Comédie · 1889

Un duel

d’Adolphe Carcassonne

Représentation
≈ 12 min
Distribution
7 hommes
Répliques
131
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Alfred H 49 ≈ 4 min 6
Robert H 15 ≈ 3 min 3
L'Oncle Rolland H 13 ≈ 2 min 1
Louis H 15 ≈ 1 min 4
Clément H 17 ≈ 1 min 4
Charles H 12 ≈ 1 min 2
Francis H 7 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Un Duel
Alfred
Robert absentabsentabsent
L'Oncle Rolland absentabsentabsentabsentabsent
Louis absentabsent
Clément absentabsent
Charles absentabsentabsentabsent
Francis absentabsentabsentabsent
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Un Duel

Scène 1

Charles, Alfred

Charles

Frère, dis-moi ce que c'est qu'un duel, tous les grands de la classe en parlent.

Alfred

Un duel, petit frère, est une rencontre dans laquelle deux adversaires se battent jusqu'à ce que l'un des deux soit tué ou mis hors de combat.

Charles

Et comment se bat-on ?

Alfred

L'arme est choisie d'avance par celui qui est offensé. On se bat au pistolet, au sabre...

Charles

Je croyais qu'on se battait avec des canons.

Alfred

C'est le cas dans les grandes batailles où les armées luttent entre elles, mais tu comprends, petit frère, que pour se battre en duel, on ne peut tenir un canon dans la main.

Charles

Ça pèse trop.

Alfred

D'abord, puis il y a le recul.

Charles

Comment ! Le canon recule ?

Alfred

Oui, petit frère.

Charles

Est-ce qu'il a peur ?

Alfred

Non ; c'est la réaction du coup qui détermine le mouvement en arrière. Tu sauras cela plus tard.

Charles

Tu m'as dit qu'on se bat au sabre aussi.

Alfred

Oui, mais moins souvent. Les étudiants allemands se battent ainsi parce qu'ils tiennent à porter sur le visage ces balafres dont ils sont fiers et qui, pourtant, ont l'air d'un tatouage.

Charles

D'un tatouage, comme les sauvages du Petit Robinson.

Alfred

Oui, comme les sauvages... Mais le duel le plus en usage est le duel à l'épée.

Charles

Ah ?

Prenant la pose de quelqu'un qui se bat

Se fendant et frappant du pied;

Alfred

Là, c'est la véritable escrime, le véritable combat. On pare, on est prêt à la riposte. On prépare une feinte. On porte une botte.

Il est interrompu par l'arrivée de Louis et de Clément qui viennent par l'allée de droite.

Charles

Quoi ! On porte...

Scène 2

Louis, Alfred, Clément

Louis

Pouvons-nous causer un moment avec toi ?

Alfred

Certainement.

Louis

Nous venons de la part de Francis qui, tu le sais, est notre ami.

Alfred

Je le sais.

Clément

Tu as dit que Francis est un crétin.

Alfred

C'est vrai.

Clément

Hein ?

Louis

C'est vrai qu'il l'a dit.

Clément

Et notre ami s'en trouve offensé.

Alfred

Naturellement, il n'y a que la vérité qui offense.

Louis

C'est une nouvelle insulte.

Alfred

Non, c'est une affirmation.

Louis

Ainsi faire injure au mérite de Francis est une indignité.

Clément

Il est le plus fort de nous tous.

Alfred

Voilà pourquoi il n'est jamais premier.

Louis

On est jaloux de lui.

Alfred

Vous voyez cela, vous autres qui êtes des...

Clément

Des crétins ?

Alfred

Non, de bons enfants. Il dessine un oeil et vous en faites un peintre ; il fait deux vers de mirliton et vous l'appelez poète. Enfin, cela vous regarde... Arrivons maintenant à ce qui vous amène auprès de moi.

Clément

Nous y voilà. Francis se croyant insulté, demande une réparation par les armes.

Alfred

C'est très juste.

Clément

Et en sa qualité d'offensé, il choisit l'épée.

Alfred

C'est encore très juste.

Clément

La rencontre peut donc avoir lieu ici.

Alfred

Fort bien.

Clément

Et tout de suite, si tu veux.

Alfred

Tout de suite.

Clément

Il te faut deux témoins.

Alfred

Justement, voici Robert qui m'en servira avec son frère Percy.

Scène 3

Alfred, Robert, Louis, Clément

Alfred

Mon cher Robert, je sais que je puis toujours compter sur ton amitié.

Robert

Bien sûr.

Alfred

Je te prie donc d'être mon témoin dans un duel qui va avoir lieu ici, tout à l'heure.

Robert

Un duel, à quoi ?

Alfred

À l'épée.

Robert

Avec qui ?

Alfred

Avec Francis.

Robert

Un duel à l'épée ! Avec Francis ! Mais, comme on dit chez vous, quelle mouche vous pique ? Tout le monde ici parle de duel comme si c'était une chose simple et naturelle. En Angleterre, on trouve le duel stupide et l'on a bien raison. En effet, dans ces rencontres, celui qui a le droit pour lui peut être blessé ou tué. C'est absolument ridicule.

Louis

Il faut cependant relever les insultes reçues.

Robert

Certainement, mais pour cela on n'a pas besoin de se tuer.

Clément

Alors, que fait-on ?

Robert

On boxe... La boxe est, chez nous, le règlement de tous les différends. Depuis le lord jusqu'au paysan ; tout le monde boxe... Si l'on vous regarde de travers, boxe !... Si l'on parle mal de vous, boxe !... La boxe et toujours la boxe !... On se casse les dents, on se poche les yeux, on s'enfonce les côtes, mais on ne se tue pas et, comme on dit encore chez vous, tout est bien qui finit bien.

Alfred

C'est une théorie très jolie, mais...

Robert

On n'appelle pas théorie ce qui se pratique tous les jours.

Alfred

Je ne conteste pas les avantages de la boxe, mais il s'agit maintenant d'une rencontre à l'épée et dans laquelle toi et ton frère Percy serez mes témoins. Je compte sur tous les deux, n'est-ce pas ?

Robert

Sans doute... Je fais seulement une restriction.

Louis

Ah ?

Alfred

Et laquelle ?

Robert

Je la ferai connaître quand les adversaires seront en présence.

Clément

J'espère qu'elle n'a rien de contraire à l'honneur.

Alfred

J'en suis certain.

Clément

Nous allons donc chercher Francis.

Louis et Clément sortent par la droite, Robert par la gauche ; Charles sort de ce côté lentement et d'un air pensif.

Robert

Moi, je vais appeler mon frère.

Scène 4

Alfred, L'Oncle Rolland

L'oncle Rolland entre ; il marche lentement en s'appuyant sur une canne.

Alfred

Ce Robert est étrange, presque excentrique, mais, dans le fond, ce qu'il dit est vrai. Certes, je n'ai pas une grande admiration pour le duel à coups de poings ; cela manque un peu de distinction ; mais ne pas tuer quelqu'un, c'est quelque chose. Enfin...

L'Oncle Rolland

Te voilà, mon cher Alfred.

Alfred

Oui, mon oncle.

L'Oncle Rolland

Tu ne t'attendais pas à ma visite aujourd'hui, n'est-ce pas ?

Alfred

Non, je l'avoue.

L'Oncle Rolland

J'ai voulu te voir avant mon départ.

Alfred

Quoi ! Vous partez, mon oncle ?

L'Oncle Rolland

Oui, mon garçon. Une lettre très pressante m'appelle au Havre où je dois me rendre aujourd'hui même et où, selon toute apparence, il me faudra demeurer quelque temps.

Remarquant que son oncle fait quelques pas en traînant la jambe.

Alfred

Vous êtes bien gentil d'être venu. Vous semblez boiter, mon oncle.

L'Oncle Rolland

C'est ma satanée balle qui fait des siennes.

Alfred

Une balle ?

L'Oncle Rolland

Oui, une balle reçue à la jambe gauche et qu'on n'a jamais pu extraire.

Alfred

Dans quel combat avez-vous reçu cette blessure ?

L'Oncle Rolland

Ce n'est pas dans un combat, c'est dans un duel.

Alfred

Vraiment ?

L'Oncle Rolland

Oui, à bord du BAYARD, avec un de mes camarades, lieutenant de vaisseau, comme moi.

Alfred

Et puis-je vous en demander la cause ?

L'Oncle Rolland

Assurément : Ce monsieur s'était permis de dire que j'étais embêtant comme la pluie et que je l'agaçais. Je ne pouvais tolérer de tels propos ; je lui en demandai raison et le lendemain, au point du jour, nous nous battîmes au pistolet, à l'arrière du vaisseau. Mon adversaire fut atteint en pleine poitrine d'un coup dont il faillit mourir et moi, je reçus cette balle qu'on n'a pu enlever et qui a élu domicile dans ma jambe.

Alfred

Vous auriez pu être tué, mon oncle.

L'Oncle Rolland

Sans doute, mais qu'importe ? L'honneur a des lois imprescriptibles auxquelles personne ne peut toucher. Une offense, si légère qu'elle soit, doit être relevée sous peine de déchéance de l'insulté.

Alfred

À ce point ?

L'Oncle Rolland

Je partage en cela l'opinion de mon glorieux homonyme, le capitaine Rolland dont les principes faisaient règle au temps de Henri IV.

Alfred

Henri IV est mort depuis bien longtemps.

Une heure sonne.

L'Oncle Rolland

Les hommes passent et les principes restent. Une heure... Il faut que je te laisse, mon cher Alfred, et je ne puis continuer ma thèse ; mais puisque tu entres dans la vie, rappelle-toi, lorsque tu seras un homme, que jamais on no transige avec l'honneur et que dans un duel il est permis de mourir et non de reculer. Sur ce, adieu, mon garçon ; tu embrasseras Charlot pour moi.

Alfred

Oui, mon oncle. Vous nous donnerez de vos nouvelles, n'est-ce pas ?

L'Oncle Rolland

Je n'y manquerai pas... Adieu, mon cher Alfred.

Rolland sort.

Alfred

Au revoir mon oncle.

Regardant à droite.

Louis et Clément viennent par la droite, suivis de Francis. Louis porte deux épées. Robert et Percy, personnage muet, entrent par la gauche.

Alfred

S'il avait entendu ce que Robert disait tout à l'heure, que serait-il advenu ?... Vraiment, on ne sait de quel côté faire pencher la balance ; tous les deux ont raison... Ah ! Voici Francis et ses témoins.

Scène 5

Louis, Francis, Alfred, Rorert, Robert, Clément

Louis

Une rencontre est devenue inévitable entre Francis et Alfred, car Francis persiste à demander raison de l'insulte reçue...

Francis

Absolument.

Louis

Et Alfred persiste à ne pas faire des excuses.

Alfred

Absolument.

Louis

Mesurons les épées.

Rorert

Permettez : vous allez vous battre, mais je ne sais pas encore pourquoi.

Francis

Alfred a dit que je suis un crétin.

Rorert

Eh bien ! Qu'est-ce que cela prouve ?

Francis

Cela prouve que je suis offensé.

Robert

Ce n'est pas mon opinion. Tu es un crétin ou tu nE l'es pas ; si tu ne l'es pas, c'est Alfred qui, aux yeux de tous, passera pour tel et, alors, tant pis pour lui. Si tu l'es...

Francis

Si je le suis ?

Robert

Alors, tant pis pour toi ; mais de façon ou d'autre, je ne vois pas de raison pour se battre.

Louis

Allons donc ! Tout le monde ici est d'un avis contraire.

Clément

Évidemment.

Il donne une épée à Francis et l'autre à Alfred.

Louis

Voici les épées.

Clément

Allons !

Robert

Pardon...

Louis

Encore !

Robert

J'ai dit que je ferai une restriction. Appelez-moi original, excentrique, tout ce que vous voudrez, mais je la ferai ou je ne serai pas témoin. Le combat a lieu à l'épée, mais je me réserve la distance ; on se battra à quinze pas.

Clément

Pas de plaisanterie !

Alfred

Je t'ai prié d'être mon témoin...

Il fait un pas vers Alfred, lorsque Charles entre ; il tient à la main un paquet enveloppé.

Francis

Allons, en garde !

Scène 6

Charles, Francis, Robert, Alfred, Louis, Clément, Un Maitre d'Études

Charles

C'est toi qui veux te battre avec grand frère, dis ?

Francis

Ôte toi de là, morveux !

Il défait rapidement le paquet qu'il tient, il en sort une botte, puis il prend une pose d'escrime en disant à Francis :

Tous partent d'un éclat de rire.

Charles

Non ; c'est avec moi que tu te bâtiras ! Je te porte une botte !

Riant

À Francis.

Regardant Alfred.

S'indiquant lui-même et indiquant encore Alfred et Francis.

À Louis et à Clément,

Robert

Très bien, Chariot. Voilà comment je comprends le duel... Ah ! Je ris. Tu ris. Il rit. Nous rions. Vous riez... Tous, ils rient... Eh bien ! Mes amis, croyez-moi, jetez vos épées, car, ainsi qu'on le dit chez vous, quand on rit, on est désarmé... Allons, un bon mouvement, et tendez-vous les mains.

Il jette son épée, Francis jette la sienne.

Alfred

Eh bien ! Oui ! Mon cher Francis, sans rancune.

Francis

Aucune.

Louis

La rime y est.

Apercevant le maître d'études qui est entré en même temps que Charles et qui s'est tenu vers le fond.

Clément

Et la raison aussi. Le pion !

Un Maitre d'Études

Vous vous tendez la main et vous avez raison. Pour mettre un terme à vos idées belliqueuses et ridicules, je vous portais un ordre de retenue de quinze jours, combattants et témoins ; mais vous avez ri devant l'exploit de Charles et je pardonne, car j'ai ri aussi et aussi je suis désarmé.

Alfred

Bravo ! Charlot, ta botte a porté.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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