Les Moineaux
Scène 1
Abbé, Le Petit Minot
Monsieur l'Abbé apporte dans ses bras le petit Minot, pour le porter dans la Chambre de sa mère, l'enfant se débat si bien, qu'il est obligé de le mettre à terre dans le salon.
Abbé
Ah ! Ah ! Petit monstre, vous faites de pareilles horreurs ! Ce n'est pas assez de la correction que je viens de vous donner, il faut que Madame votre mère le sache, et qu'elle vous en punisse aussi.
Le Petit Minot
Monsieur l'Abbé, je vous promets que cela ne m'arrivera plus ; ne le dites pas à Maman.
Abbé
Comment ! Que je ne le dise pas ! Toute la maison le sait, votre mère l'apprendrait d'un autre, et moi je passerais pour vous soutenir dans les dispositions où vous êtes de pareilles actions. Elle le saura, elle va le savoir tout-à-l'heure.
Le Petit Minot
Ah bien ! Personne ne m'a vu, je dirai que ce n'est pas moi, que le chat est tombé tout seul d'une fenêtre d'en haut, qu'il s'est cassé les deux pattes, que j'ai été le ramasser, et qu'on a dit que c'était moi qui les lui avait cassées, et que vous m'avez donné le fouet mal-à-propos, et Maman vous grondera, au lieu de moi, là.
Abbé
Oh ! Vous aurez beau dire cela, on sait que vous êtes méchant, que vous faites du mal à toutes les bêtes de la maison, quand vous pouvez les tenir.
Le Petit Minot
Mais, je ne vous ai jamais fait de mal à vous, Monsieur l'Abbé, pourquoi voulez-vous qu'on m'en fasse ? Je ne voulais pas lui casser les pattes à ce petit chat, je voulais seulement voir s'il pourrait marcher avec deux toutes seules.
Abbé
Allez, vous êtes un vilain enfant : encore vous adresser au petit chat de Mademoiselle Hélène, qu'elle aime de tout son coeur !
Le Petit Minot
Oh ! Vous aimez encore mieux cette jolie Demoiselle, qu'elle n'aime son chat ; voilà pourquoi vous êtes si en colère contre moi. Tenez, Monsieur l'Abbé, si vous dites à Maman... si vous le dites moi, je lui dirai tout ce que j'ai vu l'autre jour, par le trou de la serrure, quand vous étiez dans la chambre d'Hélène. C'est joli, pour un Abbé, de caresser la Femme de chambre de Maman !
Abbé
Allez, vous êtes un petit menteur, vous n'avez rien vu ; votre maman ne vous croira pas, et vous fera fouetter encore pour avoir menti.
Le Petit Minot
Eh bien ! Nous verrons, Monsieur l'Abbé, nous verrons. J'entends quelqu'un, Monsieur l'Abbé, prenez garde à ce que vous allez dire.
Scène 2
Madame Minot, Le Petit Minot, Abbé
Madame Minot
Où est-il donc, ce petit monstre-là ? Ah ! Vous voilà, Monsieur ; vous faites donc toujours des méchancetés, des horreurs ? Je viens d'apprendre.
Le Petit Minot
Ah ! Maman, ce n'est pas moi, c'est le chat qui est tombé ; demandez plutôt à Monsieur l'Abbé, si je mens.
Abbé
Oui, Madame, le petit animal a voulu passer d'une fenêtre à l'autre, les pattes lui ont manqué sur les ardoises, vous savez que les ardoises sont glissantes, et il est tombé à faux sur deux pattes ; le poids du corps, et la hauteur de la chute jointe à la pression de la colonne d'air, qui lui a fait faire la pirouette en tombant, il n'en faut pas davantage pour casser les pattes à un petit chat, dont les muscles et les tendons sont si délicats... Enfin, Madame, voilà comme cela est arrivé.
Le Petit Minot
Oui, Maman, voilà comme ça est arrivé ; Monsieur l'Abbé le sait bien, comme vous voyez.
Madame Minot
Monsieur l'Abbé veut vous excuser sur toutes vos méchancetés, cela ne vous rend que plus méchant de jour en jour ; je veux y mettre ordre : retirez-vous dans votre chambre, et je vais tout-à-l'heure vous y aller trouver, pour vous punir comme vous le méritez ; allez.
Le Petit Minot
Ah ! Ma chère Maman, je vous assure...
L'Abbé et le petit Minot sortent.
Madame Minot
Allez vous-en, dis je, ... Que dans la colère où je suis !... Allez vous-en.
Scène 3
Un Philosophe, Madame Minot
Un Philosophe
Vous voilà le foudre à la main, Madame, quel crime êtes-vous donc sur le point de punir ? C'est apparemment votre petit Hercule à qui vous voulez susciter quelques traverses ? Mais pourquoi cela ? Vous n'avez pas les mêmes raisons de le persécuter, qu'avait la vindicative Junon.
Madame Minot
Ne plaisantez pas, Monsieur, mon petit Hercule devient plus méchant de jour en jour ; il estropie tous les animaux de la maison qui ne sont pas de sa force, et tout-à-l'heure encore il vient de casser deux pattes au pauvre petit chat de ma femme de chambre... J'en suis furieuse !
Un Philosophe
Eh ! Pourquoi ? Ce petit Héros exerce sa force sur les animaux domestiques, pour nous délivrer par la suite, à l'exemple d'Hercule même, des monstres qui pourraient venir ravager ces contrées.
Madame Minot
Oh ! De grâce, laissez là votre ton poétique, et entrez plutôt dans les peines d'une mère qui découvre à son fils dans l'âge le plus tendre, un caractère méchant, une âme féroce, dont elle aura tout à craindre dans la suite.
Un Philosophe
Oh ! Puisque vous prenez la chose au sérieux, Madame, je vois qu'il faut vous tranquilliser, et je veux vous guérir de vos craintes. Votre enfant est si jeune, qu'il ne sait pas encore ce qui est bien ou mal, ni en physique, ni même en morale ; il faut le lui apprendre, et parler à son âme, sans verges ni menaces.
Madame Minot
Eh ! Monsieur, je suis lasse de lui donner des leçons sur cela.
Un Philosophe
Ce ne sont pas des leçons, Madame, qu'il faut lui donner, ce sont des exemples pris dans la Nature, et qui, par ce moyen, lui seront sensibles. Oui, Madame, des exemples aux enfants, voilà ce qu'il leur faut : ces petits êtres retiennent mieux ce qu'ils voient, que tout ce qu'on peut leur dire.
Madame Minot
Eh bien ! Comment faire, Monsieur ? Daignez m'éclairer sur les moyens...
Un Philosophe
J'en imagine un qui va bien à la circonstance. J'ai deux Moineaux assez apprivoisés dans ma chambre, qui me serviront à donner à votre petit bonhomme, un exemple de sensibilité pour les animaux, sensibilité qu'il a peut-être en lui-même, sans qu'elle ait encore été développée.
Madame Minot
Ah ! Monsieur, que je vous aie l'obligation de savoir au moins ce qui en est !...
Un Philosophe
Je vais aller chercher mes deux moineaux, et instruire votre laquais de mon projet, pour qu'il les fasse entrer dans ce salon, l'un après l'autre par la fenêtre, comme s'ils venaient d'eux-mêmes. Vous, faites venir ici votre fils ; dans l'instant je redescends, vous vous prêterez à croire ce que je vais tâcher de lui persuader, et vous verrez, j'espère, que votre fils n'est pas si méchant, mais que votre petit précepteur l'entend rien à sa besogne. Je reviens dans l'instant, faites que je retrouve ici le petit bonhomme.
Le Philosophe sort.
Madame Minot
Allez vite, je vais le faire venir.
Scène 4
Madame Minot
Un Laquais paraît.
Le Laquais sort.
Madame Minot
Y a-t-il là quelqu'un ? Amenez-moi ici mon fils tout seul, sans Monsieur l'Abbé. Que les pères et les mères sont à plaindre, et que l'éducation des enfants demande d'attentions, de soins et d'intelligence !
Scène 5
Madame Minot, Le Petit Minot
Madame Minot
Eh bien ! Mon fils, vous repentez-vous de la cruauté que vous avez eu, de faire du mal à un petit être qui ne vous en faisait point ?
Le Petit Minot
Mais... Maman... Je vous assure...
Madame Minot
Je sais la vérité, n'allez pas mentir encore et chercher à réparer votre faute, par une autre que je ne vous pardonnerais pas.
Le Petit Minot
Eh bien ! Non, ma petite Maman, si vous ma pardonnez, cela ne m'arrivera plus, je vous assure.
Madame Minot
Si cela vous arrive jamais...
Scène 6
Un Philosophe, Madame Minot, Le Petit Minot
Un Philosophe
Il semble, Madame, que vous grondez mon petit ami ?
Madame Minot
Ah ! Monsieur, votre petit ami est un petit inhumain qui...
Le Petit Minot
Maman, ne dites pas à mon bon ami ce que j'ai fait, il ne m'aimera peut-être plus tant...
Au Philosophe.
Madame Minot
Si, Monsieur, pour votre punition, il faut qu'il le sache. Monsieur, que diriez-vous d'un enfant qui a la cruauté de casser les pattes d'un pauvre petit chat qui ne lui faisait pas de mal ?...
Un Philosophe
Je dirais qu'il ne sait pas apparemment que c'est très mal fait ; s'il le savait, et qu'il le fit, ce serait un être féroce à étouffer.
Le Philosophe a fait un signe au Laquais, qui lâche un des deux moineaux dans le salon.
Madame Minot
Entendez-vous mon fils ?
Il court après.
Le Petit Minot
Ah ! Maman, un moineau. Monsieur, attrapez-le moi donc... Tenez, le voilà... Attrapez...
Un Philosophe
Je le tiens.
Le Petit Minot
Mon bon ami, donnez-le moi, voulez-vous ?
Madame Minot
Non, Monsieur, ne lui donnez pas, je vous le défends, il l'aurait bientôt fait mourir.
Un Philosophe
Vous le croyez, Madame, et moi je crois que mon petit ami ne lui fera point de mal.
Le Petit Minot
Non, Maman, je vous le promets.
Un Philosophe
Tenez, le voilà... Mais qu'en allez-vous faire ?
Le Petit Minot
Mon bon Ami, je vais lui donner à manger, et puis je le mettrai dans une cage, et puis je le prendrai, je le baiserai, je le caresserai comme ça... dans ma main.
Un Philosophe
Oui, dans votre main, et vous finirez par le tant tourmenter, croyant le caresser, que vous l'étoufferez, et qu'il sera mort demain. Mon petit ami, il y a quelque chose de mieux à faire de cet oiseau, et qui me prouvera que vous avez l'âme belle, tendre et compatissante.
Le Petit Minot
Et quoi donc, mon bon ami ?...
Un Philosophe
Écoutez-moi ; ce moineau a, comme vous, son père et sa mère, qui sont dans quelques nids du jardin...
Le Petit Minot
Eh bien ! Oui.
Un Philosophe
Si vous le retenez ici, ils vont croire qu'il est perdu ou tué, en ne le voyant pas revenir ce soir ; voilà la nuit qui approche, je gage qu'ils font déjà très inquiets de ce qui peut lui être arrivé ; croyez-moi, mon cher ami, au lieu de rendre ce pauvre petit animal malheureux et toute fa famille, rendez-lui la liberté ; si vous étiez à sa place, ne seriez -vous pas bien aise qu'on vous en fit autant ?
Le Petit Minot
Oui, mais... il est bien joli, et j'aurais bien du plaisir... Allons... Maman, je crois que mon bon ami a raison, je m'en vais le lâcher ; son papa et sa maman seront bien contents, n'est-ce pas, de le revoir ?
Madame Minot
Oui, mon fils, et vous me contenterez beaucoup d'avoir cette générosité-là...
Le Petit Minot
Tenez, Maman, le voyez- vous ?... Ah ! Le voilà parti.
Un Philosophe
Eh bien ! Ne sentez-vous pas une certaine satisfaction, un certain plaisir... qui accompagne toujours une bonne action ? Plaisir que vous n'avez sûrement pas eu, quand vous avez cassé les pattes au pauvre petit chat.
Le Petit Minot
Oui, mon bon Ami, oui, je vous l'assure... Ce pauvre petit Moineau va dire du bien de moi à son papa et à sa maman... N'est-ce pas ?...
Un Philosophe
Sans doute... Je suis même perwuadé qu'ils viendront l'un ou l'autre vous remercier de la bonté que vous avez eu, de rendre la liberté à leur enfant, sans lui faire de mal.
Le Petit Minot
Vous croyez ?... Eh bien ! Par exemple, je voudrais bien le voir ! Oh ! Pour le coup cela me corrigerait pour toujours, de l'envie de leur faire du chagrin.
Un Philosophe
Eh bien ! Tenez, voyez si j'ai voulu vous en faire accroire... Tenez... Voilà le père ou la mère, je ne sais pas lequel des deux, qui vient vous remercier, attrapons-le...
Au Moineau.
Il le chasse du côté de la fenêtre avec son mouchoir.
Le Petit Minot
Oh ! Non, mon bon Ami, nous pourrions lui faire du mal ; je suis content qu'il soit venu comme cela tout de fuite me remercier ; si nous l'arrêtions, son enfant serait peut-être inquiet à son tour... Il ne faut pas l'empêcher de s'en retourner sur le champ ; sa visite est faite, n'est-ce pas, Maman ?... Allez, petit Moineau, retournez à votre maison ; je quis charmé de vous avoir rendu votre fils : Allez, vous m'avez allez remercié, je ne vous en demande pas davantage... Le voilà parti... Tant mieux Maman... Je suis plus content que si je les avais gardés tous deux.
Un Philosophe
Eh bien ! Madame, mon petit Ami n'est pas si méchant, comme vous voyez ; il ne s'agit que de faire sentir à son âme, par des moyens qui soient à sa portée, ce qui est bien et ce qui est mal...
Madame Minot
Venez m'embrasser, mon Fils, et souvenez-vous toujours du plaisir que vous avez senti à traiter avec générosité ces deux petits moineaux...
Le Petit Minot
Oui, Maman. Je sens bien maintenant que...