Rose et Rosette
Scène 1
Rosette, Rose, Madame de Lancy
Au lever du rideau, Rose est en scène. Rosette entre par le fond avec un bouquet à la main.
Rosette
Je viens vous souhaiter une bonne fête et vous offrir ce petit bouquet pour Maman et pour moi.
Rose
Merci pour toi, ma chère Rosette, et pour ta mère qui ne m'a pas oubliée.
Rosette
Maman vous oublier ! Oh ! Non ; elle parle de vous tous les jours et elle dit qu'elle n'a jamais vu de maîtresse aussi bonne que Madame de Lancy.
Rose
C'est comme Maman qui dit toujours que ta mère a été sa plus gentille femme de chambre. Comment va celle bonne Émilie ?
Rosette
Elle est très bien et je suis contente que vous me parliez d'elle, car elle m'a dit de vous demander quelque chose.
Rose
Dis-moi vite ce qu'elle veut.
Rosette
Une de nos voisines a une jeune fille qui s'appelle Marthe et qui est du même âge que moi. La voisine veut qu'avec sa petite Marthe nous jouions à la Dame dans une fête de famille. Je ne connais pas ce jeu ; Marthe, non plus. Pouvez-vous me dire ce que c'est ? Vous ferez bien plaisir à Maman et à moi.
Rose
Je le puis, ma chère Rosette. Beaucoup de dames viennent voir Maman ; je connais donc très bien ce jeu et je vais le jouer devant toi.
Rosette
Que vous êtes bonne ! Merci.
Elle roule deux fauteuils au milieu de la scène, puis, elle va vers la porte du fond en tendant les mains.
Changeant de voix comme si l'autre dame parlait.
Elle s'approche du fauteuil de gauche et elle indique celui de droite.
Elle continue à changer de voix chaque fois que la visiteuse est censée parler.
Rose
Ce n'est pas difficile, tu n'as qu'à bien suivre ce que je dis. - Bonjour, chère, je suis charmée de vous revoir. - Que vous êtes aimable ! - Asseyez-vous. - Quel joli chapeau vous avez ! Il vous va à merveille. - Vous trouvez ? Il me semble qu'il m'allonge un peu la figure. - N'en croyez rien, vous êtes belle comme un ange... Voyons, qu'avez-vous fait ? Qu'êtes-vous devenue ? - J'ai été à Marseille. - Au pays du soleil ? - Oui, mais ce n'est pas le soleil que j'y ai trouvé. - Ah ! Et quoi donc ? - Le mistral. - J'ai entendu parler de lui, mais je ne le connais pas. - Ne désirez pas faire sa connaissance, ma chère. C'est une chose insupportable. La bise qui passe sur les ponts de Paris est un zéphir auprès de ces coups de vent qui vous mettent les robes sur la tête.
Rosette
Oh ! Les robes sur la tête ! Ce n'est pas joli, ça.
Rose
Bien sûr que ce n'est pas joli, mais le mistral n'a pas d'éducation... Tu comprends bien le jeu, n'est-ce pas ?
Rosette
Très bien.
Rose
Alors, je continue.
Rosette
Oui, oui.
Rose
- Vous allez rester à Paris quelque temps encore, j'espère. - Jusqu'à mon départ pour Étretat... J'admire votre toilette. - Je suis charmée qu'elle soit à votre goût... À propos, étiez-vous hier au concert Lamoureux ? - Hélas ! Oui. - Pourquoi, hélas ? - Je m'y suis mortellement ennuyée. - C'était du Wagner, cependant ; vous n'aimez peut-être pas ce genre. - Le genre m'importe peu, mais je n'aime pas la musique de qui n'aime pas mon pays.
Rosette
C'est très bien, ça.
Rose
C'est Maman qui l'a dit l'autre jour en parlant avec une dame et je l'ai retenu.
Rosette
Je le crois bien... Maintenant, Mademoiselle Rose, je comprends le jeu et je vous remercie.
Rose
Veux-tu essayer de finir la scène ?
Elle s'assied sur le fauteuil de droite.
Se levant.
Faisant mine de l'accompagner vers le fond.
Elle salue et elle revient en scène
Rosette
Volontiers. - Vous n'irez plus à ces concerts. - J'irai quand on y jouera une autre musique. - Quoi ! Vous partez déjà ? — Il le faut, ma chère ; je dois aller voir toutes mes amies ; j'ai commencé par vous. - Merci. - Quand vous reverrai-je ? - Le plus tôt sera le mieux pour moi. - Et pour moi, donc ! - Que vous êtes charmante ! - À bientôt. - À bientôt. - Ouf ! Elle est partie.
Rose
C'est cela et tu peux jouer à la Dame aussi bien que moi.
Elle fait quelques pas vers le fond.
Rosette
Je vous remercie encore.
Elle l'embrasse ; puis, après un silence.
Rose
Mais, ma chère Rosette, c'est aussi ta fête aujourd'hui. Je te la souhaite bonne en t'embrassant de tout mon coeur. Veux-tu voir les cadeaux que j'ai reçus ?
Rose sort par la gauche et elle revient d'abord avec une petite voiture, puis, avec une poupée et un berceau qu'elle met sur le guéridon
Rosette
Oui, Mademoiselle Rose.
Rosette
Oh ! Les jolis cadeaux ! La belle poupée !
Elle lui met un bracelet sous les yeux.
Rose
Ce n'est pas tout, regarde.
Rosette
Un bracelet... Il est aussi bien joli.
Après un nouveau silence.
Rose
On m'a gâtée, n'est-ce pas ? Dis-moi, de tous ces cadeaux quel est celui que tu aimes le plus ?
Rosette
Celui-là.
Rose
Vrai, tu trouves cette poupée jolie ?
Rosette
Bien jolie.
Rose
Moi, non.
Rosette
Comment ! Cette poupée ne vous plait pas ?
Rose
Non, elle est trop pâle... puis, elle est malade.
Rosette
Il me semble qu'elle se porte bien.
Comme frappée d'une idée subite.
Rose
Non, moi qui la connais déjà, je puis t'assurer qu'elle est malade et même très malade. Écoute-moi, Rosette : comme je ne peux pas la soigner assez bien, veux-tu la soigner toi-même ?
Rosette
Oh ! Oui.
Rose
Si tu la sauves, elle deviendra ta petite fille et elle restera avec toi. Le veux-tu ?
Rosette
Je n'ose pas dire oui... Vous êtes trop bonne pour moi.
Elle met la poupée dans les bras de Rosette
Rose
C'est entendu et la voilà.
Rosette
Je t'aime déjà, ma chérie. Je vais bien te soigner pour que tu sois vite guérie et que nous puissions venir revoir mademoiselle Rose.
Elle prend le berceau sur le guéridon et elle le met près de Rosette.
Rose
Je l'espère bien... Mais j'y pense... Quand un malade a besoin d'être soigné, la première chose qu'il lui faut, c'est un bon lit. Tiens, voilà le berceau où tu mettras ta chère poupée.
Rosette
Oh ! Non, je n'accepte pas cela, mademoiselle Rose, c'est beaucoup trop. Je soignerai ma petite malade et quand elle sera fatiguée, je la mettrai dans mon lit.
Rose
Non, non, elle est habituée à son berceau et elle ne dormirait pas dans ton lit. Accepte donc.
Madame de Lancy parait à la porte de gauche.
Rosette
Non, je n'accepte pas. Votre mère, si elle le savait, vous gronderait...
À Rosette, en venant en scène.
Madame de Lancy
Non, mes enfants, je ne gronderai pas Rose pour ce qu'elle veut faire et l'approuve entièrement. Accepte donc la poupée et le berceau. Aujourd'hui même, je remplacerai l'une et l'autre à ma chère Rose.
Elle l'embrasse, puis, elle vient faire une révérence devant Madame de Lancy.
Rosette
Alors, j'accepte ! Oh ! Que je vais aimer ma chère poupée et que je vous aime aussi, Mademoiselle Rose ! Merci, Madame.
Madame de Lancy
J'enverrai tout cela chez toi, ma chère Rosette.
Rose
Que tu es gentille et que je t'aime, petite mère.
Madame de Lancy
Tu as fait une bonne action, ma fille, et une bonne action est toujours récompensée.