Les Poches
Scène 1
Monsieur Mondor
seul, assis auprès d'un Bureau, où il regarde des Mémoires de Marchands
Monsieur Mondor
Est-il possible qu'après dix années de mariage passées dans la plus heureuse intelligence, ma Femme se jette depuis six mois, dans un désordre qui me donne lieu de tout craindre ! C'est cette maudite connaissance qu'elle a faite de Madame des Usages, qui est cause de ce dérèglement, et il faut que j'emploie tout pour y mettre ordre. Jusques ici, mes prières, mes avis n'ont rien fait ; faut-il que j'en vienne jusqu'à la colère et aux menaces ! Oui, il le faut, je n'ai plus que cette ressource. Holà ! Quelqu'un...
Scène 2
Un Laquais, Mondor
Un Laquais
Monsieur...
Mondor
Faites-moi venir la femme de chambre de Madame.
Un Laquais
Oui, Monsieur... Mais elle dort peut-être encore ; Madame ne s'est couchée qu'à quatre heures du matin.
Mondor
Eh bien ! Sachez ce qui en est, et si elle est levée, qu'elle vienne me parler tout-à-l'heure.
Un Laquais
Oui, Monsieur : et si elle n'est pas levée, faudra-t-il aussi qu'elle vienne ?
Mondor
Elle se lèvera, et viendra le plutôt qu'elle pourra : allez.
Un Laquais
Oui, Monsieur.
Scène 3
Mondor
Mondor
Il faut que je voie si je pourrai tirer de cette femme de chambre, quelques détails sur tout ce que je voudrais savoir, et que je crains d'apprendre.
Scène 4
Julie, Mondor
Julie
Qui est-ce qu'il y a pour le service de Monsieur ?
Mondor
Mademoiselle, il y a qu'il s'agit de rester ici, ou d'en sortir, selon la façon vraie ou fausse dont vous allez me répondre aux questions que j'ai à vous faire ; ainsi prenez garde à ce que vous me direz.
Julie
Monsieur, vous êtes le maître de me demander ce que vous voudrez, je répondrai comme je le dois...
Mondor
Soit. Madame doit-elle beaucoup à sa marchande de modes des Traits galants ? Car je sais que c'est là qu'elle se fournit maintenant.
Julie
Madame lui doit, je crois, quelques petites bagatelles ; il n'y a pas longtemps qu'elle lui a donné de l'argent.
Mondor
Cela est-il vrai ? Prenez garde.
Julie
Oui, Monsieur, j'en réponds.
Mondor
Vous en répondez ! Et à Tenières, le bijoutier ?
Julie
Elle ne lui doit que sa dernière navette.
Mondor
Sa dernière navette ! Savez-vous si ma femme joue et perd sur sa parole ?
Julie
Oh ! Monsieur, jamais ; Madame verrait jouer plutôt toute la nuit sans jouer, quand elle n'a plus d'argent, que de risquer un écu sur sa parole, ou même d'en emprunter.
Mondor
Cela est il vrai, y puis-je compter ?
Julie
Oui, Monsieur, comme sur tout ce que je vous dis.
Mondor
Oui, je le crois, aussi je récompenserai votre sincérité comme elle le mérite : avertissez ma femme, que je la prie de passer ici, que j'ai de l'argent à lui donner, cela la fera venir promptement.
Elle sort.
Julie
J'y vais, Monsieur.
Scène 5
Mondor
Il dit :
Il lit.
Mondor
Mémoire de ce que Tenieres, Marchand rue Saint-Honoré, a fourni à Madame Mondor : Onh... onh... onh... Total... trois mille six cent livres. Mémoire de ce que j'ai fourni en ajustements de modes à Madame Mondor. ... Onh... Onh... onh... Total... Quatre mille livres ; et tout cela n'est que depuis six mois. Quatre mille livres en ajustements de modes seulement ! Voyons la carte du jeu. Je dois à Monsieur l'Abbé Fijeac, cinquante Louis ; à Monsieur le Chevalier du Croc, soixante-quinze Louis ; à Madame la Marquise de Faussecoupe, vingt-cinq Louis. Du Wischk, à Monsieur le Comte des Honneurs, cinquante louis. Tout cela fait... oui... justement... deux cents louis. Fort-bien ; voilà une femme dans un joli train de dépense, sans ce que je ne sais pas.
Scène 6
Julie, Madame Mondor
Julie
Tenez bon, Madame, à toutes les questions que vous allez essuyer, sans quoi, attendez vous à une scène terrible.
Julie sort.
Madame Mondor
Va, ne t'inquiète pas.
Scène 7
Mondor, Madame Mondor
Mondor
Madame, je vous ai fait dire que j'avais de l'argent à vous remettre, mais c'est bien peu pour tout celui dont vous avez besoin.
Madame Mondor
Dont j'ai besoin, Monsieur ! Et qui vous a dit que j'ai besoin de tant d'argent ?
Mondor
Qu'importe qui me l'a dit, Madame, cela est-il vrai ou non ?
Madame Mondor
Monsieur, je m'arrange de ce que vous me donnez par mois, ainsi soyez tranquille.
Mondor
Que je sois tranquille ! Et l'êtes-vous vous-même ? Une femme qui doit sans l'aveu de son mari, douze mille francs et plus, peut-elle l'être, pour peu qu'elle ait un peu d'honneur et de raison ?
Madame Mondor
Et comment savez-vous ?
Mondor
Tenez, lisez, Madame.
Madame Mondor
Quoi ! Monsieur, vous avez pris cela dans mes poches ? Voilà un procédé indigne... Fouiller dans les poches d'une femme ! Fi, Monsieur, vous mériteriez y avoir trouvé encore quelque chose de pis... et si j'écoutais la vengeance qu'une femme a toujours toute prête...
Mondor
Vous vous oubliez, Madame... Vous perdez la tête et voilà ce qui arrive à toute femme qui a fait une sottise, elle est toujours tentée d'en faire une autre plus forte, quand ce ne serait que pour faire oublier la première.
Madame Mondor
Ah ! Monsieur, vous fouillez dans mes poches.
Mondor
Oui, Madame : fouillez dans les miennes quand vous voudrez, je n'y trouverai jamais à redire, parce que vous n'y trouverez jamais rien qui puisse vous chagriner.
Madame Mondor
Allez, Monsieur, vous êtes un tyran, un homme odieux, qui allez vous faire haïr autant que j'ai pu vous aimer.
Mondor
Et vous, vous êtes une femme injuste, et perdue même avant qu'il soit peu, si je n'y mets ordre.
Madame Mondor
Qu'est-ce à dire, si vous n'y mettez ordre ? Vous êtes bien hardi de me tenir des propos de cette force, et ma conduite...
Mondor
Vous met au bord du précipice, et je vous regarde comme une femme qui avez déjà un pied dedans.
Madame Mondor
Allez, vous êtes un visionnaire, qui pourra bien se faire détester de tout l'Univers.
Mondor
Cela peut être, mais je ne veux me faire montrer ni à un doigt, ni à deux, Madame, prenez-y garde.
Scène 7
Mademoiselle Adélaïde, Madame Mondor, Mondor
Mademoiselle Adélaïde
Mon Papa, Maman, je viens vous souhaiter le bonjour.
Elle l'embrasse.
Madame Mondor
Bonjour, petite. Allez vous en auprès de votre bonne.
Mademoiselle Adélaïde
Ah ! Comme vous me renvoyez, Maman... Et vous, mon Papa, vous ne me dites rien ?
Mondor
Embrassez-moi, ma chère amie, et obéissez à votre mère.
Elle les rassemble en se jetant à leurs cols.
Mademoiselle Adélaïde
Ah ! Mon Papa, ah ! Maman, vous paraissez avoir tous deux un gros chagrin ; ce n'est pas votre petite Adélaïde qui en est cause, n'est-ce pas ? Eh bien ! Permettez qu'elle vous le fasse passer, si elle peut, par ses caresses : mon petit papa, ma chère maman, embrassons-nous tous trois.
Madame Mondor
Laisse donc, laisse donc, mon enfant... Eh bien ! Finis donc.
Mondor
Allons, ma petite, je vous l'ai déjà dit, obéissez à votre mère, et allez auprès de votre bonne.
Mademoiselle Adélaïde
Oui, Papa, j'obéirai, mais quand nous nous serons embrassé tous les trois, comme nous faisons tous les matins, vous savez bien...
Ils s'embrassent tous les trois.
À Adélaïde.
Mondor
Il faut bien s'en débarrasser... Est-tu contente ?... Vas donc trouver ta bonne.
Mondor embrasse tendrement sa femme.
À Adélaide.
Mademoiselle Adélaïde
J'y vais pour vous obéir, mais je ne suis pas contente, car vous ne vous êtes pas baisés de si bon coeur qu'à l'ordinaire, et cela me chagrinera toute la journée ; ah ! Papa, embrasse donc Maman de tout votre coeur ! Eh bien ! Tiens... Va-t'en donc maintenant,
Elle fait semblant de sortir, et se cache derrière un paravent.
Mademoiselle Adélaïde
Je m'en vais, Papa : Adieu Maman.
Scène 9
Mondor, Madame Mondor
Mondor
Avouez, Madame, que sans la tendresse que cette enfant a pour son père et sa mère, ils étaient bien loin de s'embrasser ce matin suivant leur coutume.
Madame Mondor
Oh ! Pour cela oui, Monsieur, mais à qui la faute ?
Mondor
Ah ! Madame, j'aurais bien du plaisir à apprendre que ce n'est pas la vôtre, mais sûrement ce n'est pas la mienne.
Madame Mondor
Vous allez voir que ce n'est la faute de personne.
Mondor
Si, Madame, c'est la faute des mauvaises connaissances que vous avez faites depuis six mois, et cette Madame des Usages... Mais notre petite Adélaïde, avec ses caresses, a fait votre paix dans mon coeur : cette enfant est le fruit de notre union, dont le bonheur ne s'est pas démenti depuis dix ans ; n'allons point, Madame, détruire en un jour un bien aussi précieux... Croyez -moi... Faites de sages réflexions sur le moment où vous êtes, et je vais vous prouver que je suis toujours pour vous le mari le plus tendre et le plus sensé... Voilà quinze mille francs en or, pour vous tirer de l'embarras où quelques moments malheureux vous ont jetée. Reprenez votre état naturel, votre gaieté ordinaire, vous ne la retrouverez jamais que quand vous n'aurez rien à vous reprocher, et que vous ne ferez mystère de rien à l'ami le plus sûr et le plus vif que vous ayez dans le Monde.
Madame Mondor
Ah ! Mon cher Mondor, votre procédé, mes réflexions, vos avis... l'arrivée de notre petite Adélaïde, tout contribue à m'arracher des larmes qui vous annoncent le plus sincère repentir. Oui, vous avez dit vrai, vous faites revenir la paix dans mon coeur, que ma mauvaise conduite déchirait déjà en m'égarant de plus en plus. Embrassez-moi, mon cher ami, et soyez sûr que jamais je ne vous donnerai occasion d'avoir des reproches aussi raisonnables à me faire, que ceux que je n'ai que trop mérités.
Scène 10
Madame Mondor, Mademoiselle Adélaïde
Ils s'embrassent.
Madame Mondor
Ah ! Viens ma petite Adélaïde, que nous nous embrassions tous les trois maintenant, comme tu le voulais, Mais souviens toi toujours, si jamais tu as un mari aussi bon et aussi aimable que ton papa, de ne lui rien cacher de toute ta conduite, et d'en faire toujours ton meilleur ami.
Mademoiselle Adélaïde
Oui, Maman, je m'en souviendrai, je vous le promets. J'ai entendu derrière ce paravent, toutes les bonnes raisons que vous avez de me donner cette leçon, et j'en profiterai, je vous assure.
Madame Mondor
Pour moi, mon cher Ami, je vois avec plaisir que le Proverbe a raison, qui dit que...