Les Deux Médecines
Scène 1
Mademoiselle Dubois, Le Petit Dusault
Elle tire les rideaux du lit, et appelle à voix basse.
Mademoiselle Dubois
Commençons parle plus raisonnable, c'est le frère, du moins suivant ce qu'il a dit hier à sa maman, qu'il prendrait sa médecine comme on boit un verre de limonade : nous allons voir. Dusault, Dusault ; allons, voilà votre médecine.
Il se met sur son séant avec vivacité.
Le Petit Dusault
Ma médecine ? Allons, ma bonne, me voilà tout prêt.
Mademoiselle Dubois
Mon petit ami, vous l'allez donc prendre comme un grand garçon ? Tenez, voilà un petit morceau de pâte d'abricot que je vous donnerai après, pour vous en ôter le goût.
Le Petit Dusault
Ma Bonne, vous savez bien que Maman m'a promis un beau Noeud-d'Épée d'argent, si je prenais ma médecine joliment, ainsi vous lui direz comme vous allez me la voir prendre : donnez.
Mademoiselle Dubois
La voilà, tenez bien, et prenez garde à répandre.
Il avale la Médecine.
Il mange la pâte d'abricot.
Le Petit Dusault
N'ayez pas peur, ma Bonne, je n'en répandrai pas une goutte... Voilà qui est fait. Eh bien ! Ma Bonne, n'ai-je pas bien mérité le Noeud-d'Épée ?
Mademoiselle Dubois
Oh ! Sûrement, et je le dirai à votre Maman, aussitôt qu'elle sera levée.
Le Petit Dusault
Les enfants font cinquante simagrées quand il faut prendre une médecine, parce qu'ils ne se font pas une raison que cela est nécessaire à leur santé, et puis ils la flairent, et puis ils la goutent, et puis ils ne peuvent plus la prendre, et puis on les gronde au lieu de leur donner des Noeuds-d'Épée, et c'est bienfait, n'est-ce pas ma bonne ?
Mademoiselle Dubois
Vous avez raison.
Le Petit Dusault
Voilà, je gage, comme ma soeur va faire, car elle disait hier au soir qu'elle ne pourrait jamais la prendre ; elle pleurait d'avance ; mon Dieu ! Comme elle a fait l'enfant, ma Bonne ! Maman lui a aussi promis un éventail, si elle prenait bien sa médecine.
Mademoiselle Dubois
Oui, mais j'ai bien peur qu'elle ne le gagne pas, car je serai obligée de dire la vérité.
Le Petit Dusault
Savez-vous ce qu'il faut faire, pour l'engager à prendre sa médecine sans faire de façon ?
Mademoiselle Dubois
Non : qu'est-ce qu'il faut faire ?
Le Petit Dusault
Il faut lui dire que j'ai fait beaucoup de grimaces, beaucoup de façons pour prendre la mienne, malgré l'air résolu que j'avais hier au soir, quand Maman nous en a parlé ; cela piquera ma soeur ; elle veut passer pour mieux faire que moi tout ce que nous faisons ensemble. Vous verres, ma Bonne, si je n'imagine pas bien cela, vous verrez.
Mademoiselle Dubois
Mon petit ami, votre idée est excellente ; elle dort encore, je m'en vais chercher sa médecine ; pendant que je rengagerai à la prendre, vous ferez semblant de dormir, vos rideaux fermés et vous entendrez tout ce que je lui dirai,
Mademoiselle Dubois sort.
Le Petit Dusault
Oui, ma bonne, je serai le dormeur, allez vite.
Scène 2
Le Petit Dusault
Le Petit Dusault
Oh ! Je m'en vais bien m'amuser ; m'en voilà quitte moi ; j'aurai un Noeud- d'épée, mais ma soeur... ma soeur n'aura pas son éventail, à moins qu'elle ne se pique d'honneur, comme j'ai dit : oh ! nous allons bien rire.
Scène 3
Mademoiselle Dubois, Le Petit Dusault, La Petite Dusault
Au petit Dusault.
tient un gobelet
Mademoiselle Dubois
Voilà ía médecine de votre soeur, allons cachez-vous dans vos rideaux, et faites bien le dormeur.
Le Petit Dusault
Oui, ma Bonne, je ne soufflerai pas, jusqu'à ce que vous me disiez de m'éveiller.
Elle va au lit de la petite Dusault.
La petite Dusault se frotte les yeux, se retourne et se cache dans son lit ; Mademoiselle Dubois la découvre un peu.
Mademoiselle Dubois
C'est bon. Allons, Mademoiselle, voilà votre médecine. Mademoiselle, m'entendez-vous ? Eh bien ! Réveillez-vous donc. Eh bien ! Mademoiselle, où allez-vous donc ? Voulez-vous bien vous mettre sur votre séant, et prendre votre médecine ? Elle va se refroidir.
La Petite Dusault
Ma Bonne, il est trop matin, je n'ai pas assez dormi, et cela me fera mal.
Mademoiselle Dubois
Mademoiselle, il est l'heure à laquelle votre maman a dit que vous la prissiez ; allons, ne faites pas l'enfant, vous savez bien qu'elle vous a promis un bel éventail, si vous la prenez comme une grande personne : allons donc.
Elle prend le gobelet.
La Petite Dusault
Bon, je me soucie bien d'un éventail, pour prendre une vilaine médecine : voyons-la donc, ma Bonne.
Mademoiselle Dubois
Allons, prenez-la tout de suite ; cela sera bientôt fait, si vous voulez.
La Petite Dusault
Ah ! Ma Bonne, comme elle est noire ! Comme ça sent mauvais ! Mais en voilà trop, je ne pourrai jamais avaler tout.
Mademoiselle Dubois
Il n'y en a point trop : allons, mais allons donc ; voilà un bon morceau de conserve de fleurs d'oranges que vous aimez, qui vous attend.
La Petite Dusault
De la fleur d'oranges ? Eh bien ! Ma Bonne, partageons ; prenez la médecine, et moi je mangerai la fleur d'oranges.
Mademoiselle Dubois
Oui, voilà de beaux contes que vous faites là : savez-vous bien que je m'impatienterai à la fin, et que si vous continuez, je vous forcerai de la prendre ; vous n'aurez pas d'éventail, mais à la place je vous régalerai d'une bonne poignée de verges...
La Petite Dusault
Mais, ma Bonne, aussi pourquoi commencez-vous par moi ? Mon frère n'a pas pris la sienne.
Mademoiselle Dubois
Si, Mademoiselle, il l'a prise... et il dort maintenant.
La Petite Dusault
Il l'a prise ! Eh bien ! L'a-t-il prise, comme il disait hier, sans faire de façons ?
Mademoiselle Dubois
Oh ! Pour lui, j'en suis encore plus mécontente que je ne le serai de vous, j'espère ; en tout cas, je lui ai bien assuré qu'il n'aurait pas de Noeud-d'Épée... Il m'a tant impatienté...
La Petite Dusault
Quoi ! Lui qui faisait tant le brave hier au soir : ah ! Je suis bien aise de savoir ça, ma Bonne ; oh bien ! Pour me moquer de lui, vous allez voir comme je vais prendre ma médecine moi ; donnez.
Mademoiselle Dubois
Tenez, allons, voyons. La petite Dusault avale la médecine. Voilà qui est fait.
Mademoiselle Dubois
Fort bien. Tenez, la fleur d'oranges. Ah ! Votre frère sera bien attrapé.
La Petite Dusault
Mais, ça n'est pas si mauvais que je le pensais... Mon frère est un nigaud ; oh ! Comme je m'en vais me moquer de lui ! Il n'aura pas de Noeud-d'Épée, et moi j'aurai un bel éventail, n'est-ce pas, ma Bonne ?
Le Petit Dusault
Qu'est-ce que tu dis donc, ma Soeur ?
La Petite Dusault
Je dis, mon Frère, que tu fais bien le brave le soir d'une médecine, et que tu es pis qu'un enfant de quatre jours quand il faut la prendre ; car je sais de tes nouvelles : mais demande à ma bonne comme j'ai pris la mienne ?
Mademoiselle Dubois
Oh ! Il est sûr qu'il y a bien de la différence.
Le Petit Dusault
Quoi ! Ma Soeur, tu n'as pas fait de façons du tout, du tout ?
La Petite Dusault
N'est-il pas vrai, ma Bonne, que je l'ai prise tout de fuite, et que j'aurai l'éventail ?
Le Petit Dusault
J'en suis charmé, ma Soeur ; cependant je ne dormais pas, quand ma bonne t'a apporté ta médecine, et j'ai entendu... ma Soeur... J'aì entendu bien des choses... Enfin, si tu as l'éventail, j'espère aussi avoir mon Noeud-d'Épée, n'est-ce pas, ma Bonne ?
Mademoiselle Dubois
Allez, allez, tranquillisez -vous tous deux, on arrangera cela pour le mieux.
Scène 4
Madame Dusault, La Petite Dusault, Mademoiselle Dubois
Madame Dusault
Eh bien ! Ces deux médecines sont-elles prises, Mademoiselle, et m'en coûtera- t-il un Noeud-d'épée et un éventail ?
La Petite Dusault
Oh ! Maman, il vous en coûtera un éventail. Pour le Noeud-d'Épée, ce ne sont pas mes affaires, demandez à ma bonne ; mon frère est bien courageux la veille d'une médecine, mais...
Mademoiselle Dubois
Mais... Mademoiselle, ne tirez pas sur Monsieur votre frère, comme vous faites, ça n'est pas bien, et pour vous en corriger, je suis obligée de dire à Madame la vérité, que sans votre frère, votre médecine ne serait peut-être pas encore prise.
Madame Dusault
Comment cela ?
Mademoiselle Dubois
Oui, Madame, Monsieur votre Fils l'a prise sans sourciller et très gaiment ; après cela, il m'a donné l'idée de faire croire à Mademoiselle, qu'il avait fait bien des façons, afin de la piquer d'honneur ; cela a réussi on ne peut pas mieux : Mademoiselle d'elle-même n'était pas trop disposée à prendre sa Médecine en personne raisonnable ; mais poussée par une belle émulation et pour l'emporter sur son frère, elle l'a avalée le plus courageusement du monde. Voilà le vrai, Madame. Malgré cela, je crois que vous ne pouvez pas vous dispenser de donner l'éventail, pour faire passer la médecine : à l'égard du Noeud-d'épée, il ne saurait être trop beau.
La Petite Dusault
Ah ! Ah ! Mon Frère, tu m'as joué là d'un bon tour, mais je t'en remercie. Ma Bonne, vous êtes bien maligne, mais je ne vous en veux point, car vous m'avez fait trouver la médecine fort bonne.
La Petite Dusault
Eh bien ! Mademoiselle, vous voyez que quand on veut, on est maîtresse de vaincre cette répugnance qu'on a pour une médecine : venez à présent faire l'enfant, quand il faudra que vous en preniez.
La Petite Dusault
Oh ! Non, Maman, je ne serai plus de façon, et j'en prendrai tant que vous voudrez.
À sa fille.
Madame Dusault
Mon petit ami, tu auras un beau Noeud-d'Épée, parce que tu le mérites. Et vous, Mademoiselle, je vous donnerai aussi l'éventail, quoique, selon l'histoire, vous ne la méritiez guère ; mais la promesse que vous venez de me faire que cela ne vous arrivera plus, me radoucit. Vous pouvez bien dire que vous l'avez échappé belle, et c'est ce qu'on appelle...