Proverbe · 1769

Le quiproquo

d’Alexandre-Guillaume de Moissy

Représentation
≈ 12 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
78
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pierrot H 18 ≈ 4 min 5
Monsieur Dorancé H 16 ≈ 2 min 4
Guillot H 17 ≈ 2 min 5
Madame Dorancé F 14 ≈ 2 min 2
Laquais N 12 ≈ 1 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Quiproquo
Pierrot absentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Dorancé absentabsentabsentabsentabsentabsent
Guillot absentabsentabsentabsentabsent
Madame Dorancé absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Laquais absentabsentabsentabsentabsent
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Le Quiproquo

Scène 1

Laquais, Guillot

sans se lever

Laquais

Que voulez-vous, mon ami ?

Guillot

On m'a dit que Monsieur le Marquis cherche à faire des hommes pour sa Compagnie, et je viens pour m'engager à lui.

Guillot s'assìed.

Laquais

Il est sorti, et Madame fait sa méridienne dans le salon ; quand elle sera réveillée, je vous lui ferai parler, elle vous engagera tout aussi bien que Monsieur ; attendez un moment, asseyez-vous.

Scène 2

Laquais, Pierrot, Guillot

Laquais

Que demandez-vous ?

Pierrot

J'ai appris que Madame cherchait un jeune laquais pour entrer au service ; elle veut, à ce qu'on m'a dit, qu'il n'ait pas encore servi pour se former elle-même, et je viens m'offrir, je suis tout neuf.

Laquais

Vous êtes de ce village-ci ?

Pierrot

Oui, je suis 1e fils de Gros-Pierre, Vigneron ; et tenez, vla mon frère.

Guillot

Ah ! Te vla toi, qu'est-ce que tu cherches donc ici ?

Pierrot

Ce que je cherche ? Dame, je viens me mettre au service.

Il sort.

Laquais

Attendez tous deux, je vais voir quand Madame pourra venir vous parler.

Scène 3

Guillot, Pierrot

Guillot

Comment donc ! Pierrot, tu viens pour te mettre au service, et moi aussi ; oh ! pardi, vla qui est drôle, tu ne m'en as rien dit.

Pierrot

Et mais ni toi non plus ; t'es bien caché.

Guillot

Et dame autant que toi ; je suis las de labourer la terre, depuis soleil levé jusqu'à ce qu'il se couche, de ne manger presque toujours que du pain, et de ne boire que de l'iau.

Pierrot

Ma fi, moi, c'est que je veux tenter fortune ; on ne sait pas queuquefois ce qui peut arriver ; je sais lire et écrire, quand on en est veau là, on n'aime plus le métier de Paysan et quand j'aurai servi queuque temps Laquais... on a de la protection, et votre maître vous fait Valet-de-chambre avec l'épée, et puis... on a un emploi, et puis... Vois notre cousìn Delorme, le chemin qu'il a fait ; eh bien ! il n'était pas plus avancé que nous à notre âge, et le vla dans l'or et l'argent jusqu'au cou.

Guillot

Comment ! C'est pour te faire Laquais, que tu viens ici ?

Pierrot

Oui voirement, et toi, est-ce que ce n'est pas pour en faire tout de méme ?

Guillot

Nani morgué, c'est pour m'engager au service du Roi, dans la Compagnie de Monsieur Dorancé. Laquais ! Fi donc. Soldat morbleu, Soldat. Il y a de l'honneur à servir le Roi. Prends plutôt ce parti-là, mon Frère, cela nous dera plus d'honneur dans le Village. Si on nous reproche de laisser là note père et note mère, nous pourrons dire au moins que c'est pour servir l'État, et le Roi qui est notre père à tous.

Pierrot

Oh ! Fais comme tu voudras pour toi, moi, je n'aime pas la guerre ; des canons, des fusils, des épées, tout cela vous coupe, vous casse, vous brise les bras et les jambes. Je ne vivons qu'une fois, j'aime mieux vivre plus tranquille ; et puis ce diable d'exercice vous désole, et puis on se dégoute, et puis on ne peut pas changer de maître quand on veut. Oh ! J'aime mieux être laquais, si je ne suis pas content du Maître que je servirai, pardi, je peux lui donner son congé comme il peut me donner le mien, c'est plus égal.

Guillot

Mais tu raisonnes-là comme un poltron ; si tu pensais seulement...

Scène 4

Laquais, Guillot

Laquais

Tout-à-l'heure, on va venir vous parler.

Guillot

J'allons attendre dans la cour, pour achever de nous dire queuque chose que... Vous voudrez bien nous avertir.

Laquais

Allez, oui, je vous appellerai.

Scène 5

Laquais Seul

les regardant aller

Laquais Seul

Voila deux jeunes gas assez bien tournés, Monsieur Guillot et Monsieur Pierrot seront un joli Laquais et un joli Soldat. Bon, à présent je les confonds, et je ne sais plus lequel des deux.

Scène 6

Laquais, Monsieur Dorancé

Laquais

Monsieur, il y a là un garçon qui veut s'engager.

Monsieur Dorancé

Où est-il ?

Laquais

Il est dans la cour avec son frère, qui attend.

Monsieur Dorancé

Fais-le venir tout seul, que je lui parle à mon aise.

Il appelle.

Il sort.

Laquais

Lequel appellerai-je ? Ma foi, à tout hasard. Pierrot.

Scène 7

Monsieur Dorancé, Pierrot

Monsieur Dorancé

C'est donc toi, mon ami, qui veut entrer au service ?

Pierrot

Oui, Monsieur, sauf votre grâce, et j'y ferai bien mon devoir, car j'ai envie de faire queuque chose.

Monsieur Dorancé

Quel âge as-tu ?

Pierrot

Quinze ans, vienne la Saint-Martin.

Monsieur Dorancé

Tu n'es pas encore bien grand, mais tu grandiras, je le vois ; sais-tu lire et écrire ?

Pierrot

Oui, Monsieur ; c'est moi qui écrit tous les Registres de la Fabrique de note Paroisse, et je chante au lutrin tout courant.

Il lui donne six livres.

Monsieur Dorancé

Allons, tiens, voilà qui est conclu, je t'arrête. Prends cela pour boire à ma santé ; je vais te faire faire l'habit, et dès ce moment tu entres au service ; ton nom de Villageois va mal au Métier que tu prends, appelles-toi La Terreur.

À part.

Pierrot

Oui, Monsieur. Voilà un nom bien méchant pour un laquais.

Scène 8

Madame Dorancé, Laquais, Pierrot

Madame Dorancé

Saint-Jean.

Laquais

Madame.

Madame Dorancé

Où est ce garçon qui veut entrer au service ?

Pierrot

C'est mon frère, Madame, il est dans la cour.

Madame Dorancé

Faites-le entrer, Saint-Jean.

Laquais

Guillot.

Scène 9

Madame Dorancé, Guillot, Monsieur Dorancé, Pierrot

Madame Dorancé

C'est donc toi, mon enfant, qui veut servir ?

Guillot

Oui, Madame, si c'est votre bon plaisir de me faire recevoir pour cela.

À Guillot.

Madame Dorancé

Il est vraiment d'une jolie figure, et quand il sera arrangé... Tu n'as pas encore servi, n'est-ce pas ?

Guillot

Oh mon Dieu ! Non, Madame, c'est bien aisé à voir, je suis si jeune.

Madame Dorancé

Tant mieux, tu en seras plus sage, j'espère.

Guillot

J'ai bonne envie, bon coeur, et j'apprendrai bientôt tout ce qu'il faut savoir.

Madame Dorancé

Vous êtes tous deux les enfants de Gros-Pierre, à ce qu'on m'a dit, un vigneron de ce village ?

Guillot

On vous a dit vrai, Madame.

Madame Dorancé

Allons, voilà qui est arrêté, dès demain je te fais donner l'habit, il y en a un qui ira précisément à ta taille ; il faut que je te donne un joli nom ; je veux qu'on t'appelle Zelmis.

À part.

Guillot

Comme on voudra, Madame. Voilà un nom bien doucereux pour un soldat.

Madame Dorancé

Monsieur, n'aurai-je pas là un joli Laquais ?

Monsieur Dorancé

Et moi, mon soldat, comment le trouvez-vous ?

Guillot

Quand faudra-t-il rejoindre, Madame ?

Madame Dorancé

Qu'appelles-tu, rejoindre ?

Pierrot

Monsieur, servirai-je à table, et porterai-je la queue en ville ?

Monsieur Dorancé

Que veux-tu dire, si tu serviras à table, si tu porteras la queue en ville ? Est-ce là le métiers d'un soldat ?

Madame Dorancé

Et toi qui demande quand il faudra rejoindre, qu'est-ce que cela veut dire pour un laquais ?

Guillot

Mais, je ne veux pas être Laquais.

Pierrot

Mais, je ne veux pas être soldat.

Monsieur Dorancé

Ah ! Voilà un bon quiproquo ; Madame, c'est votre laquais qui veut être soldat, et c'est mon soldat qui veut être laquais ; mais, ma foi, qu'ils se fassent soldats tous les deux, cela vaudra mieux, ils sont aussi grands l'un que l'autre ; allons, Monsieur Pierrot, vous avez reçu la pièce, vous m'avez donné votre parole, et pour un honnête garçon, c'est un engagement.

Pierrot

Oh ! Nani, Monsieur, vous êtes vous-même trop honnête homme pour vouloir surprendre ma volonté ; j'ai crû que tout ce que vous me disiez était pour me recevoir laquais... Ma bonne Dame, priez Monsieur pour moi ; c'est à votre service que je veux entrer, et il y aurait conscience.

À Guillot.

Madame Dorancé

Sans doute, Monsieur, je vous prie de ne plus penser à Pierrot, puisqu'il veut être à moi ; il me vient même l'idée de les prendre à mon service tous les deux. Quoi ! Mon cher garçon, tu veux être Soldat, mais y penses tu ? Tu auras de la peine comme un malheureux dans cet état, au lieu qu'en entrant à mon service, tu mèneras une vie douce et tranquille, et on pourra faire quelque chose de toi, si tu veut être bon sujet... Je suis déja faite à sa figure, elle me revient beaucoup.

À Guillot.

Monsieur Dorancé

Oh ça ! Madame, s'il vous plaît, ne travaillez pas à me débaucher mes hommes. Tu t'appelles Guillot, je crois, toi ?

Monsieur Dorancé

Oui, Monsieur.

Monsieur Dorancé

Tu veux être soldat.

Guillot

Oui, Monsieur, absolument. Madame, je suis bien fâché.

À Pierrot.

Monsieur Dorancé

Eh bien ! Passe ici, et sois la Terreur. Et toi, y penses-tu de vouloir être laquais ? Imite l'exemple de ton frère. L'état de soldat fait honneur, et vaut mieux que celui d'un paresseux, vrai pilier d'antichambre, qui passe sa vie dans une inaction méprisable et indigne d'un homme de coeur.

Pierrot

Monsieur, je suis bien fâché de ne pas sentir toutes vos bonnes raisons, mais je n'ai pas de goût pour le métier de soldat, et madame est une bonne dame ; j'aime mieux faire son service que tout le tapage de la Guerre ; on y a trop de mal, et jamais de profit ; on a beau bien faire, on n'a que la paye, et on ne quitte pas quand on veut. Oh ! J'aime mieux être à Madame.

À son mari.

Madame Dorancé

Tu as raison, mon garçon, viens aussi toi de mon côté ; bon. Vous ne voulez pas que je vous enlève vos hommes, voilà pourtant un déserteur que je vous fais, pour me venger de Monsieur la Terreur ; ils se ressemblent, et je m'accommoderai de celui-ci tout seul, puisque j'y suis réduite : allons, Zelmis, sois fidèle à ton service, et tu seras content de moi.

Pierrot

Oh ! C'est bien mon envie, Madame, et je n'ai que cela dans l'âme.

Monsieur Dorancé

Et toi, la Terreur, fais connaître ton nom aux ennemis, et mérites de le porter toute ta vie, tu verras que tu feras ton chemin, je te protégerai.

À son frère.

Guillot

Mon Capitaine, je mourrai à la peine, ou vous verrez que j'ai l'âme qu'il faut avoir pour le métier que je prends. Comment peut-on être Laquais !

Pierrot

Comment peut-on se faire Soldat ?

Monsieur Dorancé

Allons la Terreur, à demain.

Guillot et Pierrot sortent.

Madame Dorancé

À demain, Zelmis.

Scène 10

Monsieur Dorancé

Monsieur Dorancé

Nous avons prétendu chacun décider les inclinations de ces deux bonnes gens-là selon nos idées, mais ils ont, comme vous voyez résisté à nos raisons : cela prouve bien que...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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