Comédie · 1664 · 3 actes

Les amours de Calotin

de Jean Simonin dit Chevalier

Représentation
≈ 1 h 02
Distribution
5 femmes, 14 hommes
Répliques
411
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Guillot H 56 ≈ 8 min 7
Climène F 47 ≈ 8 min 9
Le Baron H 31 ≈ 8 min 5
Ragotin H 30 ≈ 5 min 9
Le Marquis H 30 ≈ 4 min 5
Le Chevalier H 21 ≈ 4 min 5
Tersandre H 43 ≈ 4 min 3
Le Comte H 3 ≈ 3 min 2
Rosette F 24 ≈ 3 min 6
Julie F 20 ≈ 3 min 3
Clarimond H 24 ≈ 3 min 5
Policarpe H 5 ≈ 2 min 3
Gorgibus H 13 ≈ 1 min 4
Boniface H 9 ≈ 1 min 3
Le Baron de la Crasse H 9 ≈ 1 min 2
Lisette F 12 ≈ 1 min 3
Beatrix F 10 ≈ 1 min 4
Le Marquis de Mascarille H 5 ≈ 1 min 2
Le Portier H 4 ≈ 1 min 2
Deux Laquais N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Guillot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Climène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Baron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ragotin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tersandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Le Marquis, Le Baron

Le Marquis

Enfin me voici donc dans l'Hôtel du Marais Et dessus un théâtre où je ne viens jamais.

Le Baron

Et moi, mon cher Marquis, ici je te déclare Que le Palais-Royal me devient aussi rare ; Nul n'y saurait aller, sans se faire draper ! Ah qu'heureux est celui qui s'en peut échapper ! Pour moi, qui n'aime pas à souffrir qu'on me drape, Je veux être berné, si plus on m'y rattrape.

Le Marquis

Pourquoi donc ? Qui te peut causer un tel courroux ?

Le Baron

Pourquoi ? C'est qu'on nous fait tous passer pour des fous. Comte, Duc, et Baron, et Marquis, et Marquise, Ne peuvent s'exempter qu'on ne les tympanise. Nous n'oserions parler, ni desserrer les dents, Qu'on ne nous traite pis que des extravagants. Dès que par notre bouche il passe un mot folâtre, Nous nous voyons d'abord jouer sur le théâtre. Comment ? Quand nous serions sûrement insensés, Nous ne pourrions jamais être mieux redressés.

Le Marquis

Mais de quoi te plains-tu ?

Le Baron

D'un diable de Molière, Dont l'esprit goguenard ne laisse rien derrière, Et réussit si bien dedans tout ce qu'il fait, Qu'il sait donner à tous chacun son petit fait. Nous sommes tous cocus, si nous l'en voulons croire, Appelez-vous cela des vers à notre gloire ? Mais s'il m'en croit, Marquis, loin de nous railler tous, Il se taira, s'il veut éviter mon courroux. Quoi si nous nous souffrons traiter de ces manières, Nous aurons de sa part bientôt les étrivières.

Le Marquis

Tu te moques, Baron, sache que cet esprit Ne cherche qu'à nous plaire en tout ce qu'il écrit, Et que tu passeras, si l'on te voit crédule Jusqu'à t'en offenser, pour homme ridicule; Comme il est approuvé de tous les gens d'honneur, Ton approbation doit se joindre à la leur.

Le Baron

Moi je l'approuverais ? Qu'un sort le plus étrange M'accable, si plutôt de lui je ne me venge.

Le Marquis

Mais dis-moi donc comment tu prétends te venger?

Le Baron

En n'allant plus chez lui, pour le faire enrager. Lorsque je n'irai plus, qu'est-ce qu'il pourra dire De moi ?

Le Marquis

C'est le moyen d'attirer sa satire ; Et s'il vient à savoir le dessein que tu fais, Tu te feras jouer plus qu'on ne fut jamais. Évite, si tu peux, d'en faire la sorte, Si tu ne veux sur toi voir une Comédie : Je suis certain qu'après tu t'en repentirais.

Le Baron

Sur moi, s'il l'avait fait, je le fustigerais.

Le Marquis

Quelqu'autre la ferait.

Le Baron

Poisson aussi s'amuse À s'ébaudir l'esprit parfois avec sa Muse, À ce que j'ai pu voir, et loin de nous priser, Il se mêle à son tour de nous satiriser : Mais qu'il sache sur moi si quelque chose il trace Qu'il n'aura pas affaire au Baron de la Crasse, Puisque je l'en ferais diablement repentir.

Le Marquis

Ce qu'ils en font n'est rien que pour nous divertit, Tu t'emportes à tort.

Le Baron

Vous aimez la méthode De vous souffrir railler toujours sur chaque mode: Qu'un Molière sans cesse en vos habillements Vous fasse les objets de tous ces bernements ; Et que quand nous avons quelques modes jolies, Il les fasse passer toutes pour des folies. Oui, vous aimez cela, car pour vous voir berner, Vous n'avez pas assez d'argent pour luy donner. Quand je vous dis : Allons à l'Hôtel de Bourgogne, Vous recevez ces mots ainsi qu'une vergogne Et me dites d'abord : Moi rarement je vais À l'Hôtel de Bourgogne, à l'Hôtel du Marais, Ma satisfaction n'est jamais plus entière Qu'alors que je me vois chez l'illustre Molière.

Le Marquis

Des divertissements c'est aussi le seul but.

Le Baron

Hors Molière, pour vous il n'est point de salut, Tous les autres auteurs vous sont insupportables, Les Corneilles auprès sont auteurs détestables, Ce qu'ils mettent au jour est par trop sérieux, Et bien loin de vous plaire, ils vous sont ennuyeux Peut-on voir, dites-vous, une pièce parfaite, Comme celle où l'on voit Alain avec Georgette ? Mais raisonnant ainsi, messeigneurs les benêts, C'est passer pour autant d'Alains et de Georgets.

Le Marquis

Mais, Baron, tu te vas ériger en folâtre, Si l'on te voit blâmer ce foudre de théâtre, Cet auteur si fertile en ouvrages puissants, Qu'on le nomme en tous lieux la merveille du temps ; Et pour te faire voir sa valeur infinie, Il tire quatre parts dedans sa Compagnie : Enfin c'est un esprit au dessus de l'humain.

Le Baron

Je sais qu'il fait venir l'eau dedans le moulin, Et même que sans craindre être au rang des profanes Il vous y fait passer joliment pour des ânes. Dieu me damne, Marquis, ce célèbre garçon Sait dauber le prochain de la bonne façon.

Le Marquis

Ton obstination, cher Baron, est extrême. Sais-tu que la satyre est la cause qu'on l'aime ? Comme il sait étaler nos défauts à nos yeux, Nous pouvons, les voyant, nous en corriger mieux. Ainsi quand ce savant prononce une parole, Ce doit être pour nous une éternelle école.

Le Baron

Ce grand maître d'école a beaucoup d'écoliers Dont il sait, les raillant, attraper les deniers ; Et tandis que le monde est sa dupe et sa buse, En lui-même il se dit : prends-les, je les amuse. Pour moi, je vous promets qu'il ne m'y prendra pas ; Si l'on m'y peut trouver, qu'on m'y casse les bras.

Le Marquis

Pour moi, je suis ravi lorsque je vois paraître Un esprit qui s'efforce à se faire connaître. S'il nous raille, il nous sait railler si galamment, Que ce nous est à tous un divertissement. Mais je suis sûr qu'à tort on se le persuade, Que cette vision vient d'un esprit malade, Et que jamais Molière en traitant son sujet, Ne fit dessein d'avoir la Cour pour son objet ; Et tant que je pourrai je verrai ce grand homme.

Le Baron

Moi, si je le vais voir, je veux bien qu'on m'assomme ; Vous aimez qu'on vous berne en donnant votre argent, Et moi je n'aime pas que l'on m'en fasse autant.

Le Marquis

Baron, sur ce sujet n'ayons point de querelle; Mais je crains qu'on ne voie une pièce nouvelle Sur ta façon d'agir, si l'on la peut savoir.

Le Baron

Et moi je ne crains pas en ce lieu de la voir Et s'il faut par hasard que quelque auteur la fasse, Elle ne sera pas exposée à ma face, Puisque si nous n'allons, vous, ni moi, qu'en ces lieux, Nous ne nous verrons point taquiner à nos yeux. La comédie ici me paraît aussi bonne ; Ils la font aussi bien et ne raillent personne ; Si bien qu'on la peut voir sans se mortifier.

Le Marquis

On m'a parlé pourtant d'un certain Chevalier, Qui parfois dans ses vers.

Le Baron

Il se mêle d'écrire, Mais on ne le voit point mêler de la satire ; Il ne drape personne en tout ce qu'il écrit.

Le Marquis

C'est donc assurément qu'il n'en a pas l'esprit; Car sois certain, Baron, que s'il le pouvait faire, Il le ferait, sachant que c'est ce qui sait plaire.

Scène 2

Le Chevalier, Le Portier, Le Marquis, Le Baron

Le Chevalier

Une chaise, l'ami ; commence-t-on bientôt ?

Le Portier

Sans chaise vous pouvez vous placer comme il faut ; Vous avez là des bancs où l'on est à son aise.

Le Chevalier

Et moi je n'en veux point, qu'on me donne une chaise.

Le Portier

L'on y va. De l'argent, Monsieur, car je m'en vais.

Le Chevalier

Tu te railles, mon cher, je ne paye jamais ; Apprends à me connaître.

Le Portier

Hé bien, avant qu'on sorte~ Si vous ne me payez, que le diable m'emporte.

Le Chevalier

Ah ! Marquis, te voilà.

Le Marquis

C'est donc toi, Chevalier ; Et que faisais-tu là ?

Le Chevalier

Ce faquin de portier Qui se met en courroux, qui tempête et qui peste, De ce que j'ai voulu sur l'heure avoir mon reste : Hé, n'est-ce pas assez lorsque l'on paye bien ?

Le Marquis

Rend-on le reste ici lorsqu'on ne donne rien ?

Le Chevalier

Quoi, rien! il est content.

Le Baron

Je crois qu'il le peut être, Si c'est payer, que dire : Apprends à me connaître.

Le Chevalier

Ah ! C'est toi, cher Baron, hé qui te croyait là ?

Le Baron

Moi, je m'y crois sans doute, et puisque m'y voilà, Bonjour.

Le Marquis

Que fis-tu hier ?

Le Chevalier

Sombre et mélancolique, Pour me déchagriner, je fus voir la critique, Où je trouvai moyen de chasser mon ennui. Ce diable de Molière entraîne tout chez lui, Tout y crevait de peuple, et fort peu, je t'assure, Se purent exempter des traits de sa censure ; Il critiqua tous ceux qui l'avaient critiqué, Et se moqua de qui de lui s'était moqué. Ceux qui s'étaient raillé de l'Ecole des femmes, Se voyaient là chanter fort joliment leurs gammes. Quelqu'un de l'assemblée en paraissait content, Mais bien d'autres aussi riaient en enrageant ; Et tel criait tout haut que c'était des merveilles, Qui s'entendait dauber de façons sans pareilles. Moi qui n'en avais dit jamais ni bien, ni mal, J'envisageais cela d'un plaisir sans égal, Voyant que les objets d'une telle satire Ne savaient s'ils devaient ou se fâcher, ou rire. Ce qui plus me charma, c'est qu'en ces entretiens Il berna les auteurs, et les comédiens, Et je les voyais là faire fort bon visage, Quoi qu'au fond de leur âme ils fussent pleins de rage. Admirez cependant comme quoi cet esprit Sait nous amadouer alors qu'il nous aigrit : Pour nous montrer combien son adresse est extrême, Nous donnèrent en suivant dans le tarte à la crème ; Afin que si quelqu'un s'en était mutiné, On vit que le berneur lui-même était berné : De sorte que chacun voyant son industrie, Tourna, quoique fâché, tout en galanterie, Et demeura d'accord, que pour plaire aujourd'hui, Il faut être Molière, ou faire comme lui.

Scène 3

Le Marquis, Le Comte, Le Baron, Le Chevalier

Le Marquis

Ah ! Comte, je te vois.

Le Comte

Ici je me transporte Pour te voir, ayant vu ta calèche à la porte, Si bien que je pourrai, contentant mon désir, Du divertissement prendre encor le plaisir. Mais avant qu'on commence ici la comédie, Il faut que je te conte une histoire jolie, Dont Molière à causé la conversation, Et digne assurément de ton attention. Dernièrement étant à la contre-critique, Je reçus là, Marquis, un plaisir angélique. Comme de notre peintre on faisait le Portrait, Et que l'on le croyait tirer là trait pour trait, Tu sauras que lui-même en cette conjoncture Était présent alors que l'on fit sa peinture ; De sorte que ce fut un charme sans égal, De voir et la copie, et son original. On prit par tous endroits son École des femmes, Où pour la critiquer, quelqu'une de ces dames Alla dans ce moment appliquer tout son choix À l'endroit de la soupe où l'on trempe les doigts ; Puis de là ces Messieurs, d'une satire extrême, Donnèrent en suivant dans la Tarte à la crème ; Et le plus enjoué qu'ils drapèrent après, Ce fut celui du Le, ce charmant Le d'Agnès. Quoi n'est-ce pas malice à nulle autre seconde, D'oser blâmer ce Le, ce délice du monde ? Ce n'est pas encor tout, ils blâmèrent l'auteur Des pièces dont il a réveillé l'auditeur, Et de cette façon dont Alain et Georgette S'appellent l'un et l'autre, et que drapa le poète. Ce qui fut plus plaisant, c'est qu'un certain d'entre eux Dit que la pièce était un poème sérieux ; Que bien loin que ce fut une pièce comique, Qu'il ne s'en pouvait voir aucune plus tragique : Les autres de ce point ne restant pas d'accord, Il leur dit là-dessus: Le petit chat est mort, Et soutient hautement que c'était tragédie, Puisque le petit chat avait perdu la vie. Ayant de notre peintre attaqué la vertu, Quelqu'un lui demanda : Molière, qu'en dis-tu Lui répondit d'abord, de son ton agréable : Admirable, morbleu ! du dernier admirable ; Et je me trouve là tellement bien tiré, Qu'avant qu'il soit huit jours, certes, j'y répondrai.

Le Baron

Mais l'on m'a dit à moi, qu'il fit à quelques dames La réponse qu'il fait à l'École des femmes, Lorsqu'il n'en riait pas assez à leur avis, Il leur dit : Moi j'en ris tout autant que je puis.

Le Comte

Tu sauras que depuis cet illustre Molière Les a tous ajustés de la bonne manière, Et cet esprit en soi qui n'a rien que de haut, A su tailler beaucoup de besogne à Boursault.

Le Chevalier

Moi, je sais bien où tend toute cette satire, Ces Messieurs n'ont dessein que de nous faire rire, Et quand vous les voyez se faire à qui pis pis, Ce n'est que pour avoir notre demi-louis.

Scène 4

Le Portier, Le Comte, Le Marquis, Le Baron, Le Chevalier, Deux Laquais, Une Autre Laquais

Le Portier

Monsieur, un gentilhomme est là qui vous demande.

Le Comte

Marquis, pour lui parier il faut que je descende : Si je ne pouvais pas revenir en ce lieu, Je prends congé de toi jusqu'à ce soir.

Le Marquis

Adieu.

Le Baron

Puisque quand il vous joue, il fait tant de merveilles, Sans doute il vous plairait, vous coupant les oreilles. Ah ! Pauvres abusés.

Le Chevalier

Quoi ! Ne fait-il pas bien ?

Le Marquis

Dessus cet obstiné tu ne gagneras rien ; Car en tout et partout Molière il désapprouve, Et périra plutôt que chez lui l'on le trouve.

Le Chevalier

D'où vient que tu te veux ce plaisir dérober ?

Le Baron

C'est que je n'aime pas à m'entendre dauber. Entendez-vous, Messieurs ? Finissons ce langage.

Le Chevalier

Nous n'en parlerons pas, cher Baron, davantage; Suffit que nous sachions que cela te déplaît. La pièce d'aujourd'hui sais-tu point quelle elle est, Et quel en est l'auteur ?

Le Baron

Chevalier.

Le Chevalier

Sans scandale, Je crois que cet auteur est un auteur de balle.

Le Baron

Si ton opinion te le fait croire ainsi, Dis-moi, que prétends-tu venir chercher ici ?

Le Chevalier

Ayant vu dans l'affiche une pièce nouvelle, Je viens voir ce que c'est.

Le Baron

Elle peut être belle, Et nous bien divertir.

Le Marquis

Je n'en crois rien ; ma foi.

Le Chevalier

Pour une comédie, hors Molière, crois-moy.

Le Baron

Voilà de nos Messieurs dont l'âme prévenue Blâme une comédie avant que l'avoir vue. Si d'une de Molière on vous donnait l'espoir, Vous la croiriez fort belle, avant que de la voir.

Le Marquis

On le peut, ayant vu de lui des coups de maître.

Le Baron

Mais ne blâmez donc rien sans l'avoir vu paraître. Cet auteur n'a-t-il pas un esprit comme lui ? Et ne vous peut-il pas faire voir aujourd'hui, Quand sans sujet sur lui votre blâme se porte, Que vous ôtes des fous de parler de la sorte ?

Le Marquis

Comme il n'a pas encor de réputation, Ne peut-on pas errer dedans l'opinion ?

Le Baron

N'allez donc pas si vite où votre sens abonde.

Le Chevalier

Mais je crois qu'ils auront aujourd'hui quelque monde, Voyant que l'on se fait plusieurs places garder.

Le Marquis

Mais pour qui pourrait-ce être ?

Le Baron

Il le faut demander. Laquais, dis-nous pour qui tu gardes cette place ?

Deux Laquais

Messieurs, c'est pour Monsieur le Baron de la Crasse.

Le Chevalier

Quoi celui qui se sut si bien tondre à la Cour ?

Deux Laquais

Lui-même.

Le Marquis

Chevalier, nous rirons en ce jour. Et celle-la, pour qui ?

Une Autre Laquais

Pour Monsieur de la Souche.

Le Baron

Pour rire tout ton saoul, prépare-toi, ma bouche. Et ces deux autres là ? Nous allons voir beau jeu.

Deux Laquais

C'est pour Madame la Comtesse de Beaulieu, Et puis pour Monsieur le Marquis de Mascarille, Qui l'amène en ces lieux à cause de sa fille.

Scène 5

Le Baron de la Crasse, Le Marquis de Mascarille, Clément, La Comtesse de Beaulieu, Le Baron, Le Chevalier, Le Marquis, Le Moucheur de Chandelles

Les gens des loges arrivent.

Le Baron de la Crasse

Villeneuve, quelqu'un ?

Le Marquis de Mascarille

Holà ! L'ami Clément ? Ouvre-nous notre loge.

Clément

Oui, tout présentement.

Le Baron de la Crasse

Dis-moi, la comédie est-elle commencée ?

Clément

Non pas encor, Monsieur.

Le Marquis de Mascarille

Vous vous estes pressée; Madame, de venir, mais quoi, nous y voici.

La Comtesse de Beaulieu

Si l'on nous fait languir, que ferons-nous ici ? Justes Dieux quel chagrin.

Le Baron de la Crasse

Cessez d'être alarmées, Les chandelles déjà sont toutes aHumées, Et l'on va commencer dans un petit moment.

Le Baron

Nous vous attendions tous fort impatiemment, Madame la Comtesse.

Le Chevalier

Ah ! Baron de la Crasse.

Le Baron de la Crasse

Marquis de Mascarille, il faut que je t'embrasse.

Le Chevalier

Mais qui te croyait voir en ce lieu de retour, Après tous les serments qu'on te vis faire un jour ; Qu'on ne te reverrait à la Cour de ta vie ?

Le Baron de la Crasse

Je ne viens en ces lieux que pour la comédie ; Pour la Cour, serviteur.

Le Marquis

Mais je suis étonné Que Molière chez lui ne t'ait pas entraîné, Ou bien que tu ne sois à l'Hôtel de Bourgogne.

Le Marquis de Mascarille

Molière drape trop.

Le Baron

Il donne sur la trogne.

Le Baron de la Crasse

Poisson m'ayant joué comme il le fit un jour, On me verra chez eux aussi peu qu'à la Cour, Et le Marais tout seul est mon lieu de plaisance.

Le Moucheur de Chandelles

Jouez vite, Messieurs, afin que l'on commence.

Acte II

Scène 1

Le Baron de la Crasse, Rosette, Le Marquis de Mascarille, Climène, Monsieur de la Souche, Ouvreur De Loges, Le Chevalier, Le Baron, Le Marquis

Le Baron de la Crasse

Page, commence-t-on bientôt la comédie ?

Rosette

Nous l'allons commencer.

Le Marquis de Mascarille

La plaisante saillie ! Je crois que nous allons être bien satisfaits. Écoutons, s'il vous plaît, ce page et ce laquais.

Rosette

Je veux que l'on me tonde en Baron de la Crasse, Si dessous cet habit vous n'avez bonne grâce.

Le Baron de la Crasse

Comment, à nous dauber on commence déjà ? Ouvreur de loge, à moi ! Holà ! Quelqu'un, holà ! Si je demeure ici, je veux bien qu'on m'étrille.

Climène

Je m'imagine ouïr Monsieur de Mascarille, Alors que dans sa chaise il faisait tant de bruit.

Le Marquis de Mascarille

Comment diable, en tous lieux la satire nous suit; Nous n'osons nous montrer, ni même ouvrir la bouche.

Rosette

Ils caquettent autant que Monsieur de la Souche.

Monsieur de la Souche

Quoi donc ! À notre barbe on nous maltraite ainsi ? Ouvre-nous promptement, que nous sortions d'ici.

Ouvreur De Loges

Je suis à vous, Messieurs.

Après qu'ils sont tous sortis.

Le Baron de la Crasse

Peste soit la canaille ! Auteurs, comédiens, sont des vrais rien qui vaille.

Climène

Tout est calme, voyons si nous commencerons.

Rosette

Ce sont là que je crois quelqu'uns de nos Barons, De ces fous que l'on voit qui haïssent Molière, Et ne le peuvent voir en aucune manière.

Le Chevalier

Qu'en dis-tu, cher Baron ? Cela s'adresse à toi.

Le Baron

Ce que j'en dis ? Je dis que je m'en vais, ma foi.

Le Marquis

Demeure.

Le Baron

Demeurez, qu'on vous y chante pouille ; Moi, si j'y reste plus, je veux qu'on m'y dépouille.

Le Marquis

II faut être bien fou, pour s'en aller ainsi.

Le Chevalier

Ma foi, je suis d'avis de m'en aller aussi.

Le Marquis

Pour éloigner de nous l'humeur mélancolique Allons voir l'Impromptu, ou la Contre-critique.

Scène 2

Climène, Rosette

Climène

Rosette, nous avons trouvé l'invention De sortir à la fin de la religion.

Rosette

Mais, Climène, sachez que c'est bien entreprendre, Que d'avoir fait ce tour, pour aller voir Tersandre, Et qu'on vous blâmera sûrement sur ce point.

Climène

Alors qu'on aime bien, qu'est-ce qu'on ne fait point ?

Rosette

Mais qu'est-il de besoin d'être en cet équipage ? Vous vêtue en laquais, et moi vêtue en page ?

Climène

Comme Tersandre m'aime, et que je l'aime aussi, J'ai voulu, pour le voir, nous travestir ainsi, Afin qu'en son logis où nous allons paraître, Lui, ni qui que ce soit, ne nous puisse connaître ; Car mon père sachant quelle est ma passion, Et ne nous trouvant plus dans la religion, Viendra, sans consulter, nous chercher chez Tersandre, Croyant nous y trouver, afin de nous y prendre : Mais ne nous y voyant qu'en ce déguisement, Il ne nous connaîtra jamais assurément.

Rosette

Quel est votre dessein par cette brusquerie ?

Climène

D'empêcher, s'il se peut, qu'un père le marie; Et comme il le prétend marier malgré lui, Pour détourner ce coup, je m'employe aujourd'hui.

Rosette

Mais pour nous introduire, est-il quelque artifice ?

Climène

Il ne nous faut qu'aller offrir à son service, Et comme il a besoin d'un page et d'un laquais, Il nous acceptera, nous voyants si bien faits.

Rosette

Et qui nous servira de parent, ou de père, Pour nous offrir ?

Climène

Je sais les moyens de le faire.

Rosette

Nous entreprenons là des projets bien puissants, Et ce ne sont pas là, comme on dit, jeux d'enfants Mais avant que chez lui je fisse mon entrée, Me deviez-vous vêtir ainsi de sa livrée ?

Climène

Les Pages, la plupart se présentent ainsi.

Rosette

Et vous, comment entrer ?

Climène

Laissez-m'en le souci.

Rosette

Mais vous mettre Laquais, quelle étrange disgrâce

Climène

Il n'est point en amour d'action qui soit basse. Si pour être Laquais j'applique tous mes soins, C'est que dans cet état on me connaîtra moins; Et la condition passant pour la dernière, Aucun ne me croira mise en cette manière.

Rosette

Je trouve ce dessein tellement surprenant, Que je m'imagine être à Carême-prenant, Nous déguisant ainsi.

Climène

J'avouerai qu'étant fille, Je ne croyais pas être un jour porte-mandille, Et que l'on me verrait dans un habillement Où la méchanceté loge ordinairement.

Rosette

Oui, car qui dit laquais, c'est à dire une graine Plus maligne cent fois que la fièvre quartaine : Mais un page, Madame, est d'une autre valeur.

Climène

Pour moi je ne sais pas qui des deux est meilleur.

Rosette

Mais ne craignez-vous point que notre ami Molière Ne nous chapitre un jour dessus cette matière ? Et s'il vient à savoir nos petits incidents, Qu'il ne nous mette pas en de fort beaux draps blancs ? S'il apprend les emplois dont le destin nous charge, Il nous en donnera tout du long et du large.

Climène

Rosette, ne crains rien, quand même il saurait tout, Je ne le crois pas homme à nous pousser à bout : Et puis ne nommant point, sait-on qui ce peut être ?

Rosette

Il nous dépeint si bien, qu'il nous fait bien connaître, Et le madré qu'il est, fait tant par son esprit, Que souvent le rieur est celui dont on rit.

Climène

Qu'importe. Mais ici l'on nous pourrait surprendre. Allons tout de ce pas nous offrir à Tersandre.

Scène 3

Clarimond, Ragotin

Clarimond

Ragotin, est-il rien d'égal à mon malheur ? Je n'y saurais songer, sans mourir de douleur.

Ragotin

Vous seriez assez fou, d'abandonner la vie. Pourquoi donc, s'il vous plaît ?

Clarimond

Tu connais bien Julie, Et sais que cet objet qui fait ma passion, Parut toujours sensible à mon affection.

Ragotin

Oui, Monsieur, qu'en est-il ?

Clarimond

Apprends donc que son père, Loin de m'être propice, est à mes voeux contraire : Le père de Tersandre, et lui, sont bons amis ; De sorte qu'en secret tous deux se sont promis De marier un jour Julie avec Tersandre. Que faire là-dessus ?

Ragotin

Il faut vous aller pendre.

Clarimond

Est-il temps de railler en l'état où je suis ?

Ragotin

Je ne vois que cela pour finir vos ennuis ; Car si dans un moment tout ne vous est prospère, La mort est justement en qui mon maître espère.

Clarimond

Qui ne la chercherait au point où me voilà ?

Ragotin

Aidons-nous, comme on dit, le Ciel nous aidera. Je sais de bonne part que ce rival Tersandre N'eut jamais pour Julie en son âme aucun tendre, Et je vous puis de même assurer aujourd'hui Que Julie en son cour n'en a non plus pour lui ; Que bien loin qu'elle soit le sujet de sa peine, Que ce Tersandre en tient pour certaine Climène, Dont le père aussitôt qu'il apprit leur amour, La fit dans un couvent mettre par un beau jour, Pour l'ôter promptement des yeux de ce Tersandre. De crainte qu'il ne fit à son honneur esclandre. Tersandre de cela se sentant enragé, Fut contraint malgré lui de prendre son congé, Et de s'en revenir au logis de son père, Qui veut avec Julie achever leur affaire. Mais Tersandre coiffé de ses autres amours, Au lieu de se hâter, veut reculer toujours, Attendant que le Ciel inspire dans son âme Un moyen pour revoir le sujet de sa flamme. Donc puisque contre vous il ne s'avance rien, Vous devez cependant avancer votre bien. Voilà ce que je puis là-dessus vous apprendre.

Clarimond

De qui sais-tu cela ?

Ragotin

Du valet de Tersandre, De Guillot, en buvant chopine avecque lui, Il m'a tout découvert de son maître l'ennui ; La maison de Julie, et la sienne, et la nôtre, Étant vison visu, nous nous voyons l'un l'autre; Ses suivantes, Guillot, nous nous divertissons. En ce lieu bien souvent nous disons des chansons; Et comme nous savons assez bien la musique, Nous fîmes hier un air où notre amour s'explique, Que nous devons chanter ici dans un moment. Ainsi je saurai tout indubitablement.

Clarimond

Je saurai de tes soins aussi te satisfaire.

Ragotin

Laissons les compliments, songeons à votre affaire; Tersandre se voyant par son père presser, Pourrait bien contre vous quelque chose avancer. Il vient ici, sortons.

Scène 4

Guillot, Tersandre

Guillot

Hé bien, Monsieur mon maître, Par votre seule faute on nous envoie paître; Vous avez tant fait voir votre teste à l'évent, Qu'enfin votre Climène est au fond d'un couvent. Ah ! Si vous eussiez fait votre amour en cachette, Comme faisait Guillot...

Tersandre

Mais quoi, la chose est faite.

Guillot

Ce que je trouve encor de fâcheux en cela, C'est que votre pater vous déshéritera, S'il apprend une fois que votre amour vous lie Avec un autre objet que la belle Julie.

Tersandre

C'est là ce qui me force à me rendre chez lui. Hélas que dois-je faire en ce pressant ennui ?

Guillot

À Julie il vous faut feindre fort bonne mine, De peur que le vieillard contre vous se mutine, Entretenant si bien votre autre amour sous main, Qu'il ne vous puisse pas sevrer de son douzain.

Tersandre

Mais, Guillot, quand revoir mon aimable Climene?

Guillot

Si vous eussiez voulu nous serions moins en peine, Votre Climène encor serait auprès de vous, Au lieu qu'elle se voit dans la boîte aux cailloux ; Joint qu'il est difficile, où son sort l'a su mettre, De lui faire tenir le moindre mot de lettre; Car si l'on aperçoit en ce lieu vos couleurs, On renvoiera vos gens avecque vos douceurs.

Tersandre

Je dois prendre un laquais vêtu tel qu'il puisse être, Je saurai m'en servir.

Guillot

Sans votre beau bissêtre Vous verriez votre objet, et moi le mien aussi, Et nous ne serions pas, Monsieur, où nous voici.

Tersandre

Quoi ! Tu faisais l'amour, serait-il bien possible ?

Guillot

Pour n'être qu'un valet, en suis-je moins sensible ? Et ne savez vous pas, aussi bien comme moi, Qu'un berger n'est non plus exempt d'amour qu'un Roi ? Si cette passion en vous s'est fait paraître, Ne puis-je pas aimer aussi bien que mon maître ? L'amour fut et sera ; donc n'ayant point de bout, Et ne voyant pas clair, il se fourre partout. Or comme il est aveugle, et qu'il lance sa flamme, Un valet, comme un maître, en peut avoir dans l'âme : Si bien qu'étant tous deux pleins d'un brûlant transport. Il est indubitable. Oui, nous aimons bien fort.

Tersandre

Quand je souffre, Guillot, laisse l'extravagance.

Guillot

Si vous souffrez, Monsieur, chacun a sa souffrance.

Tersandre

Me tiendras-tu toujours des discours d'insensés ?

Guillot

Hé ! Ne nous moquons pas, Monsieur, des oppressés : Dans toute ma folie au moins j'ai l'avantage, Si l'amour me rend fou, de vous voir bien peu sage.

Scène 5

Tersandre, Rosette, Homme, Guillot, Climène, Calotin, Lisette, Ragotin, Beatrix, Tous

Tersandre

Que vois-je ?

Rosette

Le voilà.

Homme

J'allais chez vous, Monsieur, Avecque le dessein de me donner l'honneur D'aller vous saluer, et vous rendant hommage, Vous prier d'accepter mon fils pour votre page.

Tersandre

Monsieur, je le reçois, et vous suis obligé.

Guillot

Ne vous, voilà pas mal de vous voir enpagé.

Homme

Sans l'heur d'être connu de Monsieur votre père, Je n'eusse osé jamais un tel présent vous faire : Mais comme il eut toujours pour moi grande bonté, Ce présent dès longtemps vous fut prémédité. De peur que dans ce lieu je ne vous embarrasse, J'irai de vos bontés chez vous vous rendre grâce : Monsieur, je crains ici de vous importuner.

Tersandre

Adieu, Monsieur.

Guillot

Enfin on vient de vous donner.

Rosette

Oui, Monsieur, et de plus moi-même je me donne.

Guillot

Page, n'avez-vous point l'humeur un peu friponne ? Car ordinairement Messieurs les Culs d'oignons, Tant qu'ils ont cet habit, sont de bons compagnons.

Tersandre

Si tu raisonnes plus, je jouerai de la canne.

Guillot

Soufflez-vous bien des pois avec la sarbacane ?

Rosette

Je ne sais ce que c'est.

Tersandre

Vous tairez-vous, Guillot ?

Guillot

Ne vous plaisez-vous point à prendre du piot ? Mais qui vient m'aborder ?

Climène

Monsieur, daignez m'apprendre, S'il vous plaît, le logis où demeure Tersandre.

Guillot

Le voilà devant vous en propre original Vous lui pouvez parler, il est doux animal ; Moi, son homme de chambre, et vous voyez son page, C'est tout ce que j'en sais, cherchez-en davantage.

Climène

Monsieur, ayant appris qu'il vous faut un laquais, Et que de vous servir je fais tous mes souhaits, Je viens vous supplier d'accepter mon service.

Tersandre

Qu'il est joli ! Guillot.

Guillot

Il n'est pas sans malice.

Tersandre

Vois-tu qu'il a de l'air de qui sait me ravir ? Ce sujet là tout seul m'oblige à m'en servir.

À Climène.

Guillot

Si c'était la beauté qui vous tient en cervelle, À ce que je puis voir, vous vous serviriez d'elle. Avez-vous répondant ?

Climène

Oui-dà, Monsieur, fort bon.

Tersandre

N'as-tu pas demeuré dans quelque autre maison ?

Climène

Oui, Monsieur, j'ai déjà servi chez une dame.

Guillot

C'est un commencement pour être bonne lame ; Et cette dame était quelqu'une de nos soeurs, Qui pour gagner sa vie, accordait des douceurs ?

Climène

Je suis laquais d'honneur, Monsieur, je vous proteste, Et vous lui faites tort.

Guillot

Bonne petite peste, Que vous a-t-elle fait pour la quitter enfin ?

Climène

C'est que j'avais du mal comme un petit lutin À frotter tous les jours les planchers de nos chambres : Si bien qu'on exerçait en ce lieu tous mes membres ; Et ce qui me faisait encore plus pester, J'avais incessamment une queue à porter, D'abord qu'elle sortait. Si jamais je sers dame...

Guillot

Vous aimez mieux servir un homme qu'une femme ?

Climène

Un homme assurément sera bien mieux mon fait.

Guillot

Je vous crois très subtil à porter un poulet ; Car vous avez la mine, ou je veux qu'on me berce, D'être fort bien stylé dans l'amoureux commerce.

À Climène.

Tersandre

Laisse-le là, Guillot, tu fais trop le badin. Comment t'appelle-t-on ?

Climène

Monsieur, c'est Calotin Pour vous servir.

Tersandre

Demeure.

Guillot

Ah ! Petite Calotte, Si vous ne servez bien, je sais bien comme on frotte.

Tersandre

De quel pays es-tu ?

Climène

Je suis Périgourdin.

Tersandre

Tu marches donc fort bien ?

Climène

Je fais bien du chemin; Lorsqu'il en est besoin, je vais comme un tonnerre.

Guillot

Mais peut-être avez-vous du diable un caractère.

Climène

Je suis un éveillé qui va bien sans cela.

Guillot

Il a ta mine d'être un petit Maxima.

Tersandre

Chanteras-tu toujours à tout le monde injure ?

Guillot

Est-ce l'injurier, que l'appeler Mercure ? Et pour lui n'est-ce pas un titre glorieux, Que le nommer du nom du Messager des Dieux ?

Tersandre

Page, et vous, Calotin, il le faut laisser dire, C'est un humeur gaillarde.

Guillot

Il est vrai, j'aime à rire.

Tersandre

Calotin, sais-tu bien le faubourg Saint-Germain ?

Calotin

Oui, Monsieur.

Tersandre

Viens donc prendre un billet de ma main, Et puis tu t'en iras aux Filles de Lorraine, Où tu demanderas à parler à Climène, Et si quelqu'un de là, par de fins entretiens, Te venait demander de quelle part tu viens, Tu lui diras que c'est de la part de son père.

Climène

Je suis assez instruit, Monsieur, laissez-moi faire, D'abord que vous m'aurez donné votre billet, Dites, Climene l'a, car c'est autant de fait.

Tersandre

Mais il faut, s'il se peut, en avoir la réponse.

Climène

Si je ne l'ai, Monsieur, à servir je renonce.

Guillot

À ce que je puis voir, ce n'est pas le premier. Ah ! Que le petit traître est grec en ce métier !

Tersandre

Viens prendre ce billet, Calotin, et vous, Page, Suivez-moi pour aller autre part en message. Pour Guillot, il n'aura qu'à m'attendre en ce lieu.

Seul.

Guillot

Vous me faites plaisir, et de bon coeur adieu. Depuis que je me trouve éloigné de Rosette, Je commence déjà d'en tenir pour Lisette ; Et puisque cet objet à mes yeux est présent, Je le veux par ma foi préférer à l'absent. Aussi bien voici l'heure à peu près, ce me semble, Que nous devons ici nous rencontrer ensemble, Pour chanter la chanson composée entre nous. Ah ! Bon, bon, les voici, je les vois venir tous. Ragotin, Beatrix, et toi, belle Lisette, Ça, tâchons d'exceller dans notre chansonnette. Mais si vous m'en croyez, pour mieux nous accorder, Avant que commencer, il nous faut préluder.

CHANSON

Lisette

Guillot dit vrai, car c'est l'ordinaire habitude De débuter toujours par quelque beau prélude.

Guillot

Je n'aime rien tant que Lisette,

Ragotin

Ni moi, rien tant que Béatrix ;

Lisette

Ragot est ce que je souhaite,

Beatrix

Et Guillot rend mon coeur épris.

ENSEMBLE

Tous

Puisque l'amour tous quatre ensemble Nous rend l'un pour l'autre de feu : Si jamais l'hymen nous assemble, Je crois que nous verrons beau jeu.

Lisette

Le bonheur ne sera pas moindre

Beatrix

Que celui des Dieux et des Rois,

Guillot

Alors que nous pourrons nous joindre

Ragotin

De nos corps comme de nos voix.

Tous

Ah ! Quel plaisir ! Ah ! Quel delice ! Quel extrême contentement ! Si le sort quelque jour propice Nous joint copulativement.

Ragotin

Hé bien, que dites-vous d'une telle musique ?

Guillot

Pathétique, morbleu ! Du dernier pathétique.

Lisette

Il est vrai que cet air est tout à fait touchant.

Guillot

Lisette, que pour toi je me sens de penchant !

Beatrix

Adieu, séparons-nous, de peur qu'on ne nous crie.

Ragotin

Béatrix, feras-tu venir ici Julie ?

Beatrix

Oui, je te le promets.

Ragotin

Bon, cependant, Guillot, Allons au cabaret prendre un doigt de piot.

Guillot

C'est fort bien avisé.

Scène 6

Climène

LETTRE DE TERSANDRE À CLIMÈNE.

Climène

Chacun d'eux se retire, Voyons ce que Tersandre ici daigne m'écrire. Après l'extrême amour qu'il me prouve aujourd'hui Je n'ai point de sujet de me plaindre de lui : Allons à son billet faire notre réponse; Pour Monsieur le Couvent, à jamais j'y renonce. Adorable Climène, depuis que mon malheureux destin m'a séparé de votree charmante personne, il faut que je vous avoue que je suis tellement accablé de tristesse, que rien au monde ne m'en saurait tirer que votre aimable présence. Et en vérité si je m'avais une espérance tout à fait grande de vous revoir bientôt, il n'est point de moment que je ne m'abandonnasse au désespoir. Mais ce qui me console un peu dans mon affliction, c'est que je suis certain d'être aimé parfaitement, et que vous ne changerez jamais. Aussi, belle Climène, vous pouvez vous assurer que si vous êtes toute de constance pour moi que je suis tout de fidélité pour vous. Adieu, je vous prie que ma lettre vous serve de consolation, et de me daigner faire la grâce de m'en envoyer la réponse par le même petit laquais. C'est ce qu'attend avec impatience celui qui ne sera jamais qu'à vous, TERSANDRE.

Acte III

Scène 1

Policarpe, Gorgibus

Policarpe

Bonjour, sieur Gorgibus, j'allais chez vous me rendre, Pour nous entretenir de Julie et Tersandre, Ainsi que nous l'avions tantôt prémédité. Policarpe, je rends grâce à votre bonté, De ce que je vous vois zélé dans cette affaire; Et ce m'est un honneur tout extraordinaire, De voir dans peu de temps votre fille et mon fils, Par le doux noeud d'hymen ensemble bien unis. Je sais que Clarimond, de valeur infinie, En mariage aussi voudrait avoir Julie, Mais vous voyant à lui Tersandre préférer, Nous ne pouvons tous deux trop vous considérer, Clarimond y pourrait assurément prétendre; Mais, Gorgibus, ma fille est promise à Tersandre, Et nous n'aurons jamais nulle difficulté En cette affaire ci que de votre côté. Pour moi, je ne crois pas que rien y mette obstacle, Si le ciel ne l'y met par un soudain miracle. Mais entrons pour un peu nous en entretenir, Puis après nous viendrons ici nous divertir. Quelques gens de chez moi, par certaine saillie, Doivent ici danser une galanterie ; Et comme ils m'ont prié d'en être spectateur, Vous les obligerez d'en être aussi, Monsieur.

Policarpe

Je le veux bien, entrons.

Gorgibus

Après, si bon vous semble, Vous me ferez l'honneur que nous soupions ensemble.

Scène 2

Clarimond, Ragotin

Clarimond

Julie assurément doit venir en ce lieu.

Ragotin

Oui, vous allez l'y voir, et devant qu'il soit peu, Béatrix me l'a dit comme une chose sûre. Mais la voici déjà.

Scène 3

Clarimond, Ragotin, Julie

Clarimond

La charmante aventure ! Quoi je vous vois, Julie ? Ah ! Que je suis heureux !

Ragotin

Pourquoi ne la pas voir, si vous avez des yeux, Puisque cette beauté se montre à votre vue ? Si vous ne la voyiez, vous auriez la berlue.

Clarimond

Cesse de bouffonner. Ah que mon sort est doux, De me pouvoir trouver un moment près de vous!. Car de tous les plaisirs) s'il en est un suprême, C'est celui de se voir auprès de ce qu'on aime.

Ragotin

Mon maître, Beatrix, a raison, par ma foi ; Mon plaisir le plus grand est d'être auprès de toi ; Et dès que je ne puis envisager ta face, Le pauvre Ragotin tout aussitôt trépasse.

Julie

Vous voir assurément fait mon unique bien: Mais, Clarimond, que faire où nous ne pouvons rien? Et quand mon pere veut que j'épouse Tersandre, Je ne voy pas comment je pourray m'en defendre.

Clarimond

Si j'apprens cet hymen je mourray de regret.

Ragotin

Pour finir vostre mal, c'est un fort beau secret: Mais vous aimant tous deux d'une amitié parfaite, Que ne l'enlevez-vous? Ce seroit chose faite.

Clarimond

Dans un si grand malheur, he!as! que ferons-nous?

Julie

Que ne m'est-il permis de me donner à vous ? Mais comme mon devoir m'empêche de le faire, Et que je ne le puis, sans déplaire à mon père, Apprenez, Clarimond, que tant que je pourrai Éloigner ce malheur, qu'enfin je le ferai ; Et qu'il ne sera point au monde d'artifice, Que je n'emploie, afin de vous être propice.

Clarimond

Après un tel aveu, je m'en vais trop heureux: Mais vous pourrai-je voir encore dans ces lieux ?

Julie

Oui, je vous le promets. Adieu, voici Tersandre.

Clarimond

Tâchons, sans être vu, de les pouvoir entendre.

Julie

Si mon père savait que j'eusse un autre amant Que Tersandre, il ferait la chose en ce moment: Feignons donc de l'aimer, pour reculer l'affaire ; Peut-être que le ciel me deviendra prospère.

Scène 4

Tersandre, Climène, Julie, Clarimond, Guillot, Rosette, Lisette, Beatrix, Ragotin

Haut.

Tersandre

Feignons. Belle Julie, est-il rien de si doux Que les brillants attraits qu'on aperçoit en vous?

Climène

Le traître !

Julie

Le moyen de se pouvoir dédire, Aussitôt qu'on vous voit, d'être sous votre empire ?

Clarimond

Qu'entends-je ? L'infidèle !

Tersandre

Alors que je vous vis, De vos rares appas mes sens furent ravis : J'eus pour vous dans mon coeur d'amoureuses alarme. Et ne pus résister à vos merveilleux charmes. Oui, vous fûtes d'abord mon adoration.

Guillot

Je pense, par ma foi, qu'il l'aime tout de bon ; Et pour peu que la dame en paraisse amoureuse, Il oubliera bientôt notre religieuse.

Tersandre

Daignerez-vous m'aimer ?

Julie

Vous voyant tout de feu, Si je n'aime, du moins, je crois qu'il s'en faut peu.

Guillot

D'un et d'autre côté le feu prend à la mècbe Et sans doute l'amour dans leur cour a fait brèche.

Climène

Le perfide l'ingrat ! Qu'ai-je fait ? Juste ciel !

Rosette

Il vous faut avaler cela doux comme miel.

Julie

Mais vous avez acquis un nouvel héritage ?

Tersandre

Oui, je me suis chargé d'un laquais et d'un page.

Julie

Mon Dieu, qu'ils sont jolis ! Qu'ils me plaisent tous deux !

Rosette

Madame, assurément nous sommes trop heureux D'avoir acquis si tôt le bonheur de vous plaire.

Haut.

Climène

Que je te plaise, ou non, mais tu ne me plais guère. Nous sommes obligés par trop à vos bontés.

Julie

Voyez qu'ils sont tous deux pleins de civilités.

Guillot

On vante les vertus du laquais et du page, Mais pour l'homme de chambre ou n'en dit rien, j'enrage.

Tersandre

Calotin, as-tu fait ce que je t'avais dit ?

Climène

Oui, Monsieur, je l'ai fait avec beaucoup d'esprit, Et j'ai sur moi de quoi vous faire bien connaître Que très fidèlement je sais servir mon maître.

Julie

Voyez qu'il est adroit, qu'il répond à propos !

Climène

Je suis, quoique petit, des laquais le héros, Et je puis me vanter qu'il n'en est point en France De plus discret que moi, plus rempli de prudence : Je sais écrire et lire à la perfection, Je suis vaillant, adroit, et plus fier qu'un lion ; Si je portais l'épée, on m'en verrait défendre Avec autant d'adresse et de coeur qu'Alexandre. Dans les salles aussi l'on me voit triompher, Le fleuret à la main, et je bats bien le fer ; J'en donne, j'en reçois mais en faisant retraite, Je ne manque jamais à la botte secrète ; Quoiqu'on ait défendu les armes aux laquais, En cachette j'ai fait de bons coups au Marais.

Guillot

C'est Roland le cadet.

Julie

Je l'aime, étant si drôle.

Tersandre

Il est aimable aussi.

Lisette

Par ma foi, j'en suis folle.

Guillot

Vous l'aimez, bonne pièce, et par quelle raison ?

Lisette

C'est qu'il a de l'esprit, et qu'il est beau garçon.

Guillot

Et vous, n'aimez-vous point aussi Monsieur le Page ?

Beatrix

Pourquoi ne l'aimer pas ? Il est bien fait, bien sage.

Ragotin

Carogne !

Guillot

Puisque d'eux vous faites vos mignons, Et Ragotin, et moi, nous les ajusterons : Sachez que votre amour leur deviendra funeste.

Lisette

Ils n'ont que trop de quoi vous donner votre reste,

Julie

Demeurez bons amis.

Tersandre

Soyez sage, Guillot.

Guillot

Qu'elles le soient aussi, car je ne suis pas sot.

Julie

Maigre moi, cher Tersandre, il faut que je vous quitte ; Adieu jusqu'à tantôt.

À Calotin.

Tersandre

Adieu, rare mérite. Allons vite chez moi pour lire mon billet.

Climène

Détalons promptement, Monsieur, c'est fort bien fait.

Scène 5

Clarimond, Ragotin, Julie

Clarimond

Est-ce là cet amour, est-ce là la tendresse, Ingrate, dont tantôt vous m'aviez fait promesse ?

À Béatrix.

Ragotin

Apprenez que promettre et que tenir sont deux : Comment le pourrait-elle, ayant tant d'amoureux ? Je vous en dois aussi, vous aimez donc le page ?

Julie

D'où vous vient ce chagrin, Clarimond ?

Clarimond

Ah volage, Après ce que j'ai vu.

Julie

Qu'avez-vous donc pu voir ?

Clarimond

Que vous aimez Tersandre, et c'est mon désespoir.

Julie

Moi j'aimerais Tersandre ! Ô Dieux ! L'injuste blâme.

Clarimond

Ah ! Que vous savez bien déguiser votre flamme !

Ragotin

Mais puisque toutes deux elles nous font faux-bon, Plantons-les là, Monsieur, sans aucune façon.

Julie

Hé bien ! Puisqu'il vous plaît que je sois inconstante, Votre âme sur ce point se trouvera contente Je vous aimais, cruel, mais vous voyant jaloux, Vous serez désormais l'objet de mon courroux. Si mon amour pour vous s'était moins fait paraître, Je demeure d'accord que vous le pourriez être Mais, ingrat, vous étiez trop certain de mon coeur, Pour m'oser soupçonner d'une telle rigueur : Apprenez que jamais je ne fus infidèle. Adieu, perfide amant.

Clarimond

Ah ! charmante cruelle, Demeurez un moment.

Ragotin

Que vous avez de soin ! Monsieur, sur ma parole, elle n'ira pas loin.

Julie

Votre âme d'un seul mot se trouverait confuse : Mais vous ne valez pas que je vous désabuse.

Ragotin

L'ai-je dit?

Clarimond

C'est un crime, aimant, d'être jaloux, Mais nous ne sommes pas toujours maîtres de nous ; Et s'il m'était permis d'en croire l'apparence, Je vous pourrais blâmer d'avoir de l'inconstance. Daignez donc m'excuser, si je suis alarmé, On craint toujours de perdre un objet bien aimé : Et ne savez-vous pas, trop aimable Julie, Que l'amour rarement se voit sans jalousie ?

Julie

Cessez donc de Tersandre enfin d'être jaloux; Si je reçois ses voeux c'est pour mieux être à vous.

À Béatrix.

Ragotin

EUe vous fera voir, étant si bien disante, Que vous avez grand tort de la croire inconstante. Mais tu n'en seras pas quitte à si bon marché.

Clarimond

Ah ! Que de mon soupçon je me trouve fâché ; Je voudrais être mort !

Julie

Cessez votre martyre ; Je vais songer à vous. Adieu, je me retire, Je crains qu'on ne me voie avec vous en ce lieu.

Clarimond

Que je vous voie au moins dans peu de temps ; adieu. Ragotin, reste ici pour voir ce qui se passe.

Scène 6

Ragotin, Beatrix

Ragotin

Demeurez un moment, que l'on vous voie en face : Pouvez-vous sans rougir me regarder au front, Lorsque vous m'avez fait un si sensible affront ?

Beatrix

Hé ! Qu'ai-je donc tant fait ?

Ragotin

Rien, bonne bête bleue, Il vous faut donc toujours un page à votre queue ?

Beatrix

Qui, moi, je l'aimerais ? J'aurais l'esprit bien fou.

Ragotin

C'est donc ne l'aimer pas, que lui sauter au cou ? Allez, allez chercher votre chausse-troussée, Et n'espérez jamais d'être dans ma pensée.

Beatrix

Pour nous galantiser, est-ce avoir mal vécu ?

Ragotin

Non, il fallait me faire à ma barbe cocu : Et ne savez-vous pas, ô trop méchante peste, Que ces approches là font venir tout le reste, Et que si ce n'était la fréquentation, Que l'on serait exempt de la tentation ?

Beatrix

Que sais-je ?

Scène 7

Lisette, Beatrix, Guillot, Ragotin

Lisette

Béatrix, Madame te demande, Il faut que ta personne auprès d'elle se rende.

Guillot entre.

Beatrix

Adieu, beau contrôleur.

Lisette

Ne vois-je pas Guillot ?

Guillot

Oui, oui, vous le voyez, visage de Magot, Qui vous viens reprocher, Madame la marmotte, Que votre amour n'est plus que pour une calotte. Ah ! Que vous deviez bien maudire votre destin, Lorsqu'il vous sut [v]enger de Monsieur Calotin Tous ceux qui vous verront vont prendre la routine De ne vous nommer plus que dame Calotine.

Lisette

Voyez, fais-je du mal en tout ce que je fais ? N'oserait-on causer ?

Guillot

Ah reste de laquais, Ma réputation va devenir bien sotte, Si vous continuez d'aimer votre calotte : Mais je saurai si bien.

Lisette

Guillot est un grand fou.

Guillot

Allez calotiner tout votre chien de sou.

Lisette

Adieu, maître badin, le plus grand des ivrognes.

Ragotin

Ah ! Voici ces messieurs qui causent nos vergognes.

Scène 8

Guillot, Ragotin, Rosette, Climène

Guillot

Dieu vous gard, les beaux fils qu'on doit considérer, Et qui de nos objets nous prétendez sevrer : Ah petit laqueton, avez-vous bien l'audace, Après m'avoir déplu, de m'oser voir en face ?

Ragotin

Et vous, Page effronté, dites par votre foi, Osez-vous bien aussi vous montrer devant moi, Après avoir voulu suborner ma maîtresse ? Et ne craignez-vous pas que ma main ne vous fesse ?

Guillot

Et lorsque vous m'osez faire votre jouet, N'appréhendez-vous point d'avoir aussi le fouet ? Qu'en bonne compagnie, ô trop maligne bête, Je ne vous fasse voir le derrière nu tête ?

Rosette

Apprenez, s'il vous plaît, Monseigneur Ragotin, Qui m'osez menacer du fouet de votre main, Que si de vous frotter je me mets en posture, Que je vous donnerai bien de la tablature.

Climène

Sachez que si j'avais une épée au côté, Vous rengaineriez bien votre témérité ; Car qui dit Calotin, dit garçon de courage.

Guillot

S'il avait son épée, il ferait du carnage.

Climène

Oui, oui, j'en pourrais faire ; et si dans ce lieu-ci Vous voulez vous trouver, vous m'y verrez aussi. Si j'avais ce qu'il faut, sans prendre un plus long terme, Vous verriez que je sais me battre de pied ferme.

Guillot

La peste ! Le rude homme, ah ! Qu'il est dangereux.

Climène

Je ne suis guère grand, mais je suis vigoureux ; Étant au lieu d'honneur, je suis toujours alerte Et si Guillot y vient, il est sûr de sa perte.

Guillot

N'Ëtes-vous point le fils de Mars ou de Samson ?

Climène

Je suis ce que je suis, mais fort joli garçon, Demandez à Picard, Champagne, la Violette, Si je sais allonger une estocade nette : Ainsi vous ferez mieux de ne raisonner plus.

Scène 9

Boniface, Climène, Guillot

Boniface

Apprenez-moi, de grâce, où loge Gorgibus ?

Climène

Mon père ? Ici.

Guillot

Voilà le lieu de sa demeure ; Mais n'allez pas plus loin il vient à la bonne heure.

Scène 10

Boniface, Gorgibus, Guillot, Climène

Boniface

Quoique je ne sois pas connu de vous, Monsieur, Je me viens plaindre à vous du plus pressant malheur Qui se soit jamais vu dedans une famille.

Gorgibus

Quel malheur?

Boniface

Votre fils a suborné ma fille ; Il a, malgré mes soins, trouvé l'invention De la tirer dehors d'une religion, Où pour fuir ce malheur j'avais su la réduire.

Guillot

Pour avoir fait ce trait, il est assez bon sire, C'est un rusé manoeuvre en matière d'amour.

Gorgibus

Monsieur, soyez certain que s'il a fait ce tour, Ou que de sa sortie il puisse être la cause, Que pour vos intérêts je ferai toute chose. Hélas ! Pour mon malheur il n'est que trop certain.

Climène

Tout est perdu.

Gorgibus

Cherchez Tersandre, Calotin. Il n'en est pas besoin, il vient ici se rendre.

Scène 11

Tersandre, Gorgibus, Guillot, Climène, Boniface, Rosette, Policarpe, Ragotin

Tersandre

Le père de Climène ici ! D'où vient...

Gorgibus

Tersandre, Connaissez-vous Monsieur ?

Tersandre

Oui, je le connais bien, Monsieur.

Guillot

Ma foi, pour vous tout cela ne vaut rien.

Climène

De la religion où sa fille était mise, Traître, la deviez-vous enlever par surprise ?

Tersandre

Moi ? Monsieur, apprenez qu'alors qu'on vous l'a dit, On a voulu sans doute alarmer votre esprit ; Et je puis vous jurer....

Gorgibus

Arrête, arrête, infâme.

Boniface

Faut-il que mon honneur en tous lieux se diffame ?

Gorgibus

Cessez sur ce sujet de prendre aucun ennui, Vous serez pleinement satisfait aujourd'hui ; Si pour lui du couvent votre fille est sortie, Je consens qu'à présent tous deux on les marie.

Boniface

On ne peut rien de plus.

Climène

Cela ne va pas mal.

Rosette

Ce n'est pas encor là l'endroit le plus fatal.

Gorgibus

Mais Policarpe à qui j'ai donné ma parole.

Policarpe

Dans un tel contretemps la parole est frivole : Vous ne vous devez pas contraindre sur ce point, Puisqu'enfin Clarimond ne me manquera point.

Gorgibus

Que de bonté !

Tersandre

Daignez ne m'être pas contraire, Montrez pour votre fils encor un coeur de père.

Gorgibus

Oui, cruel, je le montre, et j'y suis obligé.

Tersandre

De Policarpe enfin vous voyant dégagé, Et Boniface étant d'une égale famille, Permettez que j'épouse une si digne fille.

Gorgibus

Monsieur, le voulez-vous ?

Boniface

Je suis trop satisfait. Mais de Climène enfin, dites, qu'avez-vous fait ? Où peut-elle à présent par votre ordre être mise ?

Guillot

Vous avez, ce me semble, un peu l'âme surprise.

Tersandre

Monsieur, assurément c'est une vision, De croire qu'elle soit hors de religion, Voyant que Calotin en ses mains a su mettre Aujourd'hui de ma part encor un mot de lettre. Comment prétendez-vous accorder tout ceci ?

Boniface

S'il n'était vrai, Monsieur, me verrait-on ici ?

Guillot

Monsieur, répondez donc ?

Tersandre

Ciel ! Que je suis en peine !

Boniface

Quoi vous ne savez pas où peut être Climene ?

Tersandre

S'en serait-elle allée ? Approchez, Calotin, N'avez-vous pas donné mon billet ce matin En main propre à Climène ?

Climène

Oui, Monsieur, que je pense.

Guillot

Je crains bien en ceci beaucoup de manigance.

Tersandre

Comment, que vous pensez, qui vous fait hésiter ?

Climène

Damnez la pardonner, je vais tout vous conter.

Boniface

Oui, oui, je lui pardonne, ôte-nous donc de peine.

Climène

Sachez que Calotin n'est autre que Climène : Je sais que vous pourrez me blâmer en ce jour ; Mais que ne fait-on point quand on a de l'amour ? La crainte que j'avais qu'on marie Tersandre, M'a fait, pour t'empêcher, toute chose entreprendre. Ainsi...

Tersandre

C'est vous, Climène ! Ah ! Que je suis heureux !

Gorgibus

Il nous faut dès demain les marier tous deux.

Policarpe

Ragotin, fais venir et Julie, et ton maître.

Ragotin

Tout à l'heure, Monsieur, vous les verrez paraître.

Guillot

Mais, Madame Climène, ou Monsieur Calotin, Rosette...

Climène

Elle est en page.

Guillot

Ah ! Page féminin, Tous ceux qui sont ici, te voyant en parade, Te voudraient bien avoir je crois pour camarade ; Mais, Rosette, t'aimant, tu dois être le mien.

Rosette

Oui, Guillot, sois certain que mon coeur est tout tien.

Scène Dernière

Ragotin, Clarimond, Policarpe, Gorgibus

Ragotin

Monsieur, voilà déjà Clarimond et Julie.

Clarimond

Monsieur, que de bonté !

Policarpe

Demain l'hymen vous lie.

Il danse un ballet.

Gorgibus

Mais avant que d'aller l'un l'autre les unir, Si les danseurs sont prêts, qu'on les fasse venir.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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