Le Menuet et l'Allemande
Scène 1
Le Petit Befor, Le Petit Dupré
Le Petit Befor
Écoute donc, Dupré, veux-tu faire ma page d'écriture ? Mon Maître ne doit tenir que dans une demie-heure, et pendant ce temps-là, j'irai fauter à la corde dans la cour.
Le Petit Dupré
Je le veux bien.
Le Petit Befor
Tiens, mets-toi là et dépêche-toi vite, n'écris pas si bien, car mon Maître s'apercevrait que ce n'est pas moi qui...
Le petit Befor sort.
Le Petit Dupré
Vas, vas, laisse-moi faire ; j'écrirai, si je peux, comme si c'était toi.
Scène 2
Le Petit Dupré
Impromptu.
Il examine ce qu'il a écrit.
Le Petit Dupré
Comme il est paresseux, ce petit Befor ! Polisson ! Depuis deux ans, il ne sait pas encore faire ses lettres comme il faut, et moi tout seul, je me suis appris à écrire, Dieu merci, comme si j'avais eu un Maître encore plus longtemps que lui. Mais, voilà qui est trop bien, on ne croira pas que c'est de lui ; oh dame je ne saurais pas si mal faire qu'il le faudrait pour cela.
Scène 3
La Petite Befor, Le Petit Dupré
La Petite Befor
Qu'est-ce que vous faites donc là, Monsieur Dupré ?
Le Petit Dupré
Ah ! Mademoiselle... je fais... c'est que... mais il ne faut pas Je dire c'est que Monsieur votre frère m'a prié... Comment vous portez-vous, Mademoiselle ?
La Petite Befor
Fort bien... Ah ! J'entends, tu fais la page d'écriture de mon frère ; il apprendra joliment à écrire comme ça, mon frère ; ce n'est qu'un petit paresseux, qui ne saura jamais rien ; mais je le dirai à son Maître.
Le Petit Dupré
Ah ! Mademoiselle, je vous en prie, ne lui dites pas ; tenez voilà qui est fait.
La Petite Befor
Tiens, mon cher Dupré, tu lui rends là un fort mauvais service.
Scène 4
Monsieur Canivet, Le Petit Befor, La Petite Befor, Le Petit Dupré
Monsieur Canivet
Quoi ! Monsieur, croyez-vous que c'est en sautant avec votre corde, que vous apprendrez quelque chose, et n'êtes-vous pas honteux que depuis deux ans ?...
Le Petit Befor
Mais, Monsieur, voilà ma page d'écriture faite.
Monsieur Canivet
Est ce là elle ? Ah ! ah !... Mais voilà qui est bien... mais très bien... Comment ?... Mais... Allons, ce n'est pas vous qui avez écrit cela... Vous m'en imposez.
À part au Petit Dupré.
Le Petit Befor
Pourquoi donc ? Monsieur. Tu devais ne pas écrire si bien.
La Petite Befor
Oui sûrement, Monsieur, mon frère vous en impose, car c'est Dupré que voilà qui vient d'écrire cette page, pour laisser polissonner mon frère tout à son aise.
Le Petit Befor
Eh bien ! Ma soeur, qu'est-ce que cela vous fait ?
La Petite Befor
Ça me fait, mon frère, que je ne veux pas que vous soyez toujours un paresseux, et un paresseux qui n'apprenne rien.
Monsieur Canivet
C'est vous, mon petit Ami, qui avez écrit cela ? Vous avez la main bonne... mais très bonne... excellente ; et qui est-ce qui vous montre ?
Le Petit Dupré
Personne, Monsieur.
Monsieur Canivet
Comment, personne !
Il tire un grand papier de sa poche, où il y a de différentes écritures.
La Petite Befor
Non, Monsieur. J'ai prié Monsieur Befor, de me donner ses vieilles exemples, et je me suis appris tout seul avec un Livre d'écriture qu'on m'a prêté ; mais ce n'est rien que cela. Tenez, Monsieur, voilà de mon écriture.
Monsieur Canivet
Comment diable ! Voilà qui est charmant ! À votre âge, de la ronde, de la bâtarde, de la coulée, cela est étonnant ! Quoi ! C'est vous tout seul...
Le Petit Dupré
Oui, Monsieur : ma mère n'est point en état de me donner des Maîtres, et il a bien fallu tâcher de m'en passer, et d'apprendre quelque chose de moi-même.
Monsieur Canivet
Eh bien ! Monsieur Befor, vous voyez, vous qui avez un maître depuis deux ans, et qui n'en êtes encore qu'aux grandes lettres, ne devriez-vous pas mourir de honte de voir ce petit bon homme là ?... Allons, je renonce à vous montrer, mon honneur y est intéressé, et je vais le dire à Monsieur votre père.
Le Petit Befor
Mais, dame, Monsieur... c'est que...
Monsieur Canivet
Quoi ? C'est que... C'est que vous êtes un paresseux, qui n'apprendrez jamais rien ; pour moi, j'y renonce ; Adieu.
Scène 5
Monsieur Canivet, Madame Befor, La Petite Befor
Il donne le papier d'écritures du petit Dupré à Madame Befor, quelle garde.
Monsieur Canivet
Ah ! Madame, je vous demande pardon, mais vous me trouvez en colère ; voyez si vous avez un autre Maître à écrire à donner à Monsieur votre fils, car pour moi je suis las de lui montrer inutilement. Il n'apprend rien depuis deux ans, tandis que voilà un Enfant qui n'a jamais eu de Maître, et qui écrit comme un ange. Tenez, Madame, voyez cela. Si je continuais mes leçons à Monsieur votre fils, ce serqit vous voler votre argent.
Madame Befor
Le méchant enfant ! Pour moi, je ne sais plus qu'en faire.
La Petite Befor
Maman, voilà notre Maître de danse.
Madame Befor
Allons, Monsieur, ne vous déconcertez pas, revenez demain, je le dirai à mon mari, et nous verrons si en le corrigeant, comme il le mérite...
Monsieur Canivet
À demain donc, Madame, mais de la correction, il en faut absolument, et de la plus sévère. Adieu Madame.
Madame Befor
Votre servante, Monsieur.
Scène 6
Madame Befor, Monsieur Despasses, Le Petit Dupré, La Petite Befor, Le Petit Befor
Madame Befor
Ah ! Entrez, Monsieur Despasses.
Monsieur Despasses
Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon hommage.
Madame Befor
Monsieur Despasses, je crois que vous n'êtes pas plus content de mon fils, de ce mauvais sujet-là, que Monsieur Canivet, son Maître d'écritures.
Au petit Befor.
Monsieur Despasses
Madame, effectivement il ne brille pas beaucoup, pour le temps qu'il est entre mes mains, et ce ne sont pas là de ces sujets qui sont honneur à leur Maître ; mais en revanche, Mademoiselle votre Fille me justifie et me dédommage des peines que je me donne pour tous deux. Allons, Monsieur, vous allez danser le Menuet avec Mademoiselle votre Sceur, tâchez au moins de tourner à propos, de n'être pas si gauche dans tous vos mouvements, et d'avoir un peu plus d'oreilles.
Madame Befor
Je vous assure, mon Fils, que si vous ne contentez pas plus Monsieur, que votre Maître à écrire, je vous envoie en pension, apprendre du latin tout votre saoul ; votre père le voulait, c'est moi qui m'y suis opposée, mais à la fin j'y consentirai.
Le Petit Dupré
Madame, voulez-vous bien que je reste à la leçon ?
Madame Befor
Oui, mon petit Ami, vous savez qu'à toutes les leçons, j'ai été charmée que vous y soyez ; cela vous apprend toujours quelque chose.
Le Petit Dupré
Oui, Madame, et je vous en remercie.
Il joue un Menuet qu'ils dansent.
Monsieur Despasses
Allons donc, Monsieur, allons, Mademoiselle, le Menuet. Bon, Mademoiselle. Allez donc, Monsieur, en mesure... Soutenez... Allez donc... Tournez là... Trop tard... Allez donc... Ce n'est pas cela. Les bras morts ; la tête droite... Tournez donc... Suivez votre danseuse... Oh ! Vous n'y êtes point du tout...
La Petite Befor
Comment voulez-vous, Monsieur, que je danse, vis à vis de quelqu'un qui figure si mal ?
Monsieur Despasses
Aussi, Mademoiselle, je n'ose rien vous dire, et je sens bien que cela ne peut pas vous donner cette émulation si nécessaire à ce genre de danse ; tout en dépend ; aussi...
La Petite Befor
Allons, mon pauvre petit Frère, tu n'y entends rien, et tu me fais manquer à tous moments.
Le Petit Befor
Eh bien ! Vas toujours, ma Soeur, et ne t'embarrasse pas.
La Petite Befor
Comment veux-tu que j'aille, si tu me brouilles à chaque pas ? Je gage que Monsieur Dupré qui n a jamais appris qu'en nous voyant prendre leçon, figure mieux que toi.
Madame Befor
Allons, mon petit Ami, prenez la place de mon Fils, il mérite cette humiliation-là ; voyons si vous figurerez mieux que lui.
Le Petit Dupré
Mais, Madame, songez que je n'ai jamais appris ; que je n'apprends point, qu'en me répétant à moi-même toutes les leçons que je vois prendre à Mademoiselle ; je les exécute tout seul, chez nous, comme je peux.
À son fils.
Le petit Befor se retire de la danse.
Madame Befor
Eh bien ! Voyons comment vous vous en tirerez. Vous, Monsieur, tranquillisez-vous, et apprenez, si vous pouvez, en regardant.
Le Petit Befor
Oh ! Comme on voudra.
Il s'accorde.
Monsieur Despasses
Allons, Monsieur, recommencez le Menuet avec Mademoiselle. Quoi, vous n'avez jamais appris ?
Le Petit Dupré
Non, Monsieur, je vous assure.
Monsieur Despasses
En ce cas-là, Mademoiselle, vous n'y gagne rez rien, car la Danse est un Art qui ne s'apprend pas tout seul, et les plus grands Maîtres ont bien de la peine à faire un bon écolier dans dix ; mais voyons comment cela pourra aller.
Il se place avec Mademoiselle Besor pour danser, et Monsieur Despasses joue un Menuet.
Ils dansent.
Le Petit Dupré
Vous le voulez, Madame, et j'obéis.
À la petite.
Le Menuet fini, à Madame Befor.
Monsieur Despasses
Pas mal... Soutenez bien... Fort bien... Un peu de hardiesse... Bon... Très bien.... Comment donc !... Au mieux. En vérité, cela est étonnant ! Allons, voyons à donner la main... Très bien... Mademoiselle, la tête un peu plus soutenue, coulez le pas... Bon. Eh bien ! Madame, comment avez-vous trouvé ce menuet-là ?
Au petit Dupré.
À Monsieur Despasses.
Madame Befor
Charmant, en vérité, ma Fille y a été placée jusqu'à la fin en mesure et avec grâce.... Mais, mon petit Ami, vous êtes étonnant ! Quoi ! N'avoir point eu de Maître, et danser comme cela ! Monsieur, qu'en dites-vous ?
Monsieur Despasses
Madame, il faut le voir, pour le croire.
Le Petit Dupré
Je vous assure pourtant, Monsieur, que je n'ai appris que comme je viens de le dire à Madame.
La Petite Befor
Et l'Allemande ? Mon frère ne sait pas faire une passe ; comment allons-nous faire ?
Au petit Dupré.
Madame Befor
Oh pour l'Allemande, ma Fille, appliquez vous-y, car c'est une danse que j'aime de fureur ; elle est pleine de vivacité et d'expression... Mon petit ami, vous avez vu les leçons de l'Allemande, vous l'êtes- vous aussi apprise ?
Le Petit Dupré
Oui, Madame, un peu.
Monsieur Despasses
Mais, les passes, comment avez-vous pu tout seul ?...
Le Petit Dupré
Oh ! Pour cette danse-là, j'ai pris une petite apprentisse de ma mère, et dans ses moments de loisir, je l'ai fait tourner comme j'ai vu que Mademoiselle faisait à ses leçons.
Madame Befor
Ah ! Voyons, voyons.
Il joue une Allemande et ils la dansent.
À Madame Befor, en regardant Le petit Dupré.
À la petite Befor.
Monsieur Despasses
Cela doit être curieux ; allons, placer-vous. En mesure, Mademoiselle, fort bien. Madame, charmant !... Étonnant !... Pas si vite... Bon... Plus de hardiesse dans le regard...
Scène 7
Monsieur Befor, Madame Befor, Monsieur Despasses, Le Petit Befor, Le Petit Dupré
À Madame Befor.
Monsieur Befor
Plus de hardiesse dans le regard ! Je gage à ce propos, que c'est l'Allemande que ma Fille danse... Justement. Quoi ! Madame, vous n'aurez pas pour moi la complaisance de faire discontinuer cette enfant de danser l'Allemande ; danse désagréable pour les attitudes du corps, qui ne tire tous ses moyens de plaire, que de la hardiesse d'une jeune personne et de l'effronterie du danseur ; danse molle et lascive, danse enfin où les deux acteurs se tenant dans les bras réciproquement l'un de l'autre pour leur plaisir, semble faire garder les manteaux aux spectateurs. Voilà, Madame, la danse que votre fille apprend, et qu'elle ne sait déjà que trop. Si l'on avait des moeurs honnêtes, cette danse-là ne serait tolérable tout au plus qu'entre mari et femme ; et dans un état aussi bien policé que le nôtre, elle devrait être défendue.
Madame Befor
Ah ! Monsieur, voilà de vos préventions ; mais c'est la danse de toutes les jeunes personnes maintenant.
Monsieur Befor
Aussi toutes les jeunes personnes maintenant sont très mal élevées, très précoces, et par la suite deviennent très... Enfin, Madame, si vous avez de l'amitié pour moi, vous ferez cesser cette danse, qui, en un mot, n'est point celle d'une honnête fille.
Monsieur Despasses
Mais, Monsieur, que voulez-vous donc que Mademoiselle apprenne à la place ?
Monsieur Befor
Le menuet, Monsieur, le menuet ; voilà la danse des honnêtes gens, où toutes les grâces du corps se déploient avec dignité et avec décence, dont les pas décidés et bien prononcés en mesure, tiennent toujours la taille droite et d'à-plomb, au lieu de se dégingander le corps, de plier les genoux, et de piaffer continuellement, comme on fait à votre vilaine Allemande.
Monsieur Despasses
Mais, Monsieur, Mademoiselle sait son menuet à n'y rien faire désirer, ainsi...
À son dils.
Monsieur Befor
Jamais, Monsieur, on ne sait le Menuet assez parfaitement. Que de choses dans un menuet ! Voyons comme elle le sait. Est-ce que tu ne danses pas toi ?
Le Petit Befor
Non, mon Papa, ma soeur dit que je ne figure pas bien.
Madame Befor
Il danse comme il écrit, et pour le mortifier, c'est Dupré qui n'a jamais appris, qui tient sa place ; voyez-le danser, vous en serez étonné et ravi.
Monsieur Despasses joue un menuet, et le petit Dupré le danse avec la petite Befor.
Monsieur Befor
Voyons donc ?
Monsieur Befor
Effectivement cela est surprenant. Quoi ! Mon petit ami, sans avoir eu de Maître ?...
Le Petit Dupré
Les leçons que j'ai vu prendre à Mademoiselle, m'ont tout appris.
Monsieur Befor
Va, tu es un enfant charmant, et je veux que tu viennes tous les jours de leçons danser avec ma fille.
Le Petit Dupré
Monsieur, avec plaisir.
Monsieur Befor
Adieu, Monsieur Despasses, à un autre jour, mais surtout point d'Allemande, je vous prie.
Il sort.
Monsieur Despasses
Commme il vous plaira, Monsieur, je vous salue.
Scène 8
Madame Befor, Monsieur Befor, Le Petit Dupré, La Petite Befor
Elle lui donne le Papier d'écriture du petit Dupré.
Madame Befor
Vous venez de voir danser Dupré, qui n'a jamais appris, mais ce n'est pas le tout ; il n'a pas non plus eu de Maître à écrire, voyez de son écriture, en voilà.
Monsieur Befor
Oh ! Oh ! Mais cela n'est pas croyable : se faire toutes sortes d'écritures sans Maître, et mon âne de fils, depuis deux ans qu'il apprend, ne sait pas encore assembler ses mots ! Eh bien ! Madame, consentirez-vous à la fin que je le mette en pension, où, à force de correction ?
Madame Befor
Oh ! Monsieur, vous êtes le maître, et je renonce à l'éducation agréable que je voulais lui donner.
Monsieur Befor
Il y gagnera peut-être, en recevant une éducation utile ; et s'il ne veut rien apprendre de ce qui convient à notre état, il me restera une ressource pour lui, je lui ferai apprendre un métier, oui un métier, car je veux qu'il sache quelque chose, ou qu'il meure à la peine. Et toi, mon cher Dupré, je te prends dès aujourd'hui dans mon Bureau, pour encourager et mettre en oeuvre tes talents naturels ; tu me serviras de fils, jusqu'à ce que le mien vaille quelque chose : à compter d'aujourd'hui, tu as six cents francs d'appointements.
Le Petit Dupré
Ah ! Monsieur, que je vous ai d'obligation ! J'espère que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir, par ma conduite et mon assiduité au travail.
La Petite Befor
Ah ! Mon Papa, je vais bien danser le menuet.
Au petit Dupré.
Monsieur Befor
Tant mieux, ma fille. Vas, tu serviras d'exemple aux enfants de ton âge, et ils apprendront par toi que...