, si tu ne me consoles ; Je pâme, je me meurs à ce coup, c'en est fait ; Soulage-moi, sinon, adieu ton cher Croquet.

Isabelle

Tu vas mourir, Croquet ? À mon tour je suffoque.

Croquet

Non, non, je ne meurs pas ; va, c'est que je me moque Ce n'était que pour voir si tu m'aimais bien fort, Qu'à tes yeux j'ai voulu feindre que j'étais mort.

Isabelle

Quand aussi d'un grand mal je t'ai parue atteinte Pour voir si tu m'aimais, ce n'étais qu'une feinte.

Croquet

À ce que je puis voir, nous feignons donc tous deux. Est-il rien plus madré que sont les amoureux ? En nous l'on croyait voir deux personnes mourantes Cependant on n'en vit jamais de mieux vivantes Sans railler, m'aimes-tu ?

Isabelle

Que sais-je moi ? Selon.

Croquet

Mais si tu ne dis oui, je mourrai tout de bon.

Isabelle

Oui, va, je t'aime bien, ne suis-je pas bien folle, De dire hautement une telle parole ?

Croquet

Pourquoi non ? Quand Croquet te dit qu'il t'aime bien, N'en va-t-il pas autant du sien comme du tien ?

Isabelle

Non, Croquet, tu sais bien qu'il n'en va pas de même, Une fille jamais ne doit dire qu'elle aime ; Et quand elle serait touchée au dernier point, C'est une modestie...

Croquet

Ah ! Ne te moque point. Quand Croquet te fait voir qu'il t'aime et qu'il t'honore, De même tu lui dois montrer que tu l'adores.

Isabelle

Mais de quoi nous sert-il de nous vouloir du bien, Quand tout cela ne peut nous réussir à rien ? Mais tu sais qu'on t'a fait une expresse défense De ne te rencontrer jamais en ma présence. Le petit Précepteur est un rusé fripon.

Croquet

Il est vrai que ce cuistre est un méchant garçon.

Isabelle

Comme il sait à présent que je suis à Clarice, Me voir avecque toi, lui serait un supplice ; Car de servir Élise, il paraît si jaloux, Que s'il nous rencontrait, ce serait fait de nous.

Croquet

Mais comment faire ? Quoi ?

Isabelle

Quoi ? Prendre patience. Mais adieu, quittons-nous, je le vois qui s'avance.

Scène 6

Cléonte, Croquet, Isidore

Cléonte

Ce lieu sera plus propre à nous entretenir. Que fais-tu là ?

Croquet

Sachant que vous deviez venir, J'attendais...

Isidore

Ce Croquet a-t-il l'âme discrète ? Puis-je être devant lui d'amour votre Interprète.

Cléonte

Oui, vous pouvez tout dire, et n'appréhendez rien Croquet est fort discret.

Croquet

Et fort Homme de bien.

Cléonte

N'ayant donc, Isidore, à craindre aucun obstacle, Daignez m'apprendre ici ce qu'a dit ce miracle. Puis-je espérer d'avoir quelque soulagement ? Allez-vous adoucir, ou croître mon tourment ? Me direz-vous au vrai ce qu'a dit cette Belle, Quand mon amour par vous s'est fait voir si fidèle ? Et lorsque vous avez montré ma passion, N'avez-vous vu paraître aucune émotion ?

Isidore

Plutôt que dire ici ce que j'ai vu paraître, Je m'en vais vous surprendre autant qu'on puisse l'être. Apprenez que l'objet qui règne en votre coeur, Sachant qu'on vous voulait donner un Précepteur, Étant son Confident, pour vous êtes prospère, M'avertit qu'il fallait m'offrir à votre mère. Moi qui ne cherchais que l'heur de vous servir, Pensez si ce bonheur sût d'abord me ravir, Car combien j'ai sujet de la bien reconnaître, De m'avoir su donner Cléonte pour mon Maître. Je trouvai donc moyen d'entrer avecque vous, Pour vous servir tous deux, et cet emploi m'est doux, Puisque je vous assure, ayant en main sa cause, Que son sort et le mien n'est qu'une même chose. Vous pouvez voir par là si vous êtes aimé.

Cléonte

Je suis de discours et surpris et charmé ; Car vous ne m'aviez pas dit ce bonheur que j'admire.

Isidore

Je n'avais pas encor ordre de vous le dire ; Mais aujourd'hui Clarice a su me faire voir, Qu'elle fondait en vous son bonheur et son espoir. De vous elle m'a dit des choses si touchantes, Et qui sont sur l'amour tellement éloquentes, Que je n'en saurais faire une description, Sans en rougir moi-même, et sans émotion. Ne m'obligez donc pas à vous en mieux instruire ; Sachez que l'on vous aime, et cela c'est tout dire.

Cléonte

Ha ! Que vous me touchez par ce charmant récit.

Isidore

Puisque je vous le fais comme elle me l'a dit : Mon coeur en a reçu l'impression si tendre, Qu'il semble m'entendant, qu'elle se fait entendre.

Croquet

Mon coeur comme le sien à ces mots s'attendrit ; Pour un si petit Homme, ah ! Qu'il a grand esprit. Jamais je n'entendis rien de si pathétique, Ce Confident d'amour est éloquentifique. Quoique tantôt pourtant il m'ait fait enrager.

Cléonte

Ah ! Que vous savez bien comme il faut obliger.

Croquet

Oui, pour certaines gens il a l'âme obligeante ; Mais quant à mon égard elle est fort malfaisante. N'importe, quelque jour elle en agira mieux.

Cléonte

Ainsi que vous peignez son amour à mes yeux, Aux siens avez-vous su peindre le mien extrême.

Isidore

Du même ton de voix, de l'éloquence même, En lui parlant pour vous j'ai fait dans cet emploi Qu'on eût dit, m'entendant, que je parlais pour moi Et comme votre amour entièrement me touche Tout ce que vous sentez s'exprimait par ma bouche, Si bien qu'en lui disant vos amoureux tourments, Elle m'a découvert les tendres sentiments, Que je viens d'exprimer en serviteur fidèle, Et dont vous me voyez l'âme atteinte comme elle Voilà ce que je puis vous dire là-dessus ; Mais j'ai bien autre chose à vous dire de plus.

Cléonte

Quoi donc ?

Isidore

C'est qu'en un mot elle m'a fait promesse Qu'elle reconnaîtra votre illustre tendresse, Qu'au péril de sa vie aujourd'hui par l'Hymen Vous vous joindrez ensemble.

Croquet

Il faudra dire Amen.

Cléonte

Quel heur !

Croquet

Si me voyant et constant et fidèle, Vous me faites avoir aussi mon Isabelle, Comme vous le pouvez par votre esprit subtil, Je dirai lors pour moi le même ainsi soit-il.

Isidore

Cher Croquet, je te veux aussi rendre service, Qui est tout à fait bien dans l'Esprit de Clarice : C'est que je lui demande Isabelle pour toi, Tu l'auras, car elle a grande bonté pour moi : Fiez-vous donc à moi, n'ayez plus de tristesse, Vous aurez aujourd'hui chacun votre Maîtresse : Laissez-moi ménager Élise là-dessus : Mais je la vois venir, sur ce sujet mutus : Je vais ici jouer un autre Personnage.

Scène 7

Isidore, Croquet, Élise

Isidore

Madame, chez Albert je viens de faire rage, Et me suis si bien plaint d'Isabelle, qu'alors Sous mes yeux pour vous plaire il l'a mise dehors ; Ne craignez donc plus rien de la part de Clarice, N'ayant plus de Suivante elle est sans artifice, Étant mieux enfermée encore que jamais.

Croquet

Que Diable lui dit-il ? La peste du Benais. Dites-moi, s'il vous plaît, est-ce là ce service Qui vous a ce jourd'hui rendu près de Clarice ? Si devers Isabelle il m'en donne ma part, Je n'ai de mon côté qu'à me tenir gaillard ; Malgré tous nos malheurs et tout notre martyre, Je ne puis voir cela sans me crever de rire ; Et si pour un si petit et si jeune animal, À mon gré, ce me semble, il ne fourbe pas mal.

Élise

Ah ! Que vous savez bien comme quoi l'on oblige.

Croquet

Il est vrai qu'à fourber c'est un petit prodige, Et nous en devons être en ce lieu tous surpris.

Isidore

Madame, avec honneur pour tous quatre j'agis.

Croquet

Peste de ton honneur et de ton agissage, Loin de nous consoler tu nous mets dans la rage.

Élise

Vos services aussi seront récompensés, Car vous m'obligez trop.

Isidore

Pas tant que vous pensez.

Élise

Je veux dedans ce jour et dedans ce lieu même Vous donner sur Cléonte une puissance extrême Et qu'il ne fasse rien que par vos seuls avis : Rentrons, tous quatre.

Croquet

Entrons, fourbe des plus maudits.

Acte V

Scène 1

Isidore, Cléonte, Croquet

Isidore

Mais que vous ai-je fait ?

Cléonte

Est-ce m'être fidèle, Qu'avoir de chez Albert fait sortir Isabelle ? Alors que je me fie à votre bonne foi, Bien loin de m'obliger, vous êtes contre moi ?

Croquet

Il ne faut pas douter dedans cette rencontre, Bien peu d'être pour nous, il est tout à fait contre ; Car pour avoir fait mettre Isabelle dehors, Il faut qu'il ait au moins un Diable dans le corps, Ou bien qu'il soit sans pair en l'art de fourberie.

Isidore

C'était pour abuser, Élise, une industrie : Et comment à Clarice eussé-je pu parler, Si je n'eusse eu le don de bien dissimuler ? En me trouvant sans vous près d'Isabelle, C'est pour feindre à ses yeux, pour me défaire d'elle, Et pour dans son esprit passer pour bon Valet, Qu'Isabelle venait vous donner un Poulet ; Et feignant d'en avoir une extrême colère, J'ai dit que de Clarice il fallait voir le père, Pour lui faire chasser Isabelle en ce jour, Pour tromper votre mère, et servir votre Amour Pouvais-je, en m'excusant, mieux trouver une ruse.

Croquet

Je ne sais si c'est elle, ou bien nous qu'il abuse : Cependant s'il nous trompe, il nous trompe si bien Que plus j'ouvre les yeux, et moins j'y connais rien.

Cléonte

Après tant de bontés, généreux Isidore, Voulez-vous m'obliger près de Clarice encore ? Daignerez-vous pour moi faire un dernier effort.

Isidore

Oui, Cléonte, dussé-je y rencontrer la mort, Sa parole est donnée, il faut qu'elle la tienne ; Je puis vous en répondre, ainsi que de la mienne Et de l'air que pour vous elle a promis sa foi, J'en suis aussi certain comme si c'était moi.

Cléonte

Ah ! Bonheur sans pareil !

Croquet

Le mien est-il de même ?

Isidore

Oui, je veux que ton heur aille aussi dans l'extrême Et vous rende tous deux vainqueurs de vos ennuis.

Croquet

Nous allons donc bientôt passer de bonnes nuits. Il ne faut pas pourtant se trop presser de rire, Voyant venir Élise, il se pourrait dédire ; Car il est tellement double en tout ce qu'il fait Que s'il manque à fourber, il n'est pas satisfait. Mais voyons jusqu'au bout.

Isidore

Comme l'heure me presse, Je m'en vais travailler à tenir ma promesse ; Je vous réponds de tout, rentrez dans le logis.

Cléonte

Mes sens de cet espoir se sentent tous ravis. Isidore, daignez témoigner à Clarice, Que si je ne la vois, il faut que je périsse, Et que si ce bonheur ne m'arrive aujourd'hui, On me verra mourir et d'amour et d'ennui. Pour la dernière fois, exprimez-lui la flamme Que vous reconnaissez pour elle dans mon âme, Et la touchez si bien par vos puissants efforts, Comprenant jusqu'où vont mes amoureux transports, Au récit de mes maux, cette belle inhumaine Cherche tous les moyens de soulager ma peine. Faites que la pitié trouve place en son coeur, Parce que s'il me faut expirer de douleur, Que ne la voir jamais il me faille contraindre, Je puisse être assuré qu'elle a daigné me plaindre : Il est bien doux, avant qu'entrer au monument, De se voir regretter par un objet charmant ; Et que cette beauté sachant qu'on meurt pour elle, Me témoigne en avoir une douleur mortelle.

Isidore

Connaissant par vos maux tous ceux qu'elle ressent, Je souffre pour tous deux un déplaisir puissant : Et je veux vous montrer par mon dernier service, Que je sais obliger et Cléonte et Clarice ; De ce que je vous dis, vous allez voir l'effet.

Croquet

N'oubliez pas aussi l'infortuné Croquet ; Et si vous rencontrez par hasard Isabelle, Dites-lui que mon coeur est tout percé pour elle, Que je suis tout grillé du feu de ses beaux yeux, Qu'en ne la voyant pas je suis tout langoureux, Et que si sa présence encore m'abandonne, On me verra bientôt trépasser en personne.

Isidore

Je n'y manquerai pas ; allez, rentrez tous deux, Je veux dans peu de temps que nous soyons heureux.

Scène 2

Isidore

Isidore

Çà, voyons maintenant... Mais j'aperçois mon père Rentrons vite, et tâchons d'achever notre affaire.

Scène 3

Albert, Maurice

Albert

Adieu, je vais devant employer mon pouvoir, Pour me mieux disposer à vous bien recevoir.

Maurice

C'est par trop m'obliger ; dans un moment mon Gendre Et Céliane, et moi, chez vous saurons nous rendre.

Scène 4

Isidore

Isidore

J'aurai donc à la fin l'objet qui fait mon bien ; Allons tout préparer, et ne craignons plus rien.

Scène 5

Ragotin, Clitandre

Ragotin

La nuit vient, voici l'heure à peu près que Maurice Doit mener Céliane au logis de Clarice, Pour passer leur Contrat avec le Sieur Albert ; Si nous ne l'empêchons, nous sommes pris sans vert.

Clitandre

Ragotin, en cela fais donc ta diligence.

Ragotin

J'attends, pour vous servir, le retour de Clémence ; Car on ne peut mener votre affaire à bon port, Si Céliane n'est avecque nous d'accord. Mais ne pouvant rien faire, à moins qu'elle y consente, Je lui viens d'envoyer Clémence sa Suivante, Pour lui faire savoir quel est le tour gaillard Dont je me veux servir pour l'ôter au Vieillard : Elle fera peut-être un peu de résistance Pour suivre mon dessein... Mais j'aperçois Clémence.

Scène 6

Clitandre, Ragotin, Clémence

Clitandre

Hélas ! Chère Clémence, ai-je lieu d'espérer...

Ragotin

Que Diable voulez-vous ici tant soupirer ? Il n'est pas question d'exprimer la tendresse, Mais de savoir plutôt ce qu'a dit sa Maîtresse. Laisse-nous donc parler, sans faire l'idiot : Céliane veut-elle accomplir le complot Que nous avons conclu pour mon Maître et pour elle. Donne-nous là-dessus quelque bonne nouvelle.

Clémence

Ragotin, lui disant ce que tu m'avais dit, Son coeur en ce moment était tout interdit.

Ragotin

Mais de la sorte enfin que je prétends m'y prendre Tout chacun la louera, bien loin de la reprendre. Mon Maître, tu sais bien, pour elle est tout de feu Voilà bien des façons pour donner son aveu. Hé bien, après l'amour que mon maître a pour elle Si son dessein est tel de faire la cruelle, Mon Maître et moi, seront cruels à notre tour : Que le vieil Albert soit l'objet de son amour, Elle sera, je crois, passablement punie, D'avoir un Roquentin tout le temps de sa vie.

Clitandre

Mais, Ragot, en ceci...

Ragotin

Mais, Monsieur, en cela Elle mérite bien que l'on la laisse là.

Clémence

Tu sais bien que son Sexe...

Ragotin

Ah ! Quelle babillarde ! En ce que je te dis, qu'est-ce qu'elle hasarde ? Pour elle je ne vois ici rien que de doux, Et pour moi je ne vois à gagner que des coups. Du jour de ce malheur, Monsieur, et vous Clémence, Saurez que je vous quitte, et que je m'en dispense

Clémence

Non Ragot, je ferai qu'elle y consentira.

Ragotin

Qu'elle fasse sans moi tout ce qui lui plaira.

Clitandre

Lors donc, de ton courroux tu ne veux rien rabattre ?

Ragotin

Je la veux à mon tour faire tenir à quatre, Et de moi d'aujourd'hui vous ne viendrez à bout.

Clémence

Et je puis t'assurer qu'elle risquera tout.

Ragotin

Mais pourquoi faire donc tant de la renchérie ?

Clémence

Ton maître t'en conjure, et Clémence t'en prie, Au nom du grand amour que je ressens pour toi. Lors, ne feras-tu rien pour ton Maître et pour moi ?

Ragotin

Me voilà désarmé : va dire à ta Maîtresse, Que pour la rendre heureuse, un Ragot s'intéresse ; Pour ce que je vais faire elle soit sans effroi ; Et quand je la prendrai, qu'elle vienne avec moi. Lorsque nous aurons fait ce que nous voulons faire Je sais bien les moyens de radoucir son père, Sans qu'elle, ni mon Maître, en soient jamais repris Adieu, va t'acquitter de ce que je te dis.

Scène 7

Clitandre, Ragotin

Clitandre

Et moi, que faire ?

Ragotin

Et vous, sans faire ici la bête Vous tiendrez, s'il vous plaît, votre rapière prête, Feignant adroitement de servir le Vieillard, Pour montrer qu'en cela vous n'avez nulle part : Et quand il vous dira qu'on a pris votre Belle, Témoignez d'en avoir une douleur mortelle ; Dites que vous allez courir à son secours, Et la ramènerez au péril de vos jours. Souvenez-vous donc bien de toutes ces paroles. Les voici, prenons garde à bien jouer nos rôles.

Scène 8

Maurice, Ragotin, Céliane

Maurice

Vous serez accordée avec Albert ce soir, Et c'est pour ce sujet que nous allons le voir.

Ragotin

Je vois, réponds. La bourse, ou je te mousquetonne.

Maurice

Traître, tu périras avant que je la donne.

Ragotin

Céliane, venez avecque Ragotin, Nous nous sauvons tandis qu'il met l'épée en main.

Céliane

Ah Ciel ! On m'enlève.

Maurice

Ô Dieux ! Quelle injustice ! Vite accours, cher Albert, au secours de Maurice.

Scène 9

Albert, Maurice, Clitandre

Albert

Qui va là ? Quel malheur ? Quel bruit ai-je entendu ?

Maurice

Ma fille est enlevée, hélas ! Je suis perdu.

Clitandre

Feignons, je pense ouïr de Maurice l'organe.

Maurice

Oui, Clitandre, elle-même.

Il prend Albert.

Clitandre

On a pris Céliane. Ah ! Je m'en vais périr, ou j'aurai ce voleur. Cherchons partout, Maurice. Ah ! Je tiens l'enjôleur. Tu n'échapperas pas ; vite, de la lumière, Nous allons l'ajuster de la bonne manière.

Clémence sortant de chez elle une chandelle à la main.

Albert

Qu'est-ce ci, justes Dieux !

Scène 10

Isidore, Clitandre, Albert

Isidore

Tandis qu'on fait grand bruit, Et que tout est ouvert, coulons-nous dans la nuit.

Clitandre

Ha, c'est Albert qui vient d'enlever Céliane ?

Albert

Comment, moi ? Point du tout.

Il sort.

Clitandre

Cherchons donc le profane ; Il se rendra, le traître, ou je l'attraperai, Car j'aurai Céliane, et la ramènerai.

Albert

Étant avecque lui : mais ma porte est ouverte ; Je parle assurément ayant l'esprit alerte, Car pour Cléonte étant toute pleine d'amour, Elle a peut-être aussi joué de quelque tour : S'il faut que cela soit, tout est perdu, Maurice. Allons-y promptement.

Isidore

Ils trouveront Clarice. Comme j'ai du logis bien fait de me sauver ! Clémence en Doctorat aurait su m'y trouver : Mais en demandant quelle était ma figure, Qu'eussé-je dit alors ?

Scène 11

Albert, Maurice, Isidore

Albert

Ah ! Funeste aventure Ma fille s'est sauvée.

Maurice

Ô Destin rigoureux ! Peut-on voir deux mortels être plus malheureux ?

Albert

Faut-il sur nos vieux jours que l'on nous déshonore Que vois-je ? Qu'êtes-vous ?

Isidore

On m'appelle Isidore, Connu chez les Savants pour un fameux Docteur, Et du brave Cléonte à présent Précepteur.

Albert

Et d'où vient qu'on vous voit ici sans ce Cléonte ?

Isidore

De peur qu'envers Clarice enfin il ne m'affronte Sitôt qu'il est chez lui, par un soin merveilleux Pour prendre garde à tout, je me trouve en ces lieux.

Albert

Mais n'avez-vous point vu passer cette Clarice.

Isidore

Ne faisant qu'arriver...

Albert

Juste ciel ! Quel supplice Est-il un sort au monde égal à notre sort ? Ah ! Maurice, je meurs.

Maurice

Cher Albert, je suis mort.

Albert

Ce Cléonte peut-être aura séduit ma fille.

Isidore

Non, il respecte trop, Albert, votre famille, Pour former un dessein fatal à votre honneur.

Albert

N'étant pas à présent auprès de lui, Monsieur, Sans que vous le sachiez, il peut avoir Clarice.

Isidore

Il faut sur ce sujet que je vous éclaircisse. Cléonte, descendez.

Scène 12

Élise, Isidore, Cléonte, Albert, Croquet, Maurice

Élise

Que lui veut-on ici ?

Isidore

Vous parler sur un point ; tirez-nous de souci.

Cléonte

Que vous plaît-il de moi ?

Albert

Vous prier de m'apprendre, Si Clarice vers vous ne vient pas de se rendre ; Elle s'est échappée à présent de chez nous.

Cléonte

Que dites-vous, Monsieur ? Elle n'est plus chez vous !

Albert

Non, Cléonte.

Croquet

Sans doute elle a plié bagage, À fourber, Isidore est un grand personnage : Isabelle de même aura gagné au pied, Et comme vous, Monsieur, je suis mortifié. Ah ! Cuistre malfaisant !

Cléonte

Ah ! Malheur effroyable Allons chercher partout cette fille adorable ; Comment, elle est partie, et il reste en ces lieux. Allons...

Isidore

Aux yeux d'Élise, aussi bien qu'à mes yeux Vous osez témoignez un amour de la sorte ? Ah ! Cléonte, arrêtez l'ardeur qui vous emporte Et songez que bien loin de cet emportement, Il vous faut obéir à mon commandement. Demeurez.

Cléonte

J'obéis.

Élise

Qu'est-ce qui vous invite ?

Maurice

Ma fille est enlevée.

Albert

Et la mienne est en fuite.

Élise

Ce sont assurément de grandes cruautés ; Mais savez-vous, Messieurs, que vous les méritez.

Albert

Comment donc ?

Croquet

Ces beautés étant toutes deux mûres, Vous deviez, les gardant, prendre mieux vos mesures.

Maurice

Que dit-il ?

Élise

Qu'il fallait vous précautionner, En leur donnant quelqu'un pour les bien gouverner. Mais tout ce que je dis n'est plus ici de mise : Si vous eussiez agi de la façon qu'Élise A su, faisant garder avec grand soin son fils, Vous auriez comme moi le calme en vos esprits : Mais chacun ne peut pas avoir cette conduite, Vous avez mal agi, vous en voyez la suite. Un Homme égal au mien eut été votre fait ! Vous dormiriez en paix ainsi qu'Élise fait ; Car c'est un Précepteur plein de soin, plein d'adresse, Il est au dernier point, unique en son espèce.

Isidore

Et je sais qu'il s'en est fort peu vu comme moi. Vous m'accablez d'honneur, Madame, et cet emploi Que j'ai avec votre fils...

Croquet

En douceur comme il pipe ! Ce parfait Charlatan, des fourbes prototype, Je sais bien ce métier. Certes, mon Maître et moi Avons été bien fous, de nous fier à toi.

Scène 13

Ragotin, Maurice, Albert

Ragotin

Monsieur, soyez joyeux, je viens...

Maurice

Quoi ?

Ragotin

Vous apprendre Que votre Céliane est aux mains de Clitandre.

Maurice

Et par quelle aventure et quel rare bonheur A-t-il pu rencontrer cet insigne voleur ?

Ragotin

Par hasard.

Maurice

Quelle mine avait ce rien qui vaille.

Ragotin

C'était un grand pendard environ de ma taille, Qui vous avait volé ce rare et digne objet, Mais mon Maître d'abord vous l'a pris au collet Et puis ayant donné cent coups à ce profane, Il s'est après cela saisi de Céliane.

Maurice

Il vient donc me la rendre. Ah ! Je n'ai plus d'ennui.

Ragotin

Non, Monsieur, au contraire, je la garde pour lui.

Maurice

Je me fais son valet.

Ragotin

Ah ! Mon Maître est le vôtre. Ce fat, eût-il voulu la sauver pour un autre. Il eut été bien fol. Faites moins le mauvais, Sinon mon Maître va l'emmener pour jamais ; Et comme il a, Monsieur, la promptitude en tête, Il voudra s'en aller avecque sa conquête.

Maurice

Mais que dois-je faire ?

Albert

Accordez-lui ce bien ; Dans mon affliction je n'y prétends plus rien ; J'aurais eu grand honneur d'être en votre Famille : Mais j'ai trop de chagrin d'avoir perdu ma fille, Car la vôtre de là ne pouvant s'échapper...

Ragotin

Monsieur, dépêchez-vous, ils pourraient décamper, Et vous seriez sevré de votre géniture. Ne la donnez-vous pas ?

Maurice

Oui, va, je t'en assure ; Qu'on les fasse venir. Cher Albert, quel malheur !

Albert

Cet hymen aussi bien n'eût pour moi que rigueur : Mais comme elle eut toujours grand amour pour Clitandre, Il faut la lui donner.

Scène 14

Clitandre, Maurice, Albert, Ragotin

Clitandre

Vous voyez votre Gendre Avec son cher objet, qui viennent à genoux Vous demander pardon.

Maurice

Clitandre, levez-vous. Remerciez Albert, c'est lui qui vous la donne.

Albert

Ah ! C'est votre mérite.

Ragotin

Ô la bonne personne.

Clitandre

Pour toutes les bontés que vous montrez ici, Que ne puis-je à mon tour vous obliger aussi ! Vous me verriez agir avec un si grand zèle, Que... Mais ne vois-je pas en ces lieux Isabelle.

Scène 15

Isabelle, Albert, Isidore, Élise, Croquet, Cléonte, Ragotin, Clémence

Isabelle

Elle-même.

Albert

Isabelle, ah de grâce dis-moi Où peut être Clarice.

Isabelle

Au logis que je crois. Saura-t-elle sortir, s'y voyant enfermée, Sauf par la cheminée avecque la fumée.

Albert

Mais j'ai laissé la porte ouverte par malheur, C'est tout mon désespoir.

Isidore

Ayez moins de douleur ; Votre fille, Monsieur, fort d'une âme trop belle, Ne souffre jamais rien qui soit indigne d'elle ; Devant vous, sans doute, elle se montrerait, Si de votre courroux elle n'appréhendait...

Albert

N'ayant rien fait de mal, bien loin que je la blâme, Je pardonne sa fuite, et de toute mon âme.

Isidore

Vous la verrez bientôt, Monsieur, sans contredit.

Albert

Vous m'obligez.

Élise

Quel heur d'avoir un tel esprit Qui rapaise les gens d'une seule parole ! Dans mes plus grands malheurs sa douceur me console Aussi pour avoir su dissiper mon ennui, Je prétends qu'il en soit satisfait aujourd'hui. Oui, mon cher Isidore, Élise vous commande De ce que vous voudrez de faire la demande.

Isidore

Le bien de vous servir m'est un trop grand bonheur.

Élise

Non, je vous jure foi de personne d'honneur, Qu'à jamais vous allez perdre ma bienveillance, Si vous ne permettez que je vous récompense.

Isidore

Plutôt que d'encourir ce malheur plein d'effroi Je vais vous demander... Mais las ! C'est trop pour moi.

Élise

Demandez hardiment, demandez, Isidore, Tout ce qui m'appartient n'est pas assez encore Pour vous récompenser de ce que je vous dois ; Et j'atteste le Ciel, dont j'adore les Lois, Que le plus précieux qui soit en ma puissance, Je l'immolerai tout pour votre récompense. Vous en défendrez-vous après un tel serment ?

Isidore

Non, Madame, et ce m'est un tel contentement D'être forcé par vous à ce bonheur extrême, Que j'ose demander Cléonte pour moi-même, Pour joindre par l'hymen son coeur avec mon coeur.

Croquet

Mon Maître se marie avec son Précepteur ?

Cléonte

Vous ma femme !

Isidore

Comment, vous refusez Clarice ?

Croquet

Le Précepteur, sans doute, est une Préceptrice.

Élise

Quoi, vous êtes Clarice ? Ah grands Dieux, qu'est-ce ci ?

Isidore

Excusez-moi, Madame, et vous Monsieur aussi, C'est ce qu'en moi l'Amour a su faire paraître : Car il faut obéir à ce Dieu, c'est le Maître ; Bien que cet hymen vous soit un grand tourment, Vous ne voudriez pas rompre votre serment.

Cléonte

Mon coeur sur votre coeur n'aura-t-il point d'empire ?

Élise

Étant surprise ainsi, je pourrais me dédire : Mais cet Hymen sans doute est du Ciel arrêté, Puisqu'il vous sût donner tant de subtilité. Je ne peux résister à cette Loi suprême ;

Albert

Ma fille.

Cléonte

Vous Clarice !

Le premier mot de la ligne suivante est absolument illisible.

Isidore

[...] , moi-même.

Cléonte

Je ne saurais trop admirer mon destin.

Albert

Il faut vous marier tous quatre dès demain.

Croquet

Comme chacun ici rencontre sa chacune, Si j'en cherche pour moi veux-tu bien en être une ?

Isabelle

Oui !

Ragotin

Chacun s'enrôlant au Matrimonium, Clémence, me veux-tu ? Je suis bon compagnon.

Clémence

De bon coeur.

Cléonte

Si l'Amour tous quatre vous assemble Il faudra par l'hymen aussi vous joindre ensemble.

Isidore

Alors que vous aurez quelque obstacle à vos feux, Devenez, comme moi, Pédagogue Amoureux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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