Proverbe · 1769

Les préjugés

d’Alexandre-Guillaume de Moissy

Représentation
≈ 18 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
54
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Neveu N 19 ≈ 9 min 2
Monsieur Dormoy H 19 ≈ 4 min 3
Monsieur Devaux H 4 ≈ 3 min 1
Madame Hutin F 6 ≈ 1 min 2
Le Jeune Dormoy H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Préjugés
Neveu absent
Monsieur Dormoy
Monsieur Devaux absentabsent
Madame Hutin absent
Le Jeune Dormoy absentabsent
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Les Préjugés

Scène 1

Monsieur Dormoy, Neveu

Monsieur Dormoy

Non, mon cher Neveu, vous direz tout ce que vous voudrez, vous l'aimerez tant qu'il vous plaira, mais vous ne l'épouserez point ; je ne consentirai jamais que votre fille que vous preniez pour femme une fille dont la naissance n'est pas légitime ; nos usages, l'honnêteté de nos moeurs s'y opposent.

Neveu

L'honnêteté de nos moeurs ! Mais, mon Oncle, trouvez-vous que nos moeurs soient honnêtes, quand elles rendent responsables, quand elles punissent injustement par une teinte de déshonneur, un enfant fruit de l'amour de deux personnes libres ? Est-ce la faute de cet enfant, et n'est-il pas assez malheureux de ne point avoir de droit sur la fortune de ses père et mère, sans l'avilir encore injustement ? Voilà en quoi nos moeurs manquent à l'honnêteté, à l'humanité, à la justice même : maudits Préjugés ! Faut il que vous teniez toujours la raison de l'homme dans vos fers ?

Monsieur Dormoy

Déclame tant que tu voudras contre eux, mais ils sont reçus, et je n'en démordrai point, épouser une bâtarde, allons, cela n'est pas soutenable.

Neveu

Mais quand cette personne a une dot honnête, qu'elle est charmante de figure, qu'elle réunit aux vertus du coeur toutes les grâces de l'esprit ; tout cela ne dédommage-t-il pas bien de la légitimité qui lui manque ? J'irai plus loin, je vous prouverai que dans nos préjugés même, qui, en cela, n'ont pas le sens commun, à fortune et à mérite égal, il est plus avantageux de s'unir à une fille naturelle, qu'à une légitime.

Monsieur Dormoy

Oh ! Te voilà, avec tes paradoxes, tu as bien l'esprit des jeunes gens d'aujourd'hui, qui ne doutent de rien.

Neveu

J'aurai tout ce qu'il vous plaira, mon Oncle, mais si je vous prouve ce que j'avance...

Monsieur Dormoy

Eh bien, voyons cela, je te prie.

Neveu

De tous les préjugés qui nous obsèdent, ne conviendrez-vous pas qu'un des plus terribles est celui qui nous force à regarder comme déshonorés, tous ceux qui tiennent par le lien de la parenté très proche à un malheureux que la Justice a flétri ?

Monsieur Dormoy

Oui, cela est encore un préjugé très raisonnable ; par-là, les parents ayant un intérêt personnel et comme solidaire, de veiller à la bonne conduite les uns des autres, s'opposent mutuellement au désordre qui pourrait, par l'action d'un seul d'entre eux, leur causer à tous un déshonneur général ; par là, les familles se soutiennent, se secourent dans l'éducation de leurs petits parents, et ce préjugé que tu cherches à condamner, produit des biens infinis, qu'empêche beaucoup de maux.

Neveu

Un moment : oui, c'est un bien effectivement que cet intérêt de toute une famille à parer un déshonneur qui se communique du parent coupable à l'innocent ; mais malgré les soins des parents honnêtes gens, combien de fois arrive-t-il dans les familles qu'un malheureux parent devient criminel, sans qu'on ait rien à reprocher à tous les autres ? L'homme est si caché et si pervers, quand il penche vers le mal, si prompt à l'exécuter !

Monsieur Dormoy

Je conviens que cela arrive quelquefois.

Neveu

Oh bien, si vous en convenez, convenez donc en même temps que si la bâtardise fait essuyer les désagréments du préjugé qui prétend l'avilir, elle met au moins à l'abri d'un autre préjugé plus fort, et dont les effets sont plus cruels. Ainsi, mon Oncle, loin de mépriser Mademoiselle Lancelot pour être bâtarde, je voudrais l'être comme elle, je n'aurais pas plus qu'elle à craindre pendant toute ma vie d'être déshonoré par la mauvaise action de quelque proche parent.

Monsieur Dormoy

Ah ! Tu voudrais être bâtard, voilà un souhait assez singulier par exemple...

Neveu

Il est plus raisonnable que vous ne pensez ; si je l'étais bâtard, d'abord vous ne me refuseriez pas votre consentement à un mariage d'où dépend le bonheur de ma vie.

Monsieur Dormoy

Oh bien, comme tu ne l'est pas, je te refuse ce consentement, n'en parlons plus. Que va-t-il me chercher avec son envie d'être bâtard !

Neveu

Cette envie n'est pas si déplacée en moi que vous l'imaginez, et puisque vous me refusez sur un préjugé ridicule, d'épouser la personne qui me convient d'ailleurs, vous me contraignez à rompre le silence sur un fait que je vous ai caché soigneusement, et qui va vous faire connaître que je ne dois pas être si difficile dans le choix d'une épouse, et que j'avais raison de désirer d'être bâtard.

Monsieur Dormoy

Que veux-tu dire ? L'amour te fait-il perdre l'esprit ?

Neveu

Non, mais il va me faire employer auprès de vous le seul moyen que j'ai de vous faire vaincre un préjugé, en vous apprenant que je suis victime d'un autre.

Monsieur Dormoy

Qu'est-ce que signifie tout ce verbiage ? Je n'y entends rien.

Neveu

Vous allez y entendre, puisque vous m'y forcez : mais si je vous chagrine, croyez que ce n'est qu'à regret. Vous savez que j'ai un frère à Lyon, qui n'étant que mon frère du côté de ma mère, ne vous est point parent.

Monsieur Dormoy

On me l'a dit, je ne le connais pas, je sais seulement qu'il s'appelle Devaux, nom du premier mari de ta mère.

Neveu

Oui, ce frère, dès l'âge de vingt ans, s'est attiré une confiance dans les emplois de finance, jusqu'à obtenir une Caisse de Deniers Royaux : il y a deux mois qu'il a disparu sans rendre ses derniers comptes, et sans laisser l'argent qu'il devait à la Caisse. Pour écarter du Public l'idée de cette banqueroute frauduleuse, il a fait courir le bruit qu'une affaire d'honneur l'avait contraint de s'évader, mais qu'avant de s'enfuir, il avait remis son compte de Caisse et l'argent dont il était redevable, à un honnête homme du pays, connu pour tel, et son intime ami. Cet ami a déclaré n'avoir rien vu ni du compte de mon frère ni de l'argent, et n'avoir même appris son aventure que du Public. Sur cette déclaration, on a instruit le Procès, et on a flétri mon frère d'une condamnation par contumace. J'en ai reçu la nouvelle que je vous ai cachée, et que je vous cacherais encore si vous ne me forciez pas, comme je vous l'ai dit, à triompher sur vous d'un préjugé par un autre qui me déshonore injustement. Voyez maintenant si je dois être l'Avocat de ces malheureux usages qui confondent l'innocent avec le coupable, et si je ne serais pas plus heureux d'être bâtard ; et après cela me refuserez-vous à pardonner à Mademoiselle Lancelot, une naissance que mon malheureux frère me met dans ce cas de désirer ?

Monsieur Dormoy

Je ne reviens point de cette affreuse nouvelle. Quoi, ton frère ! Ah ! Mon pauvre garçon, que je te plains ! Mais, Mademoiselle Lancelot et Madame Hutin qui l'a élevée, et qui lui sert de mère, si elles apprennent cette horrible histoire... Heureusement que ton frère porte un autre nom que toi.

Neveu

Malgré cela, je leur ai tout conté ; je ne me suis pas permis un moment de leur rien cacher, pour savoir s'il fallait renoncer à l'union que je désire, ou s'il n'étAit permis de m en flatter encore.

Monsieur Dormoy

Comment ? Cette nouvelle ne les a pas dégoutées de ton alliance ?

Neveu

Non, Monsieur, plus philosophes que vous, permettez-moi de vous le dire, plus disposées à voir les choses dans leur point de vérité, elles m'ont rassuré sur la crainte où j'étais des impressions que cette tache pouvait leur faire ; elles ont jugé que les fautes devAient être personnelles ; et que la honte de mon frere n'otait rien du mérite qu'elles me trouvaient. Madame Hutin m'a dit seulement qu'elle en écrirait aux personnes de qui Mademoiselle Lancelot tient la naissance, qui vivent chacune séparément dans leur Terre, et dont elle m'avait ménagé jusqu'alors la bienveillance ; elle en attend la réponse, mais je crains bien que cette réponse ne me soit pas favorable : si j'ai le bonheur qu'elle le soit, me refuserez-vous encore votre consentement ?

Monsieur Dormoy

Non, mon enfant ; la générosité, et la façon ferme et philosophique dont ces femmes voient tes choses, m'apprend moi-même à mieux penser, et à voir comme elles ; mais peu de personnes pensent de même, aussi j'ai bien peur pour toi que la réponse...

Neveu

Quoi qu'il en soit elle décidera le bonheur Ou le malheur de ma vie. Ah ! Mon Oncle, que votre pauvre neveu est à plaindre ! Au moment où je viens d'acheter une Charge assez considérable, qui me fait jouir d'un état honnête, on saura le déshonneur de mon frère, peut-être serai-je obligé de me défaire de ma Charge de n'en pouvoir occuper aucune, de perdre la confiance de tout le monde, enfin d'être déshonoré pour la vie, par la faute d'un autre ! Quelle situation ! Eh bien ? Trouvez-vous de la justice à cela ?

Monsieur Dormoy

Tu as raison, je le sens, ce préjugé est affreux, est injuste de toute injustice....

Neveu

Celui dont j'ai voulu vous faire revenir, est-il plus raisonnable ?

Il ouvre la porte.

Monsieur Dormoy

Non, je l'avoue, et j'en reviens aussi... Que la saine raison a de peine à établir tous ses droits dans l'esprit de l'homme ! Mais, voici Madame Hutin et Mademoiselle Lancelot qui montent l'escalier pour rentrer chez elles.

Scène 2

Madame Hutin, Monsieur Dormoy, Neveu, Mademoiselle Lancelot

Madame Hutin

Bonjour, Monsieur, votre santé ?

Madame Hutin entre avec Mademoiselle Lancelot, et le neveu leur donne des fauteuils.

Monsieur Dormoy

Fort bonne, mes voisines, entrez donc un moment.

Madame Hutin

Ah ! Vous voilà Monsieur Dormoy, eh bien, je viens de recevoir la réponse que j'attendais...

Neveu

Et mon sort est donc décidé : ne craignez plus, Madame, de parler de tout devant mon oncle, je viens de lui faire une entière confidence.

Madame Hutin

Vous avez bien fait.

Monsieur Dormoy

Eh bien, Madame, le refuse-t-on ?

Madame Hutin

Oui, Monsieur, je le dis à regret, mais les personnes qui ont des droits sur Mademoiselle, ne peuvent consentir à l'union qu'ils ne désapprouvaient point avant le malheur que Monsieur vient d'éprouver ; j'en suis bien fâchée, mais ils ne pensent pas comme moi.

Neveu

Et me voilà donc le plus infortuné des hommes !

Madame Hutin

On m'a chargé même de vous faire part d'un événement qui ajoute aux raisons de refus que l'on croit avoir ; on est en chemin pour venir ; se marier à Paris, et rétablir Mademoiselle dans tous ses droits que va lui donner une naissance légitime ; on me charge cependant de vous remercier de la préférence que vous donniez à Mademoiselle sur d'autres personnes, quand elle avait un fort préjugé contre elle : enfin, Monsieur, on vous estime et l'on vous plaint, mais on ne peut plus vous en promettre davantage...

Neveu

Je m'en tiendrai à ces sentiments, heureux encore que l'on veuille bien me les accorder ; j'espère, Madame et Mademoiselle, que vous daignerez m'en conserver de pareils ; Dieu disposera de moi sur le reste, mais je doute fort que je puisse survivre à des chagrins de cette espèce.

Mademoiselle Lancelot

Ah ! Monsieur, tout n'est pas désespéré, je sais avec quel attachement, et avec quelle générosité mon sort méconnu n'a servi qu'à me rendre plus intéressante à vos yeux ; je sais qu'avant le malheur de votre frère, vous domptiez par tendresse pour moi, le cruel préjugé qui m'accablait, et je regarde celui qui vous poursuit maintenant, comme aussi injuste et comme une occasion favorable de vous payer de retour : j'attends les personnes qui viennent éclaircir mon sort et le fixer, je leur peindrai tout ce qui se passe dans mon âme, qu'elle doit imiter la vôtre, et que je ne pourrai être heureuse, si l'on ne me laisse la liberté de m'acquitter de tous les sentiments que je vous dois.

Neveu

Non, Mademoiselle, votre destinée va s'embellir, je ne peux plus moi-même désirer que l'union d'un malheureux comme moi en ternisse l'éclat ; conservez-moi votre estime, c'est tout ce qu'il m'est permis maintenant de vous demander ; mais, que vois-je ? Mon frère.

Scène 3

Monsieur Devaux, Le Jeune Dormoy, Madame Hutin, Monsieur Dormoy

Monsieur Devaux

Oui, mon cher Frère, c'est moi-même, ne rougis pas de me voir et de m'embrasser, je suis toujours digne d'être ton frère, et je viens détruire en toute diligence tous les chagrins que je t'ai causés innocemment : apprends que le triomphe des horreurs qui ont compromis ma réputation et mon honneur.

Le Jeune Dormoy

Ah ! Mon Frère, serait-il bien possible ? Ah ! Parle, rends-moi l'honneur et la vie.

Monsieur Devaux

Mesdames et Monsieur, je ne sais si vous êtes au fait...

Le Jeune Dormoy

Oui, mon Frère, ces personnes savent tout. Monsieur est mon oncle du côté de mon père, et ces Dames ont la bonté de s'intéresser à tout ce qui me regarde ; d'ailleurs si c'est une justification de ta conduite que tu m'apportes, peut elle être trop publique ?

Monsieur Devaux

Elle va l'être au point qu'elle sera affichée partout, mon Frère, et j'ai tous les papiers qu'il faut pour cela. Voici le fait. Tu as su ma condamnation, elle n'a été établie que sur la perfidie d'un faux ami, entre les mains de qui j'avais déposé réellement tous les fonds qui devaient se trouver dans ma Caisse ; je lui avais remis aussi mes comptes bien en régie, et j'avais écrit qu'on nommât à mon emploi. L'homme à qui je me fiais, savait que j'étais en fuite pour avoir tué un homme en combat singulier ; cette rencontre passant pour un duel, je fus forcé au moins de me cacher ; mon dépositaire infidèle, qui me crut passé en pays étranger, nia le dépôt ; je fus condamné par contumace. J'étais caché dans un château peu éloigné de Lyon ; je fus informé promptement de l'injuste sentence qui était prononcée, mais je n'osais reparaître, et je ne savais quel parti prendre dans ce double malheur. Le Ciel a protégé l'innocence. Dans le moment que j'étais livré au plus grand désespoir, j'ai appris que mon perfide ami, après quatre jours d'une fièvre maligne, était à toute extrémité, et qu'il avAit révélé en mourant peu de temps après, la vérité de mon dépôt, et toute l'honnêteté de ma conduite. Pendant ces intervaLles, le prétendu duel a été reconnu n'être qu'une rencontre, j'ai reparu, et tu juges que je Suis aisément rentré dans tous les droits de l'honneur et de la plus exacte probité. Mon Emploi même vient de m'être rendu.

En embrassant Monsieur Devaux.

Le Jeune Dormoy

Ah ! Je respire. Mon pauvre Frère ! Ai-je pu jamais te soupçonner de quelque bassesse, je t'en demande pardon.

Monsieur Devaux

Mon cher ami, le monstre qui m'a pensé perdre, me fait connaître qu'on ne peut bien juger de ce qu'est un homme, qu'à sa mort.

Le Jeune Dormoy

Ah ! Mon cher Oncle, je revis ; Mesdames, toutes mes espérances renaissent, et je me flatte maintenant sur ce qu'on vous a écrit...

Madame Hutin

Vous pouvez tout vous promettre, j'en suis caution...

Le Jeune Dormoy

Juge du malheur où ta cruelle aventure me plongeait, mon Frère, puisqu'avec la perte de l'honneur, je perdais dans Mademoiselle les espérances d'une union qui pourra seule faire le bonheur de ma vie.

Monsieur Dormoy

Allons, Mesdames, allons, mes amis, de la joie, tous vos maux sont passés : Mademoiselle, vous allez rentrer dans tous les droits d'une naissance légitime, et ces deux Frères dans tous ceux de l'honneur ; un dénouement si heureux après de si cruelles épreuves, peut bien s'appeler...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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